jeudi 29 septembre 2022

"Tout n'est pas justifiable au nom du soin" -- Une médecienne généraliste réagit à l'article sur le paternalisme gynécologique


Agnodice (c'est un pseudo) a commencé médecine à l'âge de 30 ans, après un doctorat en philosophie ancienne sur Aristote. Elle vient de finir son internat de médecine générale et a lu le récent article de ce blog consacré à l'entretien donné par le Dr Ghada Hatem

Elle réagit à son tour. 

MW

Ci-contre : un dessin de Borée qui rappelle que les médecins peuvent parfaitement examiner les femmes (si c'est nécessaire ET si elles l'acceptent) sur le côté, et pas sur le dos... 



"Tout n'est pas justifiable au nom du soin" 

Vivant actuellement mes dernières semaines d’interne de médecine générale (je finis d’ici quelques semaines, toutes les bonnes choses ont une fin), je ne peux qu’être énervée et agacée à la lecture de cet entretien et je suis donc votre appel à vous envoyer par mail ce que nous pensons de cet article. 


Les propos tenus par cette médecin s’appuient sur des présupposés avec lesquels je ne saurais être en accord :

(1) que toute patiente devrait être consentante à l’examen gynécologique, puisque 

(2) c’est dans l’intention de soigner que cet examen est pratiqué, donc il doit être accepté et, 

(3) que si les femmes ne sont pas d’accord pour cet examen c’est un manque de pédagogie 

(« Il faut aussi que les femmes comprennent »)


Concernant le premier présupposé, c’est effectivement un présupposé qui a la vie dure : lors de mes stages en gynécologie j’ai eu à pratiquer les fameuses échographies endovaginales et, lorsque je mettais trop de temps à introduire la sonde, je me faisais réprimander pour ma lenteur (pas par les patientes évidemment). 


Alors il faudra m’expliquer à quel moment on peut introduire un machin comme ça sans y aller avec tact et délicatesse et vouloir en même avoir la confiance de nos patientes. Moi je n’ai jamais compris. Et je ne crois pas que la pédagogie puisse en quoi que ce soit aider à ce que l’examen et ce type d’échographies se passent correctement. Pour la pose de speculum on peut aisément faire ce même raisonnement.


Concernant le deuxième présupposé, cet examen serait pratiqué dans l’intention de soigner donc il devrait être accepté. Ainsi, au nom du soin on pourrait tout faire. D’un point de vue éthique, cela est tout à fait discutable. 

"Au nom du soin, tout est justifiable" : cela revient à dire que pour cette fin (le soin), on peut tout faire. 

Bref, peu importent les moyens du moment que l’on soigne. 


Oui, on a le droit de faire des choses au nom du soin, mais le soin ne saurait être ce concept derrière lequel on se range pour faire passer l’absence de recherche de consentement. 


De la même façon, au nom du soin on pourrait tout dire : juger de la pertinence dans la vie d’une femme d’avoir un enfant à tel ou tel moment. Et enfin, de la même façon, au nom du soin, on pourrait tout décider de la façon dont nos patients mènent leurs vie : je ne peux qu’être consternée par le parcours de certaines patientes qui veulent se faire ligaturer les trompes… 


Concernant le troisième présupposé, la pédagogie « il faut que les femmes comprennent ». 

Non, il faut que les médecins comprennent les femmes, il faut que les médecins comprennent cette position gynécologique.


J’ai été surprise car la médecin chez qui je suis en stage a retiré les étriers de sa table d’examen et fait beaucoup de gynécologie. Et donc, par la force des choses, je fais les frottis et les examens gynécologiques sans que les patientes aient à mettre les pieds sur les étriers, et tout se passe très bien (et en tout cas je n’ai pas plus de mal à faire l’examen). 


J’ai toujours été scandalisée dans nos cours de cette asymétrie entre un toucher rectal chez l’homme où les professeurs hommes nous invitent à la plus grande délicatesse, et le toucher vaginal chez la femme où absolument aucun professeur ne nous a recommandé d’être délicat et de rechercher le consentement.


Comme si une femme avait par nature les cuisses ouvertes, prête au toucher vaginal et à l’examen gynécologique. Et je ne parle pas des femmes qui ont eu des enfants, alors elles, les cuisses seraient encore plus ouvertes. Non vraiment, je n’en démords pas, les médecins doivent comprendre.


Quant à savoir si la pose d’un spéculum peut être superposée à un viol … Et bien tout dépend comment elle est faite cette fichue pose !!! 


Mais avant de parler de "pédagogie envers les femmes", peut-être serait-il bon de parler de recherche du consentement de la patiente... 


Agnodice

lundi 26 septembre 2022

La contraception masculine est-elle un enjeu féministe ? - par Caroline Watillon


A l'occasion de la journée mondiale de la contraception, voici un texte de Caroline Watillon sur la contraception masculine. 

Même si je défends la recherche sur la contraception masculine (il est important que les hommes aussi décident quand ils se reproduisent ou non), je pense comme l'autrice que ce n'est pas une priorité féministe, ni une priorité de santé publique. 

La priorité de santé publique en matière de contraception, c'est d'instaurer définitivement l'accés libre, gratuit et sécuritaire pour toutes les personnes ayant un utérus et des ovaires, à toutes les formes possibles de contrôle de leur fertilité (y compris l'IVG et la stérilisation tubaire). 

Si je peux me permettre une analogie, la contraception masculine, c'est comme la conduite automobile. Vous ne cessez pas de mettre votre ceinture parce que votre partenaire prend le volant.  Est-ce que vous le laisseriez conduire la voiture à distance pendant que vous êtes assise dans le siège du passager ? Non, parce que si vous avez un accident (qu'il soit responsable ou non), c'est vous qui serez aux premières loges... Sans compter tous les autres aléas que Caroline Watillon décrit parfaitement. 

MW 


Caroline Watillon, diplômée en anthropologie et en gestion culturelle (ULB), a été référente contraception, avortement et violences faites aux femmes, dans une fédération belge de centres de planning familial (2016-2020). Aujourd’hui, elle est notamment auteure et conférencière sur les questions de santé sexuelle et reproductive.

La contraception masculine : un enjeu féministe ?

 

On en parle de plus en plus, le développement de la contraception masculine (CM) sera l’un des grands progrès de ce 21ème siècle, elle permettra le partage de la charge contraceptive et une tendance plus slow en santé sexuelle et reproductive.

Toutefois, alors que ce développement est encouragé depuis les années 1960 par des féministes qui dénoncent les conséquences de la contraception hormonale sur leur santé et comme charge mentale[1] ; d’autres féministes et alliés l’épinglent, partant du principe que ces méthodes ne règlent que les problèmes des hommes. Cet article prendra le parti de cette seconde voie/voix, en proposant une analyse des arguments[2] des entrepreneurs[3] de ce mouvement, presque exclusivement composé d’hommes militants et qui vise au développement de la contraception masculine, en particulier de la contraception thermique[4] :

-        La contraception masculine et/ou thermique favorise le partage de la charge contraceptive ;

-        Certaines méthodes, dont la vasectomie et la thermique, sont non-hormonales ;

-        La contraception masculine permet aux hommes de prendre le contrôle de leur fertilité et d’éviter une paternité non-désirée ;

-        Elle est sans effet secondaire et peu onéreuse ;

-        Et permet aux hommes de participer à l’intérêt social.

Bien que ce développement offre de nouvelles solutions[5] en termes de diversité contraceptive, ce texte fait l’hypothèse que les contraceptions masculines ne sont pas une réponse suffisante aux problèmes des femmes ; et que leur développement ne serait pas un enjeu féministe.

1.     La contraception masculine permet le partage de la charge contraceptive

Cette affirmation pourrait être vraie dans un monde où… les hommes ne violeraient pas les femmes. En l’état, les chiffres parlent d’eux-mêmes et les cas où la contraception masculine non-définitive pourrait devenir un outil de coercition reproductive[6], sont nombreux. A ce sujet :

24,9% des femmes en Belgique se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage d’Amnesty International et SOS Viol (2014)[7],[8].

En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-)partenaire au cours des 12 mois précédents[9].

Aussi, il est irresponsable de ne pas prendre en compte le nombre considérable de femmes victimes de violences (sexuelles), dans la façon d’organiser le plaidoyer ou la prise en charge des demandes de contraception masculine.

En outre, les femmes peuvent –  consentantes ou pas – avoir des rapports sexuels avec d’autres hommes que leur partenaire. Sachant que 20% des femmes ont déjà été victimes de viol[10] - le chiffre est alarmant et nous devrions nous soucier de cela en priorité –, la contraception féminine reste nécessaire pour protéger les femmes des grossesses non-désirées, même dans les cas où le partenaire est contracepté, bien intentionné, responsable et régulier.


Dans toutes les situations, et c’est sans doute le point le plus important, les conséquences d’une grossesse non-désirée seront toujours absolument plus importantes pour les femmes que pour les hommes. Irrémédiablement, ce sont elles qui assumeront l’avortement ou la grossesse et l’accouchement – notons à ce propos, qu’en comparaison avec l’avortement, le risque de mortalité lors d’un accouchement est 14 fois plus élevé[11]. En outre, dans les cas où les femmes poursuivent leur grossesse, la charge mentale sera considérablement plus élevée pour elles[12] ; et la charge financière autrement plus importante que celle relative à la contraception.

2.     La contraception masculine/thermique est non-hormonale

Partant de la déconstruction du premier argument pro-contraception masculine – selon laquelle la contraception masculine ne serait qu’une solution très partielle pour les femmes, en regard des risques –, la seule échappatoire est de promouvoir la double contraception, particulièrement efficace, c’est vrai. Dans ce cas, les partenaires ont chacun.e leur méthode – cela protège les femmes d’une grossesse non-désirée en cas de rapport sexuel, consentant ou pas, à l’extérieur ou au sein du couple.

Cette échappatoire rend définitivement caduc le premier argument, qui se veut réducteur de la charge mentale pour les femmes ; mais aussi ce second, critique des traitements hormonaux dans un soucis de santé des femmes et de protection de l’environnement, dont la féminisation des poissons[13] est un exemple interpellant. En effet, à partir du moment où pour se protéger (cf. premier argument supra), les femmes doivent prendre une contraception en parallèle de celle de leurs partenaires, elles continuent de porter cette charge mentale ; et si leur contraception est hormonale, cela ne règle en rien la question environnementale/de santé.

Force est de constater dans ce mouvement de libération des hommes, une tendance antihormones importante. Alors que les professionnel.les en santé sexuelle et reproductive n’ont eu de cesse de sensibiliser les femmes pour les protéger des grossesses non-désirées, cette entreprise en vient à leur dire que les contraceptions, les plus utilisées et efficaces, sont en réalité mauvaises pour leurs corps et leurs esprits[14]. Ce discours, en plus d’être fallacieux, augmente le contrôle sur les corps des femmes et de surcroît, culpabilise celles qui choisissent une contraception hormonale.

Pourtant, en outre des nombreuses améliorations en termes de santé sexuelle et reproductive – diminution des avortements, des risques de cancers de l’utérus[15] et de ceux liés à toute grossesse/accouchement –, le développement de la contraception hormonale a permis aux femmes d’avoir une sexualité plus sereine : C’est par le bilan de l’action du Planning familial en 1967 que des transformations au sein du couple conjugal peuvent enfin être appréhendées : parmi les femmes ayant utilisé la pilule, 94 % ont eu des rapports plus fréquents, 53 % plus de plaisir et 86 % de leurs conjoints jugent les rapports sexuels plus agréables[16].

Bien que des drames surviennent (AVC, thromboses, cancer du sein, etc.), il est possible de réduire le risque en amont, en généralisant une bonne prise en charge des demandes en santé sexuelle et reproductive, j’y reviendrai plus bas. De plus, on constate qu’au niveau de la population générale, la pilule reste moins dangereuse qu’une grossesse ; la gynécologue Odile Buisson écrivait à ce sujet : L'Agence nationale de sécurité du médicament a comptabilisé sur 27 ans 13 décès imputables aux contraceptifs oraux. À titre indicatif, une grossesse c'est 70 décès par an. […] 2 millions d'utilisatrices pourront bientôt dire adieu au remboursement de leur contraception. Tout ça pour ça. (Buisson, 10 : 2013).

Les propos de Docteure Buisson doivent sans doute être nuancés : d’une part, le nombre de décès relatifs à la contraception hormonale est peut-être sous-évalué et d’autre part, les alternatives non-hormonale à la pilule sont précieuses, en ce qu’elles favorisent la contraception pour certaines femmes à qui les hormones ne conviennent pas[17]. C’est pourquoi toute prise en charge de demande de contraceptif, devrait passer par une série de questions sur les antécédents (par exemple, au sujet des occurrence de cancer du sein dans la famille) et la présentation de la contraception dans toute sa diversité (avantages et inconvénients de chaque méthode), ce compris les méthodes masculines ou dites naturelles. Aussi, une priorité en termes de diversité contraceptive, serait plutôt le développement et l’amélioration des méthodes non-hormonales pour les femmes ; et non pour les hommes.

Toutefois, en regard de la faible incidence de mortalité en lien avec la pilule, par rapport à ceux liés à une grossesse non-désirée (qui se soldera par un accouchement, une fausse-couche ou un avortement), le pilule bashing reste regrettable. En effet, pour une majorité, les hormones sont une solution et non un problème[18] ; elles ont littéralement sauvé des millions de femmes de grossesses non-désirées, d’avortements clandestins et des risques associés. Aussi, le rejet de la contraception hormonale ne devrait pas être prosélyte, mais rester un choix individuel, fonction de sa propre situation médicale et de son propre confort.    

3.     La contraception masculine permet aux hommes de reprendre le contrôle sur leur fertilité

C’est un argument aussi entendu au sujet de la contraception masculine : elle permet aux hommes de (re)prendre[19] le contrôle de leur fertilité. Contraceptés, ils sont libres d’avoir autant de rapports sexuels qu’ils le désirent, sans prendre le risque d’une paternité non-désirée. Si l’on peut tout à fait comprendre que les hommes préfèrent éviter cela, le lien est moins évident lorsqu’ils parasitent les appels à projets et budgets prévus pour les droits des femmes.

Récapitulons : tant que les chiffres de viols et violences sexuelles faites aux femmes ne seront pas drastiquement en baisse, la contraception féminine reste fortement recommandée ; la contraception doit donc être double et en cela, la CM ne règle en rien les problèmes qu’elle prétend résoudre, que ça soit la charge qu’elle représente pour les femmes ou le cas échéant, les conséquences des hormones sur leur santé et l’environnement. En ce sens, la contraception masculine ne permet pas aux hommes de participer à l’intérêt social ; mais bien de protéger leurs propres intérêts, d’éviter tout enfant dans l’dos.

Cette illustration trouve bien sa place à ce stade de l’argumentation : la contraception masculine n’est pas un enjeu féministe – Donc, si tu tiens tellement à prendre le contrôle de ta fertilité Sergio, fais-le avec tes subventions !




La contraception masculine est peu onéreuse et sans effet secondaire

L’argument du prix est tout à fait juste, cependant il n’en va pas de même pour les effets à long terme en ce qui concerne la contraception thermique. Effectivement, le recul est insuffisant et cela n’a pas été vérifié ; les hommes qui la pratiquent le font en connaissance de cause et ont généralement un engagement militant/artistique en ce sens[20],[21].

En faisant le pari qu’elle est sans effet pour les hommes, il n’en va pas forcément de même concernant la santé des femmes. En effet, si une grossesse survient (échec contraceptif, oubli, inefficacité de la méthode), par principe de précaution au sujet du développement de l’embryon/du fœtus, dont on ne sait rien pour le moment, on conseille aux partenaires des hommes contraceptés, d’avorter. Aussi, un échec en contraception masculine thermique égale, en général, un avortement. A ce sujet, l’histoire de la contraception a montré qu’aucune méthode n’est fiable à 100% ; aussi on peut affirmer que la thermique, si elle est utilisée à grande échelle, entraînera des conséquences… sur la santé des femmes[22] ! Bien que pour beaucoup, l’avortement est davantage une solution qu'un drame, on peut toutefois (se) demander combien d’hommes sont au courant de ce principe de précaution dans les faits ; et surtout, combien de partenaires en sont informées[23]. Sachant que l’information n’est pas disponible sur internet[24], et que l’une des revendication de l’entreprise est de s’affranchir du corps médical ; il convient de s’inquiéter de si et de comment, les femmes et les professionnel.les de santé seront éclairé.es sur ce point.

Conclusion : pour un développement plus humble du mouvement en faveur du développement de la contraception masculine

Premièrement, cette entreprise gagnerait en sérieux et en scientificité, si elle se montrait plus transparente sur les limites de ses méthodes. Aussi, elle devrait admettre : qu’il existe des femmes qui n’ont pas assez confiance (à raison pour beaucoup, certainement) pour déléguer la contraception du couple à leur partenaire ; que les femmes pourront commencer à se poser la question de la contraception masculines, quand la culture du viol aura véritablement été enrayée ; et que les risques sont inconnus pour la santé des hommes. Elle devrait aussi rappeler le principe de précaution sur l’avortement ; et qu’en dehors d’une relation stable/exclusive, les usager.es devraient aussi se protéger des IST et du SIDA en utilisant des préservatifs.

Deuxièmement, si l’on fait passer la contraception masculine comme une solution à l’égalité entre les hommes et les femmes – alors que comme nous l’avons vu, elle permet essentiellement aux hommes de (re)prendre le contrôle sur leur fertilité –, son développement se fera au détriment des budgets et du temps disponibles pour les droits et la santé sexuelle et reproductive des femmes. En effet, alors qu’aujourd’hui les gouvernements commencent à mettre des moyens en œuvre, notamment par des approches de gender mainstreaming[25], des hommes frappent à leurs portes pour revendiquer ces financements[26]. Toc, toc, toc, qui est là ?

Troisièmement, ça n’est pas l’égalité des moyens contraceptifs qu’il faut viser mais l’équité. En ce sens, et sachant que la contraception la plus efficace est celle qu’une femme choisit sur la base d’une information complète, le développement de nouvelles méthodes non-hormonales pour les femmes et l’amélioration des méthodes hormonales déjà disponibles, devraient être des priorités (féministes) absolues. Je terminerai en paraphrasant Martin Winckler – heureusement qu’aujourd’hui il y a plus de méthodes féminines que masculines de disponibles ; veillons à ce que cela ne s’inverse pas[27]. 



[1] https://www.persee.fr/doc/genre_1298-6046_1999_num_25_1_1093 , page consultée le 14 septembre 2022

[3] Par les termes entrepreneurs/entreprise, ce texte fait référence au mouvement de plaidoyer (ce compris les hommes utilisateurs engagés) pour la commercialisation de nouvelles méthodes masculines et en particulier de l’anneau thermique. En effet, la contraception thermique est aujourd’hui sur le devant de la scène en matière de CM, poussée par un militantisme fort et l’entreprenariat social.

[5] Ces solutions sont sans doute très efficaces et encore davantage lorsqu’elles sont couplées à une contraception féminine.

[6] Ce concept désigne l’ensemble des comportements d’un partenaire, qui sabote la contraception dans le but de provoquer une grossesse à l’insu de la femme qui pense par conséquent être protégée. Pour en savoir plus : https://www.cffb.be/le-sabotage-contraceptif-quest-ce-que-cest/ , page consultée le 21 septembre 2022

[8] Concernant cette source et la suivante (9), profitons-en pour rappeler qu’il est indispensable de faire de nouvelles études à ce sujet, afin de disposer de données plus récentes pour la Belgique.

[12] A titre d’exemple, le site Doctolib publiait en mars 2022 que 81% des rendez-vous médicaux pour les jeunes enfants étaient pris par des femmes : https://www.madmoizelle.com/charge-mentale-bonjour-81-des-rendez-vous-doctolib-pour-de-jeunes-enfants-sont-pris-par-des-femmes-1263771 , page consultée le 14 septembre 2022

[14] https://www.instagram.com/p/CTSLp5jDFHQ/ , page consultée le 28 avril 2022

[15] https://www.cancer.be/nouvelles/la-pilule-contraceptive-diminue-le-risque-de-cancer-de-l-ut-rus , page consultée le 22 avril 2022 – mentionne aussi que la pilule peut augmenter les risques d’autres cancers : il revient donc aux professionnel.les de santé de faire la balance bénéfices-risques avec la patiente, en l’interrogeant sur ses antécédents familiaux.

[16] https://journals.openedition.org/clio/622 , page consultée le 28 avril 2022

[17] Acné, prise de poids, perte de libido, antécédents familiaux de cancer du sein,... sont autant de bonnes raisons de ne pas prendre une contraception hormonale ; ces risques ont été identifiés par les médecins et la littérature scientifique.

[18] Si la pilule est moins utilisées, la plupart des femmes continuent de choisir une contraception hormonale comme le patch, l’injection on le dispositif intra-utérin (aussi appelé stérilet) hormonal.

[19] Rappelons qu’avant le développement des méthodes de contraception hormonales, la contraception du couple était essentiellement assurée par les hommes, avec les préservatifs disponibles selon les époques et le retrait. Cette situation a amené les femmes à revendiquer le développement des méthodes féminines.

[20] https://www.instagram.com/p/CbfiY1UAr0l/ , page consultée le 20 septembre 2022

[21] https://vimeo.com/596586943 , page consultée le 20 septembre 2022 (mise en garde : contenu de nudité)

[24] Pourtant, la couverture contraceptive selon l’European Parliamentary Forum for Sexual and Reproductive Rights, dépend notamment de la mise à disposition de l’information en ligne. https://www.epfweb.org/european-contraception-atlas , page consultée le 21 septembre 2022

[27] https://www.youtube.com/watch?v=qQmDuyvHvDI , page consultée le 20 septembre 2022




dimanche 25 septembre 2022

Le paternalisme des gynécologues a encore de vilains restes - par Marc Zaffran/Martin Winckler

24 septembre 2022

Ces jours-ci, une internaute m'a envoyé cet entretien publié dans Ouest-France. 

Je vous invite à le lire, et je vous en reparle après. 



Vous avez lu ? Qu'est-ce que vous en pensez ? Je vous invite à me l'écrire (martinwinckler (at) gmail.com), votre opinion m'intéresse. 

En attendant, je vous donne mon sentiment. Je ne peux que m'appuyer sur ce que dit Ghada Hatem, et que retranscrit le quotidien. Mais les mots sont importants. 

"C'est un problème qu'il va falloir affronter". 

 Mmmhhh... Je signalais déjà le problème en 1998, dans La Maladie de Sachs, je l'ai décrit très précisément en 2009 dans Le Choeur des femmes,  j'y suis revenu à la louche en 2016 dans Les Brutes en blanc, et des livres comme Le Livre noir de la gynécologie de Mélanie Déchalotte ou Accouchement les femmes méritent mieux de Marie-Hélène Lahaye ont largement enfoncé le clou depuis, ainsi que bien d'autres livres qui seraient trop nombreux à citer. 

Alors, oui, il serait peut être temps d'examiner le problème et de le prendre à bras-le-corps, au sein de la profession, plutôt que "l'affronter", parce qu'il s'agit justement de faire cesser les violences exercées sur, et ressenties et décrites par les femmes, dans le cadre de leurs interactions avec les gynécologues. 

"Des médecins qui essaient de bien faire leur métier mais qui parfois ne sont pas assez attentifs/empathiques et qui ne s'intéressent pas toujours au vécu de leurs patientes

What the fuck ????  L'empathie, l'attention à l'autre et l'intérêt pour le ressenti des personnes soignées ne sont pas des "options" professionnelles. Elles font partie intégrante de ce qu'on nomme dans beaucoup de pays le professionnalisme des médecins (et de toutes les professionnelles de santé, d'ailleurs). C'est ce qu'on regroupe sous le terme général de bienveillance, qui n'est jamais facultative, mais fait partie des obligations éthiques de tout.e soignant.e. 

Alors je suis désolé, mais on ne peut pas "bien faire son métier" sans ça. Et il ne suffit pas de dire aux médecins inattentifs et non-empathiques "Hé les gars, faudrait l'être un peu plus" pour "affronter le problème". 

"D'un autre côté, on a des femmes qui ont perdu un peu confiance en la médecine"

Euh, non, elles ont pas perdu confiance "en la médecine" (qui ne se résume pas aux médecins, y'a des dizaines de professions de santé et des dizaines de milliers de soignantes qui contribuent à la médecine) elles ont perdu confiance en un groupe professionnel - en l'occurrence les gynécologues - lesquels sont censés être spécialisés dans les soins de santé des femmes. 

Les griefs des femmes ne manquent pas, mais ils ne se limitent pas aux interactions directes avec un grand nombre de médecins, ils comprennent aussi les discours culpabilisants ou terroristes tenus par ces médecins. 

Il ne faut pas oublier que jusqu'à l'apparition de l'internet et des réseaux sociaux, le discours médical était vertical et n'allait que dans un seul sens. Avant ça, quand un.e gynécologue disait dans les journaux, à la télé ou à la radio : "Une femme qui ne voit pas un gynéco chaque année est inconsciente", ou encore : "Attendre d'avoir plus de trente-cinq ans pour faire un enfant est irresponsable", ou encore : "Ne pas aller à la mammographie de dépistage c'est jouer avec votre vie", la plupart des femmes n'avaient aucun moyen de savoir qu'il s'agissait d'un discours purement terroriste, ne reposant sur aucun fondement scientifique. 

Depuis qu'elles peuvent aller chercher des informations en ligne, elles savent que c'est du terrorisme. Et elles se méfient. A juste titre.  

Ce n'est donc pas en "la médecine" qu'elles n'ont pas confiance, mais en des professionnel.les qui pratiquent de la mauvaise médecine jusque dans leur manière d'en parler en public

"... se sentent agressées et exigent plus de pédagogie, plus de respect, et elles ont raison." 

 Est-ce que c'est moi, ou bien est-ce que j'entends un cargo de paternalisme dans cette phrase. Les femmes ne veulent pas être "mieux éduquées" par les gynécos (c'est ce que le "plus de pédagogie" suggère). Elles veulent qu'on leur parle comme à des adultes !!!! 

Elles ne veulent pas "plus de respect", elles veulent qu'on les respecte, un point c'est tout. Le respect, ça ne se délivre pas en pourcentage. On se sent respectée ou non. Et en ce moment, beaucoup de femmes disent qu'elles ne le sont pas.  

C'est dans la suite que ça se gâte vraiment. 

"Il va falloir que l'on fasse un pas vers l'autre. Que les médecins acceptent de s'interroger sur leur pratique...." 

Examiner sa pratique, ce n'est pas une faveur qu'on consent à la personne qui vous le demande. 

C'est une obligation professionnelle. 

"Mais il faut aussi que les femmes comprennent que la pratique médicale est complexe." 

Ici, on constate que Ghada Hatem a le paternalisme bien ancré. "Il faut que les femmes comprennent". Ben oui, dame, elles peuvent pas comprendre, ce sont des femmes ! Et en plus elles sont pas médecin ! 

On rêve... 

Et ça se poursuit en beauté : "Dire à une femme qu'elle a peut-être du surpoids c'est pas de la grossophobie. Dire à une femme de 38 ans que faire un bébé dans quelques années ça sera difficile..." 

Ben, quand cette femme n'a rien demandé et ne consulte pas pour son poids ou pour son désir d'enfant, si, c'est une agression. Car ça sous-entend que le poids ou l'âge de la grossesse sont des éléments importants aux yeux du médecin. Mais si la femme n'a rien demandé, ce que le médecin pense du poids de ses patientes ou ce qu'il pense du fait qu'elle veut un enfant après quarante ans, ce n'est pas une information. C'est un jugement de valeur. Autrement dit : un manque de respect. Et ne parlons même pas de l'idée que les femmes "peut-être en surpoids" ne pensent pas déjà qu'elles le sont, et que celles qui envisagent peut-être une grossesse après quarante ans ne s'inquiètent pas de leurs chances de succès. 

Comme si on ne les bassinait pas déjà suffisamment avec ça dans tous les médias, discours médical à l'appui !!!!  

Le paternalisme, ça se dépiste assez simplement, au fond : toute personne qui vous parle en présumant qu'elle sait mieux que vous ce qui est bon pour vous est paternaliste à votre égard. Dans l'entretien ci-dessus, les propos attribués à Ghada Hatem sont furieusement paternalistes.  

"Question : Vous êtes choquée quand on parle de viol gynécologique ? 
Réponse de G.H. : Ca me heurte profondément même si techniquement, mettre un spéculum à quelqu'un qui n'est pas d'accord et qui n'a pas donné son consentement rejoint la définition du viol."

Qu'en termes élégants ces choses là sont dites ! Non, Ghada Hatem, y'a pas de techniquement qui tienne. 

Ce que vous avez décrit, c'est exactement la définition du viol par la loi"acte de pénétration sexuelle commis avec violence, contrainte, menace ou surprise" !!!! 

Et le fait que cet acte soit infligé par un médecin à une femme "qui vient se faire soigner" n'y change rien !!!! 

Et le paternalisme de Ghada Hatem revient au galop dans la suite "Bien sûr qu'il y a des médecins violeurs comme dans toutes les professions..." 

Et c'est tout ce qu'elle a à en dire ? Elle n'ajoute pas que c'est insupportable, que c'est intolérable, que ces gens-là devraient être interdits d'exercer et foutus en prison... Comme si au fond, ça n'avait pas d'importance. Comme s'il était acceptable que des médecins (comme tout le monde) violent les personnes qu'iels sont censées soigner ! Comme si un viol médical, c'était l'équivalent "accidentel" du viol commis par un type qui vous agresse dans l'obscurité d'un parking souterrain. "Bon, ça arrive, mais c'est rare..." 

Mais pas du tout !!! A son cours d'éthique professionnelle, elle aurait un zéro pointé, Ghata Hatem ! 

Sur le plan moral, un viol gynécologique, c'est exactement la même chose que le viol commis par un proche. C'est une agression d'autant plus grave qu'elle est perpétrée par une personne en qui on avait toute confiance. 

Et il y a une grande différence : nos proches ne prêtent pas serment. Les médecins, si ! Et le premier principe éthique, c'est "D'abord ne pas nuire" !!!!! 

La fin de l'entretien est caricaturale. "Les jeunes femmes angoissées avec tout ce qu'elles lisent sur les réseaux sociaux." Oui, bien sûr, parce que c'est juste ce qu'elles lisent, c'est pas la manière dont elles, leurs soeurs, leurs mères, leurs amies, ont été traitées par les professionnelles. C'est juste les racontars sur Facebook et Instagram... 

Quant à "Mes collègues me disent qu'ils ne veulent pas finir devant le tribunal et qu'ils vont arrêter d'examiner leurs patientes"... c'est tout simplement lamentable. 

Une consultation de soins, ça ne se résume pas à un examen. Examiner le corps d'une personne soignée, ce n'est ni indispensable ni obligatoire : le plus important est de savoir ce qu'elle demande, ce qu'elle craint, ce qu'elle veut ou ne veut pas - et il est très facile de le savoir, il suffit de l'écouter. 

Ensuite, seulement on peut être amené à lui proposer de l'examiner si elle le veut. Et toujours en respectant sa pudeur, sa sensibilité et ses craintes. 

La meilleure consultation gynécologique, ce n'est pas celle que le/la professionnelle fait "selon les règles de l'art" (l'art médical défini par les médecins...), c'est la consultation dont la personne soignée sort en se sentant mieux qu'avant d'y être entrée - parce qu'elle (liste non exhaustive) a pu dire ce qu'elle avait à dire, parce qu'elle a été touchée (ou non) avec respect, parce qu'on lui a montré qu'elle était seule à décider de ce qui la concerne, parce qu'on ne lui a décoché ni commentaire désagréable ni réflexion déplacée, parce que (par exemple) on lui a proposé d'insérer le spéculum elle-même avant de lui faire un frottis, parce qu'on lui a rappelé qu'elle doit toujours être d'accord avant qu'on pose le petit doigt sur elle, parce qu'à aucun moment on n'a fait mine de la menacer ou d'exercer le moindre chantage...  

Bref, ça ne demande pas une grande expertise "technique". 

Soigner, encore une fois, ça commence par "D'abord ne pas nuire" !!!! (Il va falloir le répéter combien de fois ???) 

Et seule la personne soignée peut dire ce qui lui nuit ou non ! 

Soigner avec respect, ce n'est pas une "technique", c'est une attitude. Incompatible avec le paternalisme. 

Allez, Ghada Hatem (et le congrès des chirurgiens gynécologues de Rennes), encore un effort ! 

Ce n'est pas aux femmes de "faire un pas" vers vous. 

C'est à vous de remplir vos obligations professionnelles et éthiques ! Celles qui sont inscrites noir sur blanc dans le code de déontologie. Celles qui sont enseignées dans toutes les facultés de médecine du monde occidental -- sauf en France, semble-t-il. Celles qui devraient vous guider chaque jour, à chaque consultation, dans chaque rencontre avec chaque personne en demande de soin. 

Et, tiens, quitte à "accepter d'examiner vos pratiques", vous pourriez commencer par examiner votre manière de penser et de parler. 

Quand vous vous exprimez dans la presse, votre paternalisme se voit. Beaucoup... 


Martin Winckler, alias Marc Zaffran, médecin généraliste, ivégiste et poseur-de-diu-"planqué

jeudi 12 mai 2022

Ecrire, c'est soigner - par Marc Zaffran

 



ÉCRIRE C’EST SOIGNER

 12 mai 2022

Colloque Littérature, Ecriture, Soins 

Cergy 


Au commencement, écrire, c’est se soigner 


Comme lire, d’ailleurs. (Ou regarder des films ou des documentaires ou autre chose.) 


Ecrire c’est dire qui on est, ce qu’on pense, ce qu’on ressent, ce qu’on supporte ou non – sans que personne vous coupe la parole. 

Même quand on n’écrit pour personne, on écrit à quelqu’un qui n’est pas là mais qui écoute. Une thérapeute virtuelle, attentive et qui ne pose pas de question, en quelque sorte. Les questions, on peut de toute manière (se) les poser et y répondre seul(e) — ou du moins donner les réponses qui nous viennent... et en trouver d’autres en écrivant. 


Car la vertu de l’écrit, même quand on écrit pour soi, au kilomètre, c’est qu’un mot, une phrase, un paragraphe en appellent d’autres. Parfois on cale, mais ça n’est pas grave. Ce qui est déjà écrit existe, on peut le voir, le relire. On peut l’apprécier ou le critiquer, mais on ne peut pas le faire disparaître à moins de jeter la feuille à la poubelle. 

Et aujourd’hui, quand on met un texte dans la corbeille de l’ordinateur, il n’est pas perdu. 


Je peux en témoigner : écrire, ça soigne la personne qui écrit. 

J’ai passé mon adolescence à écrire parce que je n’avais personne à qui parler. Je n’étais pas malade, j’étais juste un garçon isolé, qui n’avait personne à qui poser des questions élémentaires et gênantes sur son corps, la manière dont il fonctionnait (ou ne fonctionnait pas correctement ?) ses émotions et ses idées (parfois farfelues). Ecrire m’a permis de vivre avec moi-même. 

Ecrire, ça soigne le moral. 


Pendant mes études de médecine, écrire m’a permis de ne pas être englouti par la violence de l’atmosphère de la faculté de médecine (oui, c’était aussi délétère dans les années 70 que ça l’est maintenant – et nous n’avions pas les réseaux sociaux pour dénoncer cette violence) Merci à l’internet et aux réseaux sociaux. 


Écrire m’a permis de me faire entendre au moins de quelques camarades, via les revues clandestines et auto-produites que publiaient une poignée d’entre nous. Mine de rien, le simple fait de pouvoir écrire qu’on était favorable à la légalisation de l’avortement, du cannabis et de l’aide médicale à mourir, ça nous faisait du bien. Ça nous permettait, encore une fois, d’exister et de s’affirmer comme autre chose qu’un pion sur le très grand échiquier de l’hôpital. À l’époque, nous n’avions pas d’internet et de réseaux sociaux pour partager et dénoncer. Merci, les réseaux sociaux et l’internet, de permettre aux étudiantes et étudiants en santé de le faire aujourd’hui. 


Écrire, je le faisais aussi dans les dossiers : je m’adressais aux internes, au patrons, aux infirmières et je me faisais un point d’honneur d’écrire lisiblement et de poser les questions que personne n’avait voulu entendre pendant la visite à douze. 


Il est arrivé qu’un médecin vienne me voir et me dise : « J’ai vu ce que tu as écrit dans le dossier. Effectivement, personne ne s’était posé la question avant. » Une trace écrite n’est pas aussi spectaculaire qu’une parole, mais parfois, elle finit par trouver le regard qui va se pencher sur elle. 


Écrire, c’est important quand on (se) pose des questions : ça permet d’abord de les formuler (ne serait-ce que pour les reformuler plus tard) avant qu’elles s’envolent. Ça permet aussi de partager ses interrogations même s’il n’y a personne pour les entendre à ce moment-là. Les écrits restent. Et ils restent aussi pour soi : on oublie ce qu’on a pensé. Quand on l’a écrit, on peut le retrouver. Ce qu’on a pensé était peut-être essentiel, peut-être sans importance mais, dans un cas comme dans l’autre, on ne peut le savoir que si on en a laissé une trace. 


Écrire fait du bien, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit. 

Les effets bénéfiques de l’écriture sur le moral – en particulier celui des personnes ayant subi des traumas, mais aussi souffrant de maladies terminales )- ont été documentés par des psychologues américains, Pennebaker et Smythe. (1) et (2) 


Évidemment, tout le monde ne tire pas des bénéfices de l’écriture. Pour écrire, il faut, déjà, avoir une relation non conflictuelle à l’écriture : je veux dire qu’il faut ne pas avoir été dissuadé d’écrire, ni avoir entendu que ce qu’on écrit n’a aucune valeur, ou encore qu’on ne sera ni Proust ni Flaubert – comme si c’était ça l’objectif ! 


Pour oser écrire, il faut ne pas été avoir traumatisé par des enseignants qui accordent plus de place à l’orthographe ou au « style » qu’au sens. Or, l’orthographe et le style n’ont aucune importance dans l’écriture, ce sont juste des critères de classe. Ce qui compte c’est ce que transmet l’écriture– comme la parole – de la personne qui s’exprime. 


Encore faut-il la lire sans passer ce qu’elle écrit au crible de filtres qui servent, avant tout, à sélectionner qui parle ou écrit « bien » et qui parle ou écrit « mal ».  Ces critères de classe sont ce qui « justifie » de qualifier des auteurs tels que L.-F. Céline ou Michel Houellebecq d’ « auteurs de talent » malgré le contenu hautement discutable de leurs livres. Ces mêmes critères de classe, élitistes, ont permis de minimiser, pendant des siècles, presque toute la littérature écrite par des femmes. 

(Eh, oui, écrire c’est politique...) 


L’un des principaux obstacles aux effets soignants de l’écriture (et je dis bien « soignants », et non thérapeutiques, j’y reviendrai), c’est le préjugé selon lequel il y a des personnes qui « savent » écrire et d’autres non. 


Mais écrire, ça s’apprend, ça s’entraîne, ça se cultive, exactement comme la photographie, la pratique du chant ou d’un instrument, la natation ou la course à pied, le dessin, la mécanique, le bowling... ou la confection d’un plâtre de jambe. Bref, ça se travaille. Et comme c’est un travail, il faut aimer travailler à ça. Si on n’aime pas travailler à écrire, il ne faut pas s’y éreinter. Il y a d’autres formes d’expression tout aussi respectables, qui font du bien à celles qui les pratiquent et à celles qui les apprécient. 


Écrire, ça soigne l’ignorance et ça organise la pensée

On apprend à parler en écoutant les autres et en reproduisant des sons, puis en assemblant des mots et en composant des phrases. Plus on écoute, plus on parle. Plus on parle, plus on sait parler. 


De même, pour apprendre à écrire, il est utile de lire beaucoup. Ça tombe sous le sens. Mais la lecture a une autre vertu : elle nous apprend beaucoup plus de choses que la parole. Cela, pour deux raisons : d’abord parce qu’on apprend beaucoup plus de choses en lisant un texte qu’en écoutant une seule personne. C’est une question de densité d’informations. La parole est un outil merveilleux, mais la quantité d’informations qu’on peut livrer en parlant est limitée. De plus, ce qui nous est transmis par la parole est linéaire, on ne peut pas habituellement revenir au début ou au milieu. Tandis qu’on peut relire un texte, voir le parcourir de manière discontinue, autant de fois qu’on le veut. 


De sorte que lorsqu’on lit beaucoup (je veux dire « beaucoup de pages » et « beaucoup de personnes qui écrivent »), non seulement on apprend à écrire de diverses manières mais aussi on accumule une flopée d’informations dont on va pouvoir se servir par la suite, dans la vie comme dans l’écrit. 


Quand j’ai commencé à exercer la médecine générale, je me suis introduit dans la rédaction d’une revue sur le médicament, La Revue Prescrire. 


Je me suis éduqué à la médecine, et on soigne mieux quand on est moins ignorant : on est moins anxieux, on prend moins les vessies pour des lanternes, on se débarrasse de tas de préjugés – et donc, de tas de peurs qui nous empêchent d’avancer. Mais j’ai aussi appris à écrire. Beaucoup. Non seulement à lire des textes et à les résumer et donc à les transmettre, mais aussi à écrire des textes de toutes les longueurs, de la note de lecture de dix lignes au dossier de dix pages. Et à transcrire des expériences vécues. Quand je voulais parler d’une de mes patientes et de ce qu’elle m’avait appris, j’écrivais une vignette d’un feuillet. J’en ai écrit beaucoup. Et les textes courts, quand on les met bout à bout, ça en fait des longs. (Beaucoup de ces textes se sont retrouvés dans La Maladie de Sachs.


Écrire, ça aide à soigner. 

En même temps que j’écrivais pour Prescrire, je rédigeais des feuillets d’information pour les personnes qui consultaient à mon cabinet. Des feuillets qu’on imprimait en vingt ou trente exemplaires et qui disparaissaient très vite – tout le monde avait envie d’avoir une fiche de conseils simples en cas de fièvre chez un bébé ou de traumatisme crânien chez les personnes de tous les âges. Alors on en imprimait d’autres. 

Ce sont ces fiches qui m’ont montré qu’écrire ça soigne. 

Et je reviens à la distinction entre le soin et la thérapeutique (ou le traitement). 


Soigner n’est pas traiter, ni inversement. 

Traiter, c’est prescrire ou appliquer un traitement spécifique : par exemple donner un antalgique pour une douleur, un antibiotique pour une pneumonie bactérienne, un antihypertenseur pour... une hypertension. 


Soigner, c’est autre chose. Soigner, je l’ai toujours senti intuitivement, depuis toujours, et je ne l’ai formulé ainsi que depuis quelques années, c’est faire en sorte que la personne qui souffre (quelle que soit la cause de sa souffrance) se sente mieux ou moins mal après que vous lui avez dispensé des soins. 


Soigner, ce n’est pas un geste ou une méthode, c’est une attitude, guidée par plusieurs principes simples, qui sont superposables à ceux de l’éthique clinique : 


1° être bienveillant – c’est-à-dire vouloir le bien des autres en respectant leur définition du bien, sans leur imposer la nôtre, 

2° ne pas nuire – ce qui veut dire entre autres ne pas mentir, ne pas tromper, ne pas maltraiter, ne pas exploiter, et 

3° avoir pour objectif que la personne à qui on donne des soins n’ait plus besoin de nous - autrement dit : ne pas enchaîner. 


Il n’est pas nécessaire d’être un humain pour soigner. Les éthologues ont montré que tous les mammifères et un certain nombre d’animaux qui ne sont pas des mammifères (pensez aux oiseaux, en particulier) soignent – leur partenaire de reproduction, leurs rejetons en particulier. Mais allez donc vous abonner vous au compte de « The Dodo » sur Instagram ou Youtube. Vous y verrez des animaux de toutes sortes soigner ou être soignés par des animaux d’autres espèces. 


Et l’une des constatations que font les éthologues, en particulier les primatologues, c’est que lorsqu’un chimpanzé va consoler un de ses congénères mâles après qu’il a pris une tannée ou une femelle qui a perdu un petit, ça ne fait pas seulement du bien à celui ou celle qu’on soigne. Ça fait aussi du bien à celle ou celui qui soigne. 


Pour soigner il n’est même pas nécessaire d’être présent. L’effet placebo est en effet un soin puissant qui peut s’exercer simplement grâce au souvenir de la soignante qui a, pour la première fois, dispensé le soin.   


Par conséquent, si l'on n’a pas besoin d’être présente pour soigner, l’écrit peut être une manière de soigner extrêmement puissante et pratique !   


J’ai pu constater les effets soignants de l’écrit à travers deux formes. Je suis convaincu que ce ne sont pas les seules mais ce sont celles que je connais le mieux, et dont je peux vous parler sans dire trop de bêtises. 

  • - la première manière, la plus simple, c’est le partage du savoir. 

Pour soigner en partageant le savoir par écrit, il est nécessaire de respecter un certain nombre de règles de bon sens. 

  • - il faut dire la vérité et, quand on ne la connaît pas, dire qu’on ne la connaît pas. Mais dire aussi tout ce qu’on sait, sans cacher ni mentir ni travestir la réalité. 
  • - Il faut être scrupuleusement fidèle aux connaissances scientifiques et se retenir de faire passer ses propres hypothèses pour des réalités avérées. 
  • - Il faut écrire sans jargonner, dans un langage accessible à toutes, sans jamais présumer que la lectrice sait de quoi on parle, mais sans la traiter de haut. Ni, surtout, comme un enfant.  
  • - Il faut aussi ne jamais oublier que le savoir transmis doit être utile. Utile pour comprendre, ou utile pour faire. 


Tout cela, on peut le faire par écrit, même avec des notions complexes. J’ai co-écrit un livre sur la douleur qui fait exactement ça. Il a fallu, d’abord, que je comprenne ce qu’était la douleur pour ensuite l’expliquer. Autrement dit, j’ai posé les questions élémentaires auxquelles je voulais pouvoir donner les réponses aux personnes qui allaient se les poser en ouvrant le livre. 


Écrire pour partager le savoir, c’est un travail de traduction. Et, comme vous le savez, les meilleures traductions sont souvent celles qui n’ont pas l’air d’être des traductions, mais qui « coulent » dans la langue d’arrivée sans pour autant détourner le texte de départ. 


  • - la deuxième manière de soigner grâce à l’écrit consiste à partager des expériences – les siennes et celles qu’on a entendues des autres. 

Et pour cela, la forme la plus efficace (et je tiens au mot « efficace »), c’est d’écrire de la fiction. C’est plus compliqué que de transmettre le savoir, mais ça s’apprend aussi. Par rapport au témoignage, la fiction oblige à prendre du recul. Ça peut être important quand ce qu’on veut transmettre est encore à vif. 


L’un des exercices que je donne le plus souvent en atelier d’écriture est tout simplement : « Votre plus beau souvenir d’enfance raconté par quelqu’un d’autre ». Chaque fois que je le propose, les écrivantes de l’atelier produisent des textes épatants. 


Je me suis personnellement rendu compte de l’efficacité de la fiction après avoir publié un roman intitulé La Maladie de Sachs et, dix ans plus tard, un autre roman intitulé Le Chœur des femmes. Le premier se déroule à la campagne. Le second dans un hôpital. Dans le premier, ce sont les patientes et les patients qui racontent. Dans le second, c’est une jeune femme médecin et les patientes qu’elle apprend à écouter. Le lieu et les voix n’avaient pas d’importance (ni le « style », qui avait probablement changé en dix ans). C’étaient les histoires qui comptaient. 


Ces deux livres soignants ont eu un très gros impact, mesuré non seulement au nombre d’exemplaires qu’il s’en est vendu mais aussi, et surtout, par le nombre de messages de lectrices que je reçois. Le Chœur des femmes a été publié en 2009 et depuis 13 ans bientôt, je reçois des messages de lectrices tous les jours. 


Tous. Les. Jours. 


Des courriels, des messages par les réseaux sociaux et même, de temps à autre, une lettre manuscrite ou un livre. (Merci encore, les réseaux sociaux et l’internet.) 


Ce n’est pas moi qui dis que La Maladie de Sachs et Le Chœur des femmes sont des romans qui soignent. Ce sont les femmes (et quelques hommes aussi) qui m’écrivent. Elles disent se sentir mieux après les avoir lus. Elles disent se sentir « plus elles-mêmes ». 


Il y a une grande différence entre les livres de partage du savoir et les fictions. (Notez bien que les livres de fiction sont aussi des livres de partage du savoir, mais que ce n’est pas leur but premier.) Les livres de partage du savoir ont besoin d’être révisés ou récrits régulièrement. Les fictions beaucoup moins souvent, voire jamais. Et vous le savez bien : on lit encore couramment des romans qui datent du dix-neuvième siècle et même avant. On ne lit plus les traités de médecine de la même époque. 


L’explication est simple : les romans parlent de l’expérience humaine, qui ne change pas beaucoup avec les époques. Les émotions sont les mêmes depuis qu’on les a décrites dans L’épopée de Gilgamesh, La Bible, L’Odyssée ou le Mahabharata. Elles font partie de nous. Et c’est cela, au fond, que la fiction transmet : une expérience émotionnelle. 


Écrire pour transmettre des informations, c’est soigner les autres en leur donnant accès à des outils. Quand j’écris des livres pratiques comme Contraceptions mode d’emploi ou, plus récemment, C’est mon corps !, mon objectif premier est de fournir aux lectrices des outils qui leur permettent de prendre des décisions sans avoir besoin de poser des questions aux médecins. Quand j’écris Ateliers d’écriture, mon objectif premier est de fournir aux écrivantes des outils qui les aident à écrire sans avoir besoin de poser des questions aux écrivains. 


Mais écrire en transmettant des expériences émotionnelles et sensibles permet de soigner les autres en leur disant : « Vos émotions sont respectables, elles sont audibles, elles sont dicibles, vous avez le droit non seulement de les éprouver sans en avoir honte, vous avez aussi le droit de les revendiquer. » 


On peut donc, je crois, affirmer que l’écriture soigne lorsque l’écrit, comme le soin, libère un peu ou beaucoup ou complètement de ce qui nous enchaîne : la solitude, la peur, le sentiment d’indignité, la colère, le chagrin, . 


On n’a pas besoin d’écrire pour soigner, et on n’a pas besoin de soigner pour écrire. Mais quand on veut et on se donne la peine de faire les deux, c’est vachement bien. Et pas seulement pour celle ou celui qui écrit. 

Écrire pour soigner, c’est bon.  

Dans tous les sens du terme. 





Martin Winckler/Marc Zaffran