vendredi 14 juin 2019

Méningiomes provoqués par l'Androcur : une patiente raconte et crée une association

Comme la plupart des femmes, vous ne savez pas ce qu’est un méningiome.
Jusqu’en août 2017, je ne le savais pas non plus.
Comme la plupart des femmes, vous prenez la pilule contraceptive, ou un médicament qui permet de réduire les soucis gynécologiques, comme des ovaires polykystiques, des saignements excessifs, qui est efficace aussi contre l’acné ou l’hirsutisme.

Et on ne vous a jamais parlé de méningiome, une tumeur cérébrale, le plus souvent bénigne, et à croissance lente.
Et on ne vous a pas dit que certains médicaments n’ont jamais été testé par le laboratoire pharmaceutique qui le commercialise pour les pathologies pour lesquelles vous prenez ces médicaments. 
On ne m’en avait jamais parlé non plus. Jamais.  

Qui se moque de la santé des femmes ?
Qui pense que des effets indésirables gravissimes ne doivent pas être dit aux femmes, pauvres créatures sans cervelles (mais il est vrai que des tumeurs au cerveau améliorent grandement nos capacités de réflexion !) ? Des médecins, des gynécologues surtout, qui connaissaient le risque, mais qui se disaient que ça devait être si rare que ça ne valait pas la peine de le dire.

Pour vous raconter un peu mon histoire, pas la plus terrible, mais typique de ce que beaucoup de femmes ont vécu, et qui comporte son lot de souffrances qui auraient pu être évitées : 


Depuis des années, je me trouvais ralentie, différente. Mon corps avait changé, et ma personnalité aussi. J’ai trainé des symptômes bizarres, qui se sont aggravés au fil des ans, pendant au moins 8 années.  Je ne savais pas que ma boite crânienne hébergeait 5 méningiomes, dont le plus gros, comme une orange à sa découverte, aurait pu me tuer. Image-t-on avoir quelque chose de la taille d’une orange dans la tête ? Et d’autres fruits plus petits : une prune, des cerises…

Je fais partie des centaines de personnes qui, en France, ont été opérées d’un méningiome et avaient pris de l'Androcur pendant plus de 5 ans. Une étude de la CNAM sortie en 2018 a montré un sur-risque de développer un méningiome quand on prend ce médicament plus de 6 mois.  Et un risque très important quand on le prend plus de 5 ans.  


Quand j’ai été reçue en septembre 2017 par le neurochirurgien qui allait m’opérer (oui, un méningiome aussi grand ne peut régresser suffisamment à l’arrêt du traitement, et il est trop gros pour de la radiothérapie seule), il m’a dit que mes tumeurs étaient dues au médicament ; je ne l’ai pas cru. 

Je ne l’ai pas cru ! Comment un médicament que 3 professeurs de gynécologie successifs ont renouvelé, peuvent-ils induire ce genre de conséquences sans que je sois avertie ? Sans que rien, jamais, ne me fasse penser que tous mes symptômes bizarres étaient dus à ce traitement ? 

Il était impensable pour moi de n’avoir jamais été avertie, ni par des associations auxquelles j’adhérais pour l’endométriose, ni par aucun médecin.  Une maladie non mortelle était traitée par des médicaments potentiellement mortels, comment était-ce possible ?  Tous les médicaments comportent des risques, mais celles qui prennent la pilule contraceptive les connaissent et ce sont principalement des phlébites ou des problèmes cardio-vasculaires.

Ce médicament m’a volé 10 ans de ma vie, et me pourrit par ses conséquences les jours qui me restent.

Ma colère est immense face au silence de ceux qui savaient et qui n’ont rien dit.
Je souhaite à tous ceux qui se sont tus, par bêtise, par souci de carrière, que sais-je, de vivre une opération du cerveau. Et d’ensuite me dire s’il était normal de se taire.

J’aurais aimé ne pas avoir à subir tant de choses. Comme la violence de la phrase d’un professeur de gynécologie qui m’a dit, alors que je lui disais que j’étais très en colère de ne pas avoir été prévenue de ce possible effet indésirable dévastateur : « Un médicament, c’est un bénéfice-risque. Quand vous prenez votre voiture, vous avez un risque de mourir et pourtant vous la prenez quand même. Un médicament c’est pareil ». 


La différence majeure, lui ai-je dit, c’est que je sais quand je prends ma voiture que je peux mourir. Là, personne ne m’a rien dit. 


Et sa phrase finale : « J’espère que vous allez vous en sortir ».
Parce que parfois on ne s’en sort pas.


Le but de l’association que j’ai créée en janvier 2019, l’AMAVEA, Association des Victimes de Méningiomes dus aux médicaments, n’est pas d’affoler les femmes, ni de leur dire que les progestatifs sont à bannir. Non. Bien sûr que non. Ces médicaments rendent de grands services, pour l’endométriose par exemple, où il ne guérit pas certes, mais il permet de vivre mieux.

Mais l’information, que diable ! INFORMER et ne pas infantiliser les femmes en leur cachant la vérité. Et la vérité est simple : ces traitements peuvent induire des tumeurs cérébrales, certes bénignes selon la terminologie médicale, parce que non cancéreuses. Mais tout ce qui est non-cancéreux est donc bénin ? Il est bénin de se faire ouvrir le crâne ? Il est bénin d’avoir des séquelles à vie qui empêchent de travailler ? Il est bénin de pouvoir devenir l’ombre de ce qu’on était, et à l’extrême, d’en mourir ? 


Je ne le crois pas. Il faut être informée pour être en alerte si des signes neurologiques apparaissent.
Et les autorités de santé sont déjà en alerte pour l’Androcur (acétate de cyprotérone), puisqu’il ne sera plus possible à un médecin de le prescrire sans faire signer à la patiente une attestation d’information, qu’elle devra apporter à la pharmacie pour avoir la délivrance du médicament.
Et avant toute prescription, une IRM cérébrale sera nécessaire. 

Reste à faire pareil pour le Lutéran et le Lutényl, et possiblement pour d’autres progestatifs, si cela s’avère nécessaire.
L’ANSM va enclencher une grande étude comme ça a été fait pour l’Androcur, mais des études ponctuelles montrent déjà que ces autres médicaments induisent parfois des méningiomes. Reste à savoir dans quelles proportions. 

Merci à Martin W. de m’avoir donné l’occasion de m’expliquer et de parler de l’association créée, avec le même objectif que Marine Martin, présidente de l’association APESAC, sur la problématique de médicaments antiépileptiques dont le plus connu est la Dépakine : faire la lumière sur tous les dysfonctionnements de notre système de santé et de pharmacovigilance. Et en parallèle, avoir une association pour demander réparation des préjudices subis.

Merci au neurochirurgien, le Pr Johan Pallud, qui m’a permis, dans tous les sens du terme, de me « reconstruire ». 

Je ne suis pas une lanceuse d’alerte. Il n’y en a pas dans ce dossier, et les mots sont importants, car les journalistes mettent ce terme sur n’importe quelle personne qui s’insurge un peu. 
Mais avec les personnes avec qui j’ai fondé l’association, on est prêtes à répondre aux questions et à faire partager nos connaissances et notre expérience. C’est à ça que sert une association de patients, je pense !


https:/amavea.org


lundi 27 mai 2019

L'étudiante en médecine qui m'a soigné - par Marc Zaffran/Martin Winckler

Pendant l'été 1976, entre ma 2e et ma 3e année de médecine (je n'avais jamais eu de contact avec des patientes encore), j'ai traversé les Etats-Unis en bus Greyhound. New York, NY - Indianapolis, IN - Minneapolis, MN - Billings, MT - Portland, OR - San Francisco, CA - Las Vegas, NV - Salt Lake City, UT - Minneapolis, MN - Washington, D.C.

J'avais 21 ans, j'ai fait beaucoup de rencontres, et pas mal de galipettes avec des amies américaines ou françaises qui étaient contentes de me (re)voir. Au bout de quelques semaines de joyeux ébats, j'ai fait une uréthrite carabinée.

Après un voyage que j'ai trouvé très long (je me levais toutes les 10 minutes pour aller uriner douloureusement dans les toilettes au fond du bus) je suis arrivé, mortifié, à Washington, D.C, chez un ami mortifié de me voir en piteux état.

Inquiet à l'idée d'avoir chopé et surtout transmis un microbe embêtant (le plus fréquent à l'époque était le gonocoque), j'ai squatté son téléphone pour appeler toutes mes partenaires et leur dire que j'avais des symptômes et leur présenter des excuses si jamais je les avais contaminées. A ma grande surprise (je croyais qu'elles allaient me faire des reproches) elles m'ont toutes remercié de les avoir appelées et prévenues.

Et puis, je suis allé me faire soigner aux urgences de l'hôpital général de Washington, D.C.

L'interne (une femme qui devait avoir quatre ou cinq ans de plus que moi, à tout casser - et, non, il ne m'est pas venu à l'idée de demander à ce qu'un homme m'examine, malgré mon profond embarras) m'a écouté sans se moquer de moi et sans porter de jugements sur mon activité sexuelle.

Elle m'a examiné avec délicatesse, en terminant par un examen de la prostate et un prélèvement de l'urèthre à l'écouvillon qu'elle est allée étaler, colorer et examiner elle-même sur une lame de microscope.

Au bout de cinq minutes, elle est revenue, rassurante, en me disant qu'elle ne voyait pas de gonocoques mais des germes banals, qu'elle avait fait vérifier son observation par son Attending (le médecin titulaire) et m'a annoncé qu'elle allait me prescrire un traitement antibiotique adapté. Elle m'a donné l'exact nombre de comprimés dans un flacon en plastique portant mon nom, le sien, le nom générique du médicament et le nombre de jours de prise.

Avant de me faire l'examen de la prostate, elle m'avait expliqué pourquoi elle proposait de le faire (pour savoir si l'infection était limitée à l'urèthre ou si j'avais une prostatite), comment elle allait le faire (elle allait introduire son index ganté et enduit de lubrifiant dans mon anus pendant que, les pieds au sol et les jambes écartées, je m'étendrais sur le ventre à même la table d'examen) et, surtout, elle m'a demandé si j'étais d'accord, et précisé que si je ne l'étais pas, ça ne l'empêcherait pas de me soigner.
J'étais inquiet, mais en confiance, alors j'étais d'accord.
Elle a fait l'examen sans me faire mal.

Je me rappelle lui avoir dit que j'étais étudiant en médecine et l'avoir entendu répondre quelque chose comme "Ah, c'est terrible. Non seulement ça n'immunise pas contre les maladies, mais on pense toujours au pire." Je me rappelle aussi l'avoir entendue parler à la personne (âgée) installée dans le "box" attenant au mien, et m'être fait la réflexion qu'elle parlait à tout le monde avec la même bienveillance.

Ce n'était pas un problème compliqué, ni grave. Mais j'étais un étranger en terre étrangère, j'étais jeune et inexpérimenté, j'étais relativement isolé, je me sentais coupable et embarrassé. Cette femme aurait pu, par son attitude ou son comportement, accroître mon embarras et rendre encore plus pénible une situation qui l'était déjà beaucoup. Mais parce qu'elle ma bien traité, je peux aujourd'hui m'en souvenir sans rougir et la raconter.

Quand je suis sorti des urgences, je n'étais pas guéri, mais je me sentais déjà mieux.
Je regrette de ne pas avoir retenu son nom.

Cette rencontre de soin, je ne l'ai jamais oubliée. Je m'en suis souvenu dès que j'ai commencé à avoir une activité clinique. Je me suis souvenu de mon embarras et de ma honte et de l'attitude simplement bienveillante, explicative, les-pieds-sur-terre, qui lui avait permis de m'aider à me détendre et à me soulager.

On ne peut pas soigner les gens en les maltraitant. Et chaque personne qu'on soigne doit être respectée.

Mais quand on est une professionnelle de santé, il est bon aussi de se rappeler que parfois, on soigne une personne qui, demain, sera à son tour soignante, celle de proches ou de personnes étrangères. Et qu'en la soignant, on lui donne l'exemple.

On ne peut pas apprendre à soigner à des gens qu'on maltraite.

Marc Zaffran/Martin Winckler



lundi 29 avril 2019

La vaccination universelle contre les HPV n'est ni justifiée scientifiquement, ni urgente. Et les "personnalités" qui appellent à la faire sont bardées de conflits d'intérêts...

Il ne se passe pas de semaine sans que des internautes me demandent s'il "faut" vacciner leurs filles contre le HPV.

J'ai déjà répondu il y a longtemps à ce sujet sur mon site professionnel.

Récemment, une cinquantaine de "personnalités" ont appelé à une vaccination élargie, des filles et des garçons.

Cet appel est en réalité l'élément pseudo-scientifique d'une vaste campagne commerciale.
Les conflits d'intérêts des signataires, liés à l'industrie pharmaceutique, sont immenses.
Avec des médecins et pharmaciens indépendants de l'industrie, j'ai co-signé un "contre-appel" qui remet les choses en perspectives.

Non, il ne "faut" pas vacciner tous les enfants contre les HPV. En l'état actuel des connaissances, il est au contraire nécessaire de ne pas s'engouffrer dans une campagne de vaccination qui n'a pas d'intérêt démontré, qui ne prévient pas contre une maladie immédiatement dangereuse et qui coûtera très cher à la collectivité.

POur en savoir plus, cliquez sur ce lien.

Lisez.

Et jugez par vous-mêmes.

Martin Winckler


NOTE IMPORTANTE : Ma position personnelle sur la vaccination en général et les vaccins anti-HPV en particulier

Quelques internautes m’ont demandé « sur quels arguments scientifiques » j’avais signé le moratoire contre la vaccination HPV universelle.

Quelques précisions sur ma position vis-à-vis de la vaccination en général.
J’ai été vacciné contre le tétanos, la diphtérie, la polio, la variole. Je suis à jour de mes vaccinations (à un poil près). J’ai fait la rougeole et la coqueluche (y’avait pas de vaccins à l’époque).
Mes enfants ont été vaccinés — pas contre la variole, qu’on ne fait plus depuis les années 70 mais contre tout ce qui était disponible ou presque à l’âge où ils l’ont été.

Pendant mon enfance, j’ai grandi avec un copain qui avait perdu un bras à cause de la polio. Pendant ma formation, j’ai vu des personnes mourir de tétanos, des enfants rester sévèrement handicapés à cause d’une encéphalite rougeoleuse, des bébés naître malformés ou aveugles ou sourds à cause d’une rubéole. Et j’ai vu deux cas de diphtérie. L’une des malades en est morte.

Autant vous dire que je ne suis pas « antivaxx », au contraire. Je suis heureux que la variole ait été éradiquée grâce à la vaccination, et que la polio soit en passe de l’être.

NEANMOINS, parce que j’essaie d’avoir une attitude scientifique, je suis très circonspect quand on propose de vacciner toute la population contre une maladie « nouvelle ». Je l’étais déjà en 2009 quand industriels et gouvernements faisaient courir le bruit qu’une pandémie de grippe allait tuer des millions de personnes dans l’hémisphère nord, alors qu’elle avait fait moins de victimes dans l’hémisphère sud que l’année précédente.

DE MEME, j’ai été très sceptique, dès son lancement, à l’égard de la vaccination anti-HPV. Contrairement aux maladies sus-citées (y compris la grippe), les HPV ne tuent pas dans les jours ou semaines qui suivent l’infection, et l’immense majorité des infections guérissent seules. Les lésions du col graves sont peu fréquentes, et peuvent être traitées précocément grâce au dépistage par frottis et/ou test HPV.
Les effets de la vaccination sur une diminution du nombre de cancers n’a pas été démontré. On ne pourra l’évaluer que soixante-dix ans après les premières vaccinations.


Autant dire que les sommes colossales investies dans une vaccination de masse se justifient ENCORE MOINS que celles que l’on a mise dans le vaccin contre le A/H1N1.

A présent que vous avez lu ma position, merci de lire la version longue de l’appel à ne pas vacciner. Les informations scientifiques sont clairement exposées, elles sont vérifiables, elles méritent d’être discutées.

N’en restez pas à une réaction « épidermique ». Même si elle se révélait utile (ce qui est très mal parti) la vaccination de toutes les filles et tous les garçons contre les HPV n’est pas urgente. Vous avez le temps de réfléchir. Sans peur, sans culpabilisation. Et de vous rappeler que quand on vous fait peur (de voir vos filles et vos garçons mourir de cancer dans trente à quarante ans) c’est parce qu’on a quelque chose à vous vendre.


Martin Winckler


dimanche 7 avril 2019

Le corps d'une femme, enceinte ou non, n'appartient qu'à elle

Les adversaires de l'IVG (quels que soient leurs motifs) déploient habituellement deux types d'arguments pour contester les droits d'une femme à interrompre sa grossesse.

"Et les droits du père biologique, alors ?" 


Les anti-IVG arguent que le génome de l'embryon vient pour moitié de l'homme qui l'a conçu. C'est vrai. Mais il vient aussi pour moitié de la mère biologique, qui n'a donc pas moins de droits que lui. 


Elle en a même plus, à commencer par celui de protéger sa vie, car être enceinte n'est pas dénué de risques corporels, qu'il s'agisse de la gestation (il y a plus d'accidents thrombo-emboliques mortels chez les femmes enceintes que chez celles qui prennent la pilule) ou de l'accouchement (on peut mourir en couches de manière brutale et imprévisible par hémorragie ou embolie, sortir d'un accouchement mutilée par une épisiotomie ou souffrant de séquelles de la péridurale) ou encore de la période qui suit (le taux de suicides liés aux dépressions du post-partum est plus élevé que dans la population générale).


Ces risques, les pères biologiques ne les encourent jamais. Il n'est donc pas scandaleux qu'une femme décide de ne pas risquer sa vie ou sa santé pour une grossesse dont elle ne veut pas. La contraindre à poursuivre une grossesse contre son gré n'est pas seulement une entrave à sa liberté, mais un risque physique réel. Même s'il est faible, il est, de toute manière, plus élevée pour elle que pour le père. 



"Et les droits du foetus, alors ?"


C'est le deuxième argument, couramment invoqué par les anti-IVG, qui tentent depuis longtemps de faire reconnaître l'embryon ou le foetus comme une personne (au sens juridique du terme). Ils espèrent ainsi, selon la date à laquelle ce "statut" serait reconnu, interdire l'IVG en le faisant assimiler à un meurtre. C'est ce que vient de faire l'état de Georgie, aux Etats-Unis, en votant un "foetal heartbeat bill", loi qui interdit l'avortement à partir du moment où l'on voit battre le coeur foetal.


Je vais poser ici qu'il n'est pas éthique de donner un statut à l'embryon ou au foetus, et qu'en France, c'est probablement impossible d'un point de vue strictement juridique. Pour une raison simple, mais incontournable.


Si  le foetus avait un statut, celui-ci entraverait la liberté de la femme qui le porte. Celle-ci ne serait plus une citoyenne ou une individu autonome, mais serait automatiquement assujettie à la "personne" du foetus. Autrement dit : elle en serait l'esclave. 


Etre considéré comme une personne suppose en effet de jouir de tous les droits accordés à tous et toutes les citoyennes dès leur naissance. Un enfant a des droits, une personne majeure incapable (en raison d'une maladie ou d'une malformation) en a également. Et elle est encadrée : par exemple, jusqu'à l'âge de 18 ans, un individu reste en principe soumis à l'autorité (et relève de la responsabilité) de ses deux parents. Une personne mineure ou sous tutelle ne peut pas voter ou conduire un véhicule ni effectuer un certain nombre de gestes sans aval des tuteurs.


Imaginons que le foetus ait le statut de personne. Pendant la période de gestation, qui aurait sa tutelle ? La mère ?  Le père ? 



Si la mère est tutrice de son foetus, elle se retrouve dans une situation absurde : elle est responsable de la sécurité d'une personne qui met sa propre vie en danger ; si le foetus est menacé, elle devrait par exemple accepter des traitements administrés sur (ou à travers) son propre corps - médicaments, chirurgie, etc. - même si elle n'y consentait pas pour elle-même. 

Si le père est le tuteur du foetus, cela signifie qu'il dispose d'une autorité sur le corps de la mère, dont le foetus est encore indissociable. 

Il pourrait ainsi l'empêcher d'exercer sa liberté comme elle l'entend, par exemple lui interdire de prendre des vacances à l'étranger, de changer de travail, de faire du sport, voire même de sortir de chez elle, au prétexte que ça risquerait d'être un danger pour la grossesse. 


On reviendrait en somme à la situation que les femmes subissaient encore dans les années soixante, lorsqu'elles ne pouvaient pas utiliser une contraception, ouvrir un compte en banque ou acheter une voiture sans l'autorisation de leur mari... Et même pire, à l'époque où les médecins, lors d'un accouchement difficile, demandaient au père s'il fallait "sauver la mère ou l'enfant". 


Donner un statut au foetus équivaudrait à assujettir les femmes enceintes à la grossesse qu'elles portent. Autrement dit, à en faire des esclaves. Seulement quand elles sont enceintes ? Ou en permanence ? 


Je doute que cet état de chose soit compatible avec la Constitution française (qui stipule que tous les citoyens ont des droits identiques). Ou, d'ailleurs, avec la plupart des textes juridiques portant sur les droits humains. 

La Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU, co-signée par la France en 1948, stipule à  son article 1er : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. 


Et son article 4 : Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.


Donc, à moins que l'on ne veuille remettre en esclavage la moitié de l'humanité, un foetus ne peut pas être une personne. 


Car le corps d'une femme, enceinte ou non, n'appartient qu'à elle-même. 


Martin Winckler/Marc Zaffran 



lundi 11 février 2019

"L'Ecole des soignantes" - un roman pour proposer d'autres modèles du soin et de son apprentissage

Le 7 mars 2019, trente ans presque jour pour jour après avoir publié mon premier roman, La Vacation, POL publie L'Ecole des soignantes, nouveau roman "médical".

Si j'en parle ici, c'est bien sûr parce qu'il porte (presque) le même titre que ce blog, et à dessein : c'est la description d'un hôpital utopique et de son école de professionnel.le.s de santé, entre les années 2034 et 2039.

Le Centre hospitalier holistique de Tourmens et son Ecole des soignantes sont régies toutes deux (non, ce n'est pas une erreur d'accord, c'est un accord de proximité) par une approche féministe - c'est à dire égalitaire et inclusive.

Là-bas, toute personne doit être soignée et/ou formée aux soins avec la même attention, le même respect, la même écoute, quelles que soient son origine, son genre, ses caractéristiques personnelles, ses croyances, ses préférences...

Pour ce faire, les soignantes (femmes et hommes et personnes non-binaires) du CHHT et de l'EDS fondent le soin et son apprentissage sur deux changements de paradigme profonds : le corps et la physiologie des femmes deviennent les domaines scientifiques de référence ; la santé des femmes devient l'objectif numéro un des soins.

Les fondatrices du CHHT et de l'Ecole partaient en effet du principe que si l'on parvient à répondre de manière appropriée et égalitaire aux besoins des femmes, depuis des millénaires négligées et méprisées par le corps médical, on saura répondre aux besoins de toutes les personnes.

Oui, il s'agit d'une utopie. Mais il ne suffit pas de critiquer ce qui existe (et ne marche pas toujours bien) il faut aussi proposer de nouveaux modèles, de nouveaux repères. C'est ce que je fais dans ce livre, qui poursuit le travail de recherche romanesque sur l'éthique du soin développée dans Le Choeur des femmes.

Je ne prétends pas que ce que je décris, défends ou propose dans L'Ecole des soignantes est définitif ou exempt d'objections et de critiques. Ce n'est pas une somme, un évangile ou un petit livre rouge. C'est un roman qui prolonge les précédents et - je touche du bois - en annonce d'autres.

C'est une narration tissée de dialogues, d'informations, d'émotions, de réflexions, d'anecdotes, de retournements, de valeurs et d'espoirs. Un livre fait pour balader, émouvoir, intriguer, provoquer, étonner, réconforter, encourager des lectrices et des lecteurs, et si celles-ci en ont envie, les inciter à en lire plus, à écrire et à inventer à leur tour. (Si vous avez envie de venir débattre des utopies du soin, je serai en France entre le 15 mars et le 15 avril et serai l'invité d'un certain nombre de librairies.)

J'espère que vous aurez envie d'embarquer.

En attendant, merci à tou.te.s de lire ce blog, qui n'a que quatre ans (!) mais dont le contenu - comme celui du roman - est en germe depuis beaucoup plus longtemps.

Marc Zaffran/Martin Winckler









mercredi 30 janvier 2019

Scènes de la maltraitance médicale ordinaire (parmi bien d'autres) - un témoignage de patiente.

Un témoignage reçu par Baptiste Beaulieu et que son autrice m'autorise à publier.

C'est l'histoire d'un interne. Appelons le C.

Il s'occupe de moi depuis mon entrée et son attitude est de pire en pire. Je suis exigeante allez vous me dire ? Si attendre qu'on me respecte en tant qu'être humain et femme c'est être exigeante, alors oui, je le suis.

C'est donc l'histoire de C; à la démarche nonchalante, au regard noir et perçant, C, que je m'étais promis de ne pas malmener comme l'interne du mois de juillet. J'avais décidé, cette fois, d'être bienveillante.

C, c'est l'interne que je vois tous les matins pour une auscultation et faire un point. C'est le mec qui pose des questions et ne prend pas la peine d'écouter les réponses. Ce qui a le don de m'énerver mais j'ai décidé d'être bienveillante hein.... Alors je laisse couler.

C, c'est l'apprenti médecin qui a la palpation du ventre assez "musclée". Il sait que tu as mal là mais il vérifie ! Et plusieurs fois ! En augmentant la pression ! Certainement pour voir si c'est bien là que ça te fait mal. Il débarque parfois avec son gentil externe qu'il doit sans aucun doute considérer comme son valet ou son esclave (j'ai un doute) vu le ton qu'il emploie lorsqu'il s'adresse à lui.

C, c'est aussi le type à qui tu dis tout.... T'es bien obligée c'est le seul médecin que tu vois et c'est lui qui a la main sur tes prescriptions de médicaments. Alors quand il te demande " le transit ?" (ah oui.... C a du mal à mettre des verbes dans une phrases, il n'a pas que ça a faire, il est interne bordel !) 

Tu lui réponds que la période de constipation du départ est réglée et que tu te sens soulagée. Et lui de te répondre, " ok je vais regarder votre anus, allongez-vous fesses face à la fenêtre pour la lumière ". Mais toi, tellement estomaquée face à cette.... ???? Cette demande ? Nooooon, cet ordre, cette injonction... Oui toi, tu ne dis rien tu mets ton cul à l'air face à la fenêtre et tu sens l'humiliation palpable dans la pièce. 

Pourquoi cet examen ? Toi tu ne le sauras jamais, mais C il sait lui pourquoi ! Et puis toi, finalement t'es plus à une humiliation de plus : les pertes de sang, les hémorroïdes, la sonde urinaire, les caillots de sang..... T'es plus à "ça" près.

Et donc tu continues à voir C tous les jours en te récitant ce mantra mentalement "il est interne, c'est un bébé médecin, il apprend, tu es bienveillante".

C c'est donc le type qui ce matin a fini par me faire déboulonner. La mucite* augmente de jour en jour et, malgré la morphine, les douleurs dans la bouche sont bien là. Comme tous les matins, il rentre dans la chambre " Bonjour Madame, comment allez vous ? " (soit dit en passant, on ne revient pas sur le fait que je trouve cette question complètement débile venant de la part d'un médecin.... J'en ai déjà parlé).

Je lui explique donc que la mucite prend de l'ampleur et que c'est douloureux. Il se munit donc de sa lampe de poche et me demande d'ouvrir la bouche. Avant de m'exécuter, je prends le temps de lui expliquer que j'ai très mal et que je ne suis plus en mesure d'ouvrir la bouche en grand. Je fais quand même de mon mieux.

Il regarde et me demande d'ouvrir la bouche plus grand. Je tente et je lui explique à nouveau que ce n'est pas possible pour moi. "Mais si Madame, vous allez faire un effort ! Vous allez ouvrir la bouche plus grand" Tout ça à 20 cm de mon visage, les yeux dans les yeux sur un ton à la fois condescendant et infantilisant. J'ai fini par lui dire sur un ton très ferme que non ce n'était pas possible !!!!!

Il est resté me regarder droit dans les yeux un long moment avant de capituler. J'étais tétanisée de peur et dans une colère extrême. Il a repris son auscultation sur un ton neutre comme si rien ne s'était passé.

Voilà l'histoire de C. Voilà mon histoire....

Mais c'est encore moi qui doit être trop exigeante. Cette fois je ne laisserai pas pourrir le truc. Dans un premier temps, je copie colle ce texte et l'envoie comme témoignage à Baptiste Beaulieu

Demain, je l'attends de pied ferme C pour lui dire ma façon de penser. Et selon sa réaction, je demanderai à voir un vrai médecin.

(Janvier 2019) 



* Mucite : inflammation des muqueuses, le revêtement intérieur des organes du corps (en particulier du tube digestif). Elle est fréquemment provoquée par les traitements anticancéreux.