vendredi 24 août 2018

S'il est difficile d'accéder à l'IVG en France, ce n'est pas seulement à cause de la "clause de conscience" invoquée par un certain nombre de gynécologues


(NB datant du 12 septembre 2018, j'ai changé d'avis sur la clause de conscience, et je dis pourquoi à la fin de l'article). 

La récente colère devant l'impossibilité pour les femmes d'obtenir une IVG à l'hôpital de La Flèche (Sarthe) mérite d'être examinée.

Cette colère se porte en premier sur le refus des gynécologues de l'hôpital de pratiquer des IVG en invoquant la clause de conscience. (Voir ici le descriptif détaillé et ses dimensions juridiques.)

Certain.e.s voix s'élèvent contre cette clause de conscience, en disant qu'elle s'oppose à la liberté d'accès à l'IVG. Et demandent que cette clause soit supprimée - ce qui permettrait d'imposer aux gynécologues qui l'invoquaient de pratiquer des IVG.

Je pense, personnellement, que se focaliser sur la clause de conscience est un mauvais combat et que la suppression de cette clause (qui peut et doit se discuter) ne résoudrait rien, pour trois raisons que je vous soumets.

La première raison est éthique : la liberté ne se construit pas sur la contrainte. 

La question fondamentale que soulève l'IVG est celle de la liberté des femmes à interrompre leur grossesse. Or, la liberté d'une personne ne peut pas se construire sur la contrainte d'une autre. Elle ne peut se construire que sur la liberté de tou.te.s.

Le refus pour une personne (quelle qu'elle soit) de procéder à une IVG est respectable. Ce qui n'est pas respectable ni admissible, c'est que cette personne empêche les femmes d'accéder à une IVG - donc, par exemple, lui dire que ce n'est pas légal (alors que ça l'est), prolonger les délais, tenter de la dissuader d'avorter, lui refuser les coordonnées d'un médecin qui la ferait.

Refuser de pratiquer des IVG soi-même n'est pas, en soi, contraire à l'éthique. D'ailleurs, un médecin peut refuser de pratiquer n'importe quel acte. L'IVG n'est qu'une situation parmi d'autres. On ne peut pas contraindre un chirurgien à opérer un patient, même si celui-ci en a besoin. Comment le contraindrait-on, d'ailleurs ? On peut demander à un médecin de respecter les règles. Mais aucune règle n'impose à un médecin de pratiquer des IVG. Par conséquent il ne suffirait pas de supprimer la clause de conscience. Il faudrait aussi inclure dans la loi qu'un médecin PEUT ËTRE CONTRAINT à pratiquer une IVG. N'importe quel médecin.

Or, il est sain qu'un médecin ne puisse pas être contraint à faire ce qu'il ne veut pas faire. J'ai reçu un couple qui voulait absolument que j'avorte leur fille. J'ai refusé. Certes, c'était légal, mais la jeune femme (reçue seule) m'avait déclaré qu'elle ne voulait pas avorter. Elle était très mineure (15 ans). Mais il est heureux que j'aie pu me mettre du côté de sa liberté et dire que je refusais, vous ne croyez pas ? Il est heureux que les parents n'aient pas pu aller voir la direction en arguant que leur fille mineure devait être avortée. Vous ne croyez pas ?

Par ailleurs, en France, la pratique de l'IVG a toujours été volontaire. Les professionnel.le.s qui travaillent dans les CIVG (infirmières, sage-femmes, conseillères, médecins) n'y sont jamais affecté.e.s autoritairement : illes peuvent demander ou refuser d'y travailler.

Il arrive aussi aux médecins qui procèdent à des IVG de refuser d'en faire pour des raisons morales. 

On peut, par exemple, être pour la liberté d'avorter, et refuser d'avorter une femme qui demande spécifiquement qu'on l'avorte d'un foetus de sexe féminin ou masculin.

(Ce refus peut être discuté et disputé. Je ne suis pas sûr qu'il soit éthiquement clair, car au fond, une femme n'a pas à donner de motif pour interrompre une grossesse, et le choix de garder ou non un foetus d'un sexe spécifique n'est pas plus "immoral" en soi que le refus de garder une grossesse, tout court. C'est la fréquence avec laquelle, dans une société donnée,  les femmes choisissent de favoriser un sexe plutôt que l'autre qui est problématique...)

A titre personnel, j'ai eu affaire un jour à une femme qui voulait interrompre sa grossesse parce que c'était une grossesse gémellaire, et pour cette seule raison. La demande de cette femme n'a pas manqué de me remuer, car mon épouse d'alors venait d'accoucher de jumeaux.

J'ai finalement décidé de pratiquer l'IVG, mais il n'aurait pas été considéré comme inacceptable que je demande à un.e de mes collègues du Centre de la faire. Si j'avais décliné, ça aurait pourtant été pour une raison "morale" qui m'était propre. Mais cette raison valait-elle mieux que les motivations de la femme qui me la demandait ?

Il en va de même pour l'assistance médicale à mourir. Dans les pays où elle est légale, aucun médecin n'est obligé de la pratiquer. Il ne serait pas éthique de les y obliger. Pourquoi ? Parce qu'encore une fois, on ne gagne pas une liberté en contraignant qui que ce soit.


(Pour un développement de cette dernière analogie, voir le prochain texte à paraître sur le blog).

***


La seconde raison tombe sous le sens : Il n'est pas du tout souhaitable que des médecins opposés à l'IVG soient contraints à en faire. 

Si vous ne comprenez pas pourquoi, c'est parce que vous pensez (à tort) qu'un médecin peut faire abstraction de ses valeurs pour pratiquer n'importe quel geste. Or, rien n'est plus faux. Tous les médecins choisissent leur champ d'exercice en fonction de leurs valeurs propres. Et ils ne font bien que ce qu'ils ont envie (et ont acquis l'expérience) de faire.

Il n'est pas facile de pratiquer des IVG. Le geste est, en lui-même, très simple. Ce n'est pas cela qui est difficile, moralement, c'est tout ce qui se passe avant et après. C'est l'accompagnement. Et c'est cet accompagnement qui fait que les femmes vivent leur IVG de manière acceptable pour elles ou de manière violente. On ne sait pas d'emblée comment accompagner les femmes. On apprend, et parfois c'est long. Et certain.e.s médecins, qui sont pourtant pro-choix, n'y parviennent pas, et le poids moral et émotionnel est trop lourd, alors ils ou elles n'en font plus. Quand ils continuent à en faire par "obligation morale", ils les font mal. Et ils brutalisent les femmes.

Exiger de médecins opposés à l'IVG d'en pratiquer, c'est leur mettre entre les mains des femmes qu'ils seront susceptibles de brutaliser. Personne ne veut ça. Sauf les anti-IVG.

(Et si vous pensez qu'on peut empêcher un médecin de brutaliser quelqu'un impunément, c'est que vous n'avez pas lu les journaux ces dernières années...)

En revanche, l'IVG devrait faire partie intégrante de la formation de tout médecin. Comme la prescription de contraception, le suivi de santé des enfants, les soins à la personne âgée, le traitement de la douleur, l'accompagnement des personnes souffrant de maladies chroniques et bien d'autres soins élémentaires qui devraient être accessibles à l'ensemble de la population, sur tout le territoire.

Que tou.te.s les professionnel.le.s reçoivent une formation à l'IVG ne veut pas dire que tou.te.s devraient la pratiquer. Je sais faire le diagnostic d'une appendicite, mais personne ne me demande d'opérer sur ma table d'examen. Je savais faire des plâtres avant d'aller exercer à la campagne, mais très vite, je n'ai pas eu assez souvent l'occasion d'en faire pour continuer à les faire correctement. Alors j'ai choisi de ne plus en faire - sauf quand une personne insistait. (La plupart avaient quand même envie de savoir si c'était cassé avant que je les plâtre, heureusement.)

Et si je pratiquais aujourd'hui, je pourrais choisir de prescrire de la mifépristone pour une IVG en ville mais ne pas faire d'IVG par aspiration à l'hôpital. Ou inversement.

Tout ce qu'un médecin apprend n'est pas fait pour qu'il fasse tous les gestes, mais pour qu'il sache comment les gestes se font, qui les fait le mieux, et comment guider les personnes qui en ont besoin.

Malheureusement beaucoup de médecins ne savent pas ce qu'est une IVG (on ne leur en a jamais parlé). La plupart n'ont donc pas même l'idée d'en faire - ni même de se renseigner sur ce que les femmes doivent traverser pour en avoir une.

Au moins s'ils recevaient la formation appropriée, ils ne pourraient pas faire obstacle par ignorance.


La troisième raison est démographique et économique : la santé des femmes est sous-financée en France  

Si des femmes n'ont pas accès à des IVG alors que la procédure est légale ce n'est pas à cause de la clause de conscience, mais parce que l'ensemble du système de santé dévalorise un certain nombre de gestes, et celui-là en particulier. Pendant de très nombreuses années (de 1975 à 2000) la majorité des médecins qui pratiquaient des IVG en France étaient des généralistes. Beaucoup de gynécologues travaillant en maternités ne les faisaient pas pour diverses raisons : préférences personnelles (un accouchement est plus valorisant qu'une IVG, en apparence) ; surcharge de travail ; interdiction par leur patron, etc.

Les MG libéraux qui pratiquaient (ou pratiquent encore) des IVG sont le plus souvent vacataires, payés à la demi-journée. Ils n'ont pas de statut hospitalier, ni les avantages de ce statut. Ils font ça en plus de leur activité libérale - qui est de plus en plus surchargé. Si j'étais encore médecin de campagne aujourd'hui, étant donné la manière dont la démographie médicale a évolué, je ne sais pas si j'aurais encore le temps de pratiquer des IVG une ou deux matinées par semaine.

Car à cela il faut ajouter la question de la rémunération. Pour les usagères, le tarif des médecin n'est visible que lorsque ceux-ci demandent des dépassements d'honoraires. C'est le cas en maternité, publique ou privée. Ce n'est jamais le cas dans un CIVG public. Je vous invite à appeler le CIVG le plus proche et à demander quelle rémunération touche un médecin vacataire, puis à appeler la clinique gynéco-obsétricale la plus proche et à demander quels sont les honoraires demandés par un gynécologue pour une IVG et pour un accouchement. Il n'y a pas photo.

Les médecins qui pratiquent des IVG ont toujours été sous-payé.e.s. ET travaillent dans des  conditions de plus en plus mauvaises (qu'illes soient généralistes ou gynéco-obstétricien.en.s hospitalier.e.s, car les conditions de travail des uns et des autres se sont beaucoup dégradées).

Si vous êtes d'avis qu'un médecin qui pratique des IVG ne doit pas travailler pour une misère, alors vous comprendrez que bcp de médecins choisissent de ne pas en faire. Et ça n'a rien à voir avec une clause de conscience.

Il en va de même, d'ailleurs, avec la pratique des vasectomies et des ligatures de trompe. Je ne suis pas sûr que les médecins qui refusent de les pratiquer aient tous des raisons "morales". Je pense que beaucoup ont surtout des motifs économiques ou "intellectuels". Une ligature de trompes ne rapporte pas autant d'argent et est moins "valorisante" qu'une vaginoplastie. Une vasectomie, c'est facile et ça ne prend pas beaucoup de temps, mais ça rapporte des clopinettes. Il y a des gestes de chirurgie urologiques plus "intéressants" à faire. Ce n'est pas une accusation gratuite, c'est une réalité économique. Je défie quiconque de me démontrer qu'un gynécologue chirurgien gagnerait aussi bien leur vie en pratiquant des IVG et des ligatures de trompe qu'en faisant des accouchements et de la chirurgie "réparatrice" ou des tumorectomies de "cancer du sein" surdiagnostiqué.

De fait, la pratique des IVG n'attire personne et celles/ceux qu'elle attire n'ont juste pas le temps ou intérêt à en faire.

Et tout ça, c'est sans parler du sous-effectif et de la sous-dotation des services d'IVG de leur vétusté, de leur abandon par les hôpitaux et les pouvoirs publics. 




*

Ces trois remarques en appellent logiquement trois autres :

L'IVG ne devrait plus être considérée comme un geste militant

Ca a longtemps été le cas. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on a pu, depuis toujours, sous-payer les médecins qui en faisaient. Ceux qui se dévouaient le faisaient par militantisme ou par conviction. Mais ce temps est révolu. Le militantisme n'est pas une excuse pour exploiter quiconque.


D'autres professionnel.le.s que les médecins devraient pouvoir pratiquer des IVG 

N'importe qui peut faire une IVG, si on lui a montré comment faire. C'est simple, rapide, et ça ne demande pas d'habileté particulière. Seulement du soin, de la délicatesse et le souci de la personne à qui on la fait. Et tout ça s'apprend.

Sur le site de l'OMS, à la page "Prévention des avortements à risque", on peut lire :

"Un avortement sécurisé doit être pratiqué ou accompagné par une personne compétente, appliquant les méthodes recommandées par l’OMS en fonction de la durée de la grossesse."

Pratiqué OU accompagné par une personne compétente Pas par "un médecin" ou "un professionnel de santé", par une personne compétente.

Je pense par conséquent que d'autres professionnel.le.s que les médecins (généralistes ou gynécologues) devraient avoir le droit de et être formé.e.s à en pratiquer : une sage-femme ou une infirmière sont des personnes compétentes qui n'ont aucun mal à acquérir les connaissances nécessaires.

La prescription de l'IVG médicamenteuse se fait en ville, elle ne nécessite aucun geste particulier, seulement une formation appropriée. Les sages-femmes les font déjà. Des infirmières volontaires correctement formées pourraient très bien les faire, et les faire très bien.

L'IVG par aspiration se fait toujours en milieu hospitalier ou en clinique. Si ce lieu dispose d'un gynécologue ou d'un chirurgien de garde, une sage-femme ou une infirmière pourrait pratiquer les IVG et adresser les femmes qui ont une complication au/à la professionnel.le de garde . (Note : en vingt ans d'IVG, j'ai fait appel au gynéco de garde trois fois.)


Les personnes qui délivrent des IVG (conseillères, infirmières, sages-femmes, médecins) devraient être très bien payées

Personnellement, je pense qu'une IVG devrait être rémunérée comme un accouchement... d'autant que beaucoup d'accouchements n'ont pas besoin qu'un.e professionnel.le s'en mêle, mais que beaucoup de professionne.le.s demandent des dépassements d'honoraires pour des accouchements auxquels ils n'étaient même pas présents.

Car les IVG et tout ce que ça comporte (la prévention, l'information contraceptive, l'accompagnement psychologique, le dépistage et la prise en charge de la violence domestique, etc.)  nécessitent du soin, de l'attention, de la prudence, du savoir-faire, de l'expérience ET DU TEMPS. Le temps d'écouter, de soutenir, d'accompagner lors de plusieurs rencontres, et parfois aussi d'examiner à plusieurs reprises. Or, le temps des soignant.e.s est notoirement sous-payé, en France.

Et tout particulièrement le temps consacré à former les professionnel.le.s à la santé des femmes.

La formation des professionnel.le.s de santé en France fait très peu de place à la santé des femmes. La plupart des médecins diplômés, quand ils n'ont pas choisi de devenir gynécologue-obstétricien, savent très peu de chose sur l'anatomie féminine, la physiologie et les variantes d e la puberté féminine, de la grossesse, des fausses-couches spontanées, des kystes de l'ovaire, du cycle menstruel,  de la sexualité (et des préférences sexuelles), des questions de genre, de la reproduction, de la contraception, de l'allaitement, de la ménopause, du vieillissement, et en savent encore moins sur les dimensions psycho-affectives de toutes ces situations.

Bref, ils savent très peu de chose sur 70% de la population qui vont les consulter. (En France, 7 consultations sur 10 sont demandées par des femmes.)

Le principal obstacle à la délivrance des IVG en France n'est pas la clause de conscience, c'est le fait que tous les soins délivrés aux femmes sont dévalorisés, aussi bien dans la formation que dans l'organisation des soins et la rémunération des personnes qui les pratiquent. 

Et cela, ce n'est pas la suppression de la clause de conscience qui pourra le résoudre.


Marc Zaffran/Martin Winckler


PS : Plusieurs internautes m'écrivent que la clause de conscience ne devrait pas exister, et qu'un médecin ne devrait pas avoir le droit de refuser un soin, quel qu'il soit.
Leur position est respectable, je crois que c'est une éventualité théorique qui se discute, et apparemment il y a déjà de la réflexion sur le sujet. Voir ce texte-ci (en anglais) et ce texte-là (en anglais aussi).

Mais cette hypothèse a des conséquences : elle suppose que tou.te.s les étudiant.e.s s'enrôlent en sachant qu'ils ou elles n'auront pas le droit de refuser un soin (y compris une IVG). Ce qui veut dire, aussi, que les médecins devraient tou.te.s être formé.e.s à pratiquer les mêmes soins (y compris les IVG), et qu'ils ne pourraient pas choisir quels gestes, quelle spécialité - ou quel type de médecine - pratiquer. Autrement dit, qu'on pourrait les leur imposer. Et nous revenons à ce que je disais au départ : peut-on aider des personnes à être libres en contraignant d'autres personnes ?

En tout état de cause, comme je le disais, la suppression de l'objection de conscience ne résoudrait pas à elle seule la question du libre accès de l'IVG. Beaucoup d'hommes et de femmes médecins qui ne sont pas opposé.e.s à l'IVG ne veulent pas en faire, des personnes qui pourraient en faire n'ont pas le droit de les faire (personnellement, je pense que n'importe qui pourrait pratiquer une IVG par aspiration, après avoir reçu la formation adéquate), beaucoup d'IVG ne sont pas faites par manque de moyens et c'est à ces causes qu'on doit s'attaquer pour résoudre le problème. La suppression de l'objection de conscience n'est pas, et de loin, le seul combat à mener. Ni, à mon avis, le premier.

Si l'on commençait d'abord par former des médecins respectueux de l'éthique, et prêts à ne pas interposer leurs valeurs, ça serait déjà un grand pas. Mais dans une société où la plupart des médecins ne voient pas en quoi le respect de l'éthique est nécessaire (et même, pour la plupart, ne savent pas ce qu'est la bioéthique moderne), c'est un objectif pour le moins difficile à atteindre...

MW/MZ


PPS : Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.

Surtout quand on entend les propos inacceptables de B. de Rochambeau, président du Syngof.

Et j'ai changé d'avis. Voici ce que j'ai écrit dans un article paru sur le site AOC (auquel on peut s'inscrire gratuitement pour le lire dans son intégralité).



"Jusqu’à ces derniers jours, j'avais sur la clause de conscience une position tolérante. Je présumais en effet que celles et ceux qui y font appel n’en respectent pas moins les femmes et leurs droits. Comme c’était naïf !  J’avais tort, et B. de Rochambeau vient de m’ouvrir les yeux : dans un pays moderne où les médecins se prétendent guidés par la science et la raison (et non par la religion, l’idéologie ou la pensée de classe), et où l’IVG est un droit inscrit dans la loi, une clause de conscience est une aberration contraire à l’éthique, car elle autorise la profession médicale, au gré des valeurs personnelles de ses membres, à se démettre de ses obligations aux dépens de la population qu’elle est censée servir.


On ne peut pas être tolérant avec la clause de conscience telle que l’invoque le président du Syngof, on ne peut que la dénoncer : cette fameuse clause dans laquelle il se drape n’est qu’un voile d’hypocrisie réactionnaire suintant d’obscurantisme.

Cette clause doit disparaître de la loi ; les médecins qui se forment ou pratiquent déjà la gynécologie et l’obstétrique ne doivent en aucun cas pouvoir choisir les soins et les services qu’ils délivrent ; et tout.e professionnel.le qui use de son statut pour faire obstacle à la liberté des femmes doit être sanctionné.e. "


dimanche 5 août 2018

Comment appelle-t-on une « Ecole » qui « forme » les médecins à la prescription des médicaments … de l’industriel qui la finance ?


Imaginez, si vous voulez bien, une entreprise du médicament. Appelons-la WoPharma.
(Le « Wo » veut dire « World ».)

WoPharma est spécialisée dans la commercialisation de médicaments destinés à soigner les maladies cardio-vasculaires dans leur ensemble : hypertension, infarctus du myocarde, accidents vasculaires cérébraux. Elle n’est pas tout à fait la seule à commercialiser ces produits, mais elle est la plus puissante dans ce domaine particulier, en raison de son ancienneté et de sa taille.

Imaginez, par ailleurs, une entreprise de formation que nous appellerons l’EMCV: Ecole des Maladies Cardio-Vasculaires.

Cette école propose aux médecins en exercice un enseignement destiné à leur enseigner les fondements des maladies cardio-vasculaires et, bien entendu, leur traitement. L’EMCV propose dans toutes la France des modules et des ateliers. En outre, le CEDH propose un enseignement sanctionné par un diplôme de « Thérapeutique des Maladies Cardio-Vasculaires ».  

Vous êtes médecin, tenté de parfaire vos connaissances, et des confrères vous ont parlé de l’EMCV avec ferveur. Vous décidez de vous inscrire et vous vous rendez sur son site.
Vous constatez, avec un peu de surprise, que l’EMCV entretient un partenariat avec de nombreuses facultés de médecine en Europe, et dans une demi-douzaine en France.
Déjà, vous vous grattez la tête.
Les enseignants de l’EMCV se rendent donc dans les facultés de médecine française pour dispenser (gratuitement ?) la bonne parole aux étudiants… en en même temps la vendent à des médecins déjà en exercice ? Mmhhh... Cela veut-il dire que l'enseignement en faculté n'est pas bien fait ? Pas suffisant ? Et pourquoi l'enseignement se fait-il dans ces facultés, et pas dans les autres ? 

Avant de vous engager, vous consultez la page internet de leur site, en cliquant sur l’onglet « Qui sommes-nous ? »
Et là, avec un certain étonnement, vous lisez « EMCV est une filiale de WoPharma ».
En toutes lettres.


Qu’en pensez-vous ?
Que faites-vous ?
(Réfléchissez quelques minutes, avant de lire la suite.)





Vous avez bien réfléchi ?
Bon, alors, de deux choses l’une.

1° Vous ne voyez pas où est le problème. Les notions de conflit d’intérêts et d’influence commerciale vous sont étrangères. A vos yeux, le fabriquant est le meilleur expert des médicaments qu’il commercialise. Il va de soi que c’est à lui de dire comment les prescrire. Vous ne voyez aucun inconvénient à recevoir un enseignement qu’il a financé.
Vous téléchargez le bulletin d’inscription pour le remplir.

2° Vous êtes conscients de l’influence de l’industrie sur les prescriptions. Si l’EMCV est une filiale de WoPharma, il est évident que son enseignement n’est pas indépendant de ce que veut la maison-mère. Le conflit d’intérêts est patent : un enseignement proposé par un fabriquant en quasi-monopole est en conflit direct avec l’intérêt des patient.e.s et de la santé publique. Ne serait-ce que parce que les traitements ou attitudes thérapeutiques autres que ceux de WoPharma seront omis de l’enseignement.
Vous vous exclamez : What the fuck ? (En français : « C’est quoi cette entourloupe ? »)

Et vous vous posez un certain nombre de questions annexes :
- Le financement des formations destinées aux médecins par les entreprises du médicament n’est-il pas soumis à une réglementation très stricte ? Le financement de l’EMCV est-il conforme à la législation en cours ? D’autres entreprises du médicament financent-elles sur le même modèle des écoles privées destinées à la « formation » des médecins ? Lesquelles ? 
- Comment les médecins qui suivent ces enseignements ne voient-ils pas qu’ils font l’objet d’une manipulation (coûteuse pour eux, qui plus est) ?
- Comment se fait-il que des facultés de médecine s’associent à une entreprise industrielle du médicament ?  Que disent leur commission pédagogique et leur comité d’éthique du « partenariat » avec l’EMCV ?
- Comment appelle-t-on une « Ecole » qui « enseigne » aux médecins comment prescrire les médicaments de l’industriel qui la finance ? (Si l'EMCV est une filiale de WoPHarma, ça veut dire, en effet, que WoPharma assure au moins une partie de son financement, et prélève une partie de ses bénéfices.) 

Je crois vous entendre dire : « Mais ça ne peut pas exister. C’est trop gros. Trop scandaleux. Ça ne tiendrait pas une seconde. »

Eh bien, si !
Cette école existe.
Ce centre propose dans toute la France des « modules de thérapeutique homéopathique » à 350 Euros (en pédiatrie, gynécologie et oncologie !!!! – non, vous ne rêvez pas ! ), des « ateliers présentiels » et un « diplôme de thérapeutique homéopathique » pour la modique somme de 2500 euros et quelques.

Les partenariats avec les facultés de médecine sont détaillés sur cette page-ci. On notera qu’il y est écrit, en toutes lettres : « 
  • La Faculté est responsable de l'organisation de l'enseignement dans le strict respect de la réglementation universitaire.
  • Le CEDH met à la disposition des Universités le programme et les outils pédagogiques : documents, CDROM nécessaires à l’animation des cours, documents pédagogiques à remettre aux élèves.
  • Les cours sont effectués par les intervenants, ayant une grande expérience pratique de l’homéopathie. Ils sont formés et animés par le CEDH.
Enfin, sur la page « Mentions légales », on peut lire sans aucune ambiguïté :

« La SARL CEDH, filiale BOIRON »

Vous avez bien lu. 

Le CEDH, école qui se consacre entièrement à l’enseignement aux médecins d’une « thérapeutique » n’ayant aucun fondement scientifique, est une filiale de Boiron, principal fabriquant de médicament homéopathiques en France

Ce "détail", un certain nombre de médecins qui suivent ou ont suivi les "enseignements" du CEDH l’ignorent peut-être. 

Car ce lien indiqué à la page « Mentions légales » ne figure sur aucun document d'inscription.

Tout ceci me conduit à poser de nouveau les questions énoncées ci-dessus (mais avec les vrais sigles, cette fois) :

- Le financement des formations destinées aux médecins par les entreprises du médicament n’est-il pas soumis à une réglementation très stricte ? Le financement direct du CEDH par Boiron est-il conforme à la législation en cours ? D’autres entreprises du médicament financent-elles de la même manière des « écoles » destinées à la « formation » des médecins ? Lesquelles ?

- Les médecins qui suivent ces enseignements ne voient-ils pas qu’ils font l’objet d’une manipulation (coûteuse pour eux, qui plus est) ? Ont-ils lu les mentions légales du site ? (Peut-être pas. Après tout, certain.e.s patient.e.s ne lisent pas les notices des médicaments.) 

- Comment se fait-il que des facultés de médecine s’associent à une entreprise industrielle du médicament ?  Que disent leur commission pédagogique et leur comité d’éthique du « partenariat » avec le CEDH ?

- Quel rôle pédagogique jouent exactement les personnes dont le nom figure sur les pages de « partenariat » de la faculté de médecine de Brest,  la faculté de médecine d’Angers, ou celle de Limoges ?

- Comment appelle-t-on une « Ecole » qui fait payer les médecins pour leur « enseigner » à prescrire les médicaments commercialisés par l’industriel dont elle est la filiale ? 

Enfin, le Ministère de la santé, le Conseil national de l’Ordre, les syndicats médicaux, la Haute autorité de Santé, la CNAM, le CODEEM (le « Comité de déontovigilance des entreprises du médicament ». Ne souriez pas, ça existe !) et, last but not least, le vertueux Syndicat national des médecins homéopathes français sont-ils conscients de l’existence de ce « Centre d’enseignement », filiale de Boiron, et qu’ont-ils à déclarer à ce sujet ?

J’aimerais bien pouvoir les interroger mais je ne sais pas très bien comment les joindre.
Et je ne sais pas si j’obtiendrais des réponses.
En attendant, je me permets de partager les questions. 
Vous aurez peut-être, de votre côté, envie de les leur poser.

Marc Zaffran/Martin Winckler


PS : Un internaute m'écrit : 

Pour en revenir à l homeo, il serait intéressant de se pencher sur les médicaments eux même. 30 % des souches homeo sont d origine animale. Apis, Lachesis, Vipera. Et la star de boiron, oscillococinum est fait à partir de foie de canard avarié. Je me suis intéressé à une souche dont le nom m a intrigué : Poumon Histamine. D après Boiron lui même, (un ami pharmacien a appelé Boiron Levallois) il s agit d un produit fait à partir d'un brave cobaye mort après un choc anaphylactique provoqué. On prélève les poumons, on les broie et on dilue..
Quand on sait que les pro-homéopathie sont souvent soucieux d'écologie, ils tomberaient des nues s'ils apprenaient qu'avec l'homéo on est loin des petites fleurs et de la nature qui chante.
Luesinum? Chancre syphilitique. Meddorinum? Blennorragie. On trouve aussi du bacille de la peste, de la coqueluche, du gaz prussique, de l arsenic...
Pourquoi des noms en latin ? Il faudrait demander à Haute Autorité de santé pourquoi le patient n'est pas informé de ce qu'il achète! J'imagine la maman qui achète bio et qui apprendrait qu'elle donne de l'extrait de chancre à son bébé, ou des dilutions d'un mignon cobaye torturé...

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PS  : "Je conchie la confraternité ! Mes obligations éthiques vont d’abord aux patientes, ensuite aux autres médecins."
(Franz Karma dans Le Choeur des femmes.)

Si vous désirez soutenir les médecins attaqués pour "manque de confraternité" par le Syndicat des homéopathes,  signez la pétition en ligne.