mercredi 16 août 2017

Un obscurantisme désespérant

Un échange ordinaire avec une internaute, un jour d’août 2017, sur une des pages de ma chaîne Youtube.


Question :

Bonjour, j'ai 19 ans et suis sous optimizette depuis 1 an. J'ai pendant cette période pris une vingtaine de kilos sans pour autant je pense avoir changé mes habitudes plusieurs fois depuis le début de ma prise de poids j'ai consulté divers médecins qui m'ont assurés qu'il était IMPOSSIBLE que cette pilule soit la cause de ma prise de poids.

J'y ai cru pendant un moment et voyant mon poids augmenter de semaines en semaines j'ai décidé de passer au diu la gynécologue que j'ai consultée (pour la première fois) m'a fait très peur en me disant qu'elle faisait la pose chez des nullipares mais "qu'il ne faudrait pas se plaindre dans 5 ans quand vous serez stérile" en me citant de nombreux exemples d'amis et patientes qui avaient eu un problème de fertilité a cause du stérilet , je lui ait dit que j'avais un partenaire régulier et que peu de risques d'attraper des mst , elle m'a assuré que c'était le stérilet en lui même qui rendait stérile en frottant contre la paroi de l’utérus, mais également que mon utérus étant trop petit j'allais souffrir non seulement pendant la pose mais aussi tout le long du port de celui ci . j'ai insisté et elle a fini par me dire "eh ben elle le veut son stérilet la demoiselle" et a accepté de m'en prescrire un.

J'avoue que depuis j'angoisse et me demande si , mon utérus étant plus petit, il y a un risque de "frottement" sur mon utérus qui pourrait me rendre stérile. Pouvez vous me dire si dans votre pratique vous avez rencontré des cas de stérilité du au stérilet sans autre cause apparente ou si cette gynécologue a juste souhaitée me "démotiver". Merci beaucoup pour vos vidéos très instructives !!

Réponse :

On vous a menti deux fois. 

1° on peut prendre du poids avec optimizette, malheureusement. Tous les progestatifs peuvent entraîner une prise de poids chez certaines femmes,  car ils reproduisent l'état hormonal de la grossesse.

La liste des effets secondaires de Optimizette comporte d'ailleurs en toutes lettres la mention : prise de poids dans la rubrique "fréquent" (paragraphe 4)  - http://base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr/affichageDoc.php?specid=67203730&typedoc=N


2° il n'y a pas d'inconvénient à porter un DIU quand on est nullipare. Il suffit de choisir un DIU de petite taille (et il en existait déjà au début des années 80, ce qui montre qu'on posait déjà des DIU aux femmes sans enfant). 

Voilà ce qu'en disait le Collège des Gynécologues en 2006 (p 65) : http://www.cngof.asso.fr/d_livres/2006_GM_059_serfaty.pdf


Ce qui montre que cette gynéco ne lit pas les recommandations de son propre collège. 

Les stérilités tubaires sont dues aux IST (en général : chlamydiae ou gonocoque) mais pas aux DIU. Donc, non, vous n'avez pas à avoir peur. Mais si elle ne vous l'a pas encore posé, allez vous le faire poser par quelqu'un d'autre (par une sage-femme, ou un médecin dans un Centre de planification : voici la liste de tous les centres de France. https://ivg.social-sante.gouv.fr/les-centres-de-planification.html)

Je regrette vivement que vous soyez si mal tombée à deux reprises. Merci de votre confiance. MW


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Des messages comme celui qui précède, je ne sais pas combien j’en ai reçu. Les mêmes mensonges, le même terrorisme. Cette fois-ci, par curiosité, je suis retourné regarder dans la rubrique Questions-Réponses du site MartinWinckler.com (créé en 2003).


Bonjour,
Je vous écris (en désespoir de cause), parce que je ne supporte pas la pilule ; combinée ou uniquement progestative, je les ai toutes essayées de la plus forte à la micro (micro val et cérazette pour les micro). Toutes me donnent des migraines, maux de jambes, irritabilité. Les gynécologues que j’ai vu l’admettent avec beaucoup de difficulté car les pilules progestatives ne sont pas censées provoquer ce genre de troubles (bien que ce soit écrit dans les effets indésirables de toutes ces pilules). 
Et, ils refusent catégoriquement la pose d’un stérilet, uniquement parce que je n’ai jamais eu d’enfant, ni avorté (j’ai 25 ans). Je viens de lire dans le 
Quiz (et je savais déjà que ça se pratique dans d’autres pays européens) que cette interdiction était un préjugé. Alors, existe-t-il des gynécologues qui pratiquent la pose du stérilet, en France à Paris si possible, pour les femmes n’ayant jamais eu d’enfant ? si oui pouvez vous me donner des noms ? Et s’il n’en existe pas en France, je peux aussi me déplacer en Suisse ou en Belgique ! 
J’attends avec beaucoup d’impatience votre réponse, merci déjà pour les informations recueillies sur votre site ! J’ai déjà exploré pas mal internet à ce sujet, je suis contente de trouver là autre chose que des discours qui semblent prémâchés par les dossiers marketting et études pseudo scientifiques des laboratoires pharmaceutiques.. 
E.

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Il est désespérant de constater que certain.e.s « professionnel.le.s » n’ont pas évolué depuis 14 ans. On pourrait rire de leur obscurantisme si celui-ci n’était pas aussi lourd de conséquence pour les femmes qu’elles « soignent ». 

MW 







jeudi 10 août 2017

Effets secondaires des médicaments : les médecins devraient TOUJOURS croire les patient.e.s

Cet article publié le lundi 15 mai 2017 avait disparu du blog. Mais sur l'internet, on retrouve toujours tout. Je le republie donc (avec l'échange de courriels qui le suivait). 


Les premières fois que j’ai entendu décrire les effets secondaires des contraceptions hormonales c’était… en fac de médecine. En 1975 ou 1976.

En cours de pharmacologie, pas en cours de gynéco.

Les pharmacologues attiraient l’attention des étudiants sur les effets « systémiques »  (sur d'autres organes que les organes sexuels) de la pilule. Nous savions (c’était écrit noir sur blanc dans le poly et dans les livres) que les contraceptifs oraux provoquaient parfois des phlébites ou des embolies pulmonaires mais aussi des douleurs des seins, une prise de poids, de l’acné et de la séborrhée, des modifications de l’humeur, des syndromes dépressifs…

On nous avertissait aussi sur les interactions entre contraception hormonale et autres médicaments(antituberculeux, antiépileptiques, certains antibiotiques).

(A noter que la fausse interaction entre stérilet et antiinflammatoiresn’était/n’est pas colportée par les pharmacologues, mais par certains médecins et pharmaciens.)

L’une des premières patientes dont j’ai eu à m’occuper s’était retrouvée enceinte parce que le pneumologue qui lui avait prescrit de la rifampicine pour une tuberculose n’avait pas jugé bon de lui dire que cela inactiverait sa pilule. Je pense qu’il n’avait même pas dû lui demander si elle prenait la pilule. Pourtant, ça aurait été logique de lui poser la question : elle avait été enceinte quelques semaines plus tôt , alors qu’elle prenait un autre traitement antituberculeux (l’isoniazide) et elle avait été obligée d’avorter, car l’isoniazide est tératogène.
Ce pneumologue aurait su tout ça s’il avait tout simplement écouté l’histoire de cette femme…


C’était en 1977. Quarante ans plus tard, ça n’a pas changé.

Un certain nombre de médecins continuent à ne pas écouter les femmes qui disent n’avoir plus de libido sous pilule ou avec un implant ou avec un DIU Mirena – alors même que cet effet est connu ET INSCRIT EN TOUTES LETTRES DANS LES NOTICES !!!!

Et certains médecins au moins connaissaient les effets secondaires du Mirena et croyaient les patientes  il y a... onze ans. 


Un certain nombre de médecins (et le fabriquant) continuent à ne pas croire les femmes qui disent souffrir de symptômes très pénibles (douleurs, saignements et autres) après l’implantation d’un dispositif ESSURE, alors que ce dispositif contient du Nickel et que les ALLERGIES AU NICKEL SONT LES PLUS FREQUENTES DANS LA POPULATION !

Ces derniers jours, sur la page FB du CNGOG (Collège national des GynObs), on continue à écrire que « les réseaux sociaux se sont fait une spécialité de dénigrer les gynécologues.  ». https://twitter.com/PresqueRire/status/863779692314329088

Les pauvres ! On compatit de les savoir si marris de se sentir ainsi "accusés". Cependant, quand ils ne donnent pas les informations et nient ce que les femmes ressentent, il ne s'agit pas d'accusations, mais de reproches fondés...

Et puis, s’il n’y avait pas les réseaux sociaux, les plaintes de beaucoup de femmes resteraient non seulement isolées mais elles seraient complètement passées sous silence. Et un trop grand nombre de médecins continueraient à les balayer d’un revers de main avec des arguments du type « C’est dans votre tête ».

Il est donc temps de le dire et de le répéter clairement (et je m’adresse ici seulement aux médecins qui ne le sauraient pas encore, pas à « tous-les-médecins ») :

Quand un.e patient.e invoque un effet secondaire, un médecin devrait TOUJOURS le ou la croire. TOUJOURS.

En effet, ne pas croire ce que dit un patient est inacceptabled’un point de vue éthique (j’ai détaillé ici le raisonnement à l’appui de cette affirmation).

Dans le cas d’un effet secondaire, ce n'est pas seulement une obligation éthique, c'est une obligation professionnelle et légale. Voici pourquoi. 

1Les patient.e.s sont les premières personnes concernées et menacées par les effets secondaires des médicaments. Les médecins, eux, ne risquent rien.

Les effets indésirables, les patients les subissent (au minimum) au point d’en être très gênés ou (au maximum) jusqu’à en perdre la vie ou encore (entre les deux) à se retrouver handicapés durablement.

Un effet secondaire gênant est nuisible.
« D’abord ne pas nuire » est un principe éthique vieux comme la médecine hippocratique.
Par conséquent, aucun médecin ne peut réfuter un effet indésirable, même s'il n'en a pas connaissance. (Malheureusement, trop de médecins pensent que ce qu'ils ne connaissent pas n'existe pas...) 

Quand bien même cet effet secondaire serait-il « psychologique » (effet nocebo), il n’est pas acceptable de laisser un patient en souffrir. Puisque le rôle du médecin est de soigner. Pas de provoquer (ou de laisser se pérenniser) un effet nocebo !

Par conséquent, toute mention par un.e patient.e d’un effet secondaire (ou, du moins, d’un symptôme associé contemporain, ou consécutif à la prise d’un médicament) doit être non seulement toujours prise au sérieux par le médecin mais aussi conduire celui-ci à proposer immédiatement une modification de traitement (voir plus loin). 

Ajoutons qu'ici, un médecin fait toujours courir moins de risque à un.e patient.e en la croyant qu'en ne la croyant pas. 


En effet, imposer la poursuite d'un traitement mal toléré, c’est au moins pénible, au pire dangereux pour le patient. Changer de traitement (il est rare qu’un traitement soit unique) et passer à un autre, c’est le plus souvent sans danger pour le patient, et c'est indolore pour le médecin. Alors, pourquoi s'en priver ? Par sadisme ? 

2. Les patient.e.s sont les personnes les mieux placées pour dépister les effets secondaires.

Ben oui : c’est dans leur corps que ça se passe. Le médecin peut à la rigueur constater une éruption ou une réaction allergique (si elle se voit) mais il ne peut pas constater un mal de tête, des brulures d’estomac, une diminution de la libido, un vertige, des démangeaisons, des douleurs abdominales, des palpitations, etc. Il est obligé de croire un patient sur parole. Et s'il ne le faisait pas, il ne ferait jamais le moindre diagnostic. 

C’est d’ailleurs en croyant les individus que le fabricant détecte les effets secondaires les plus fréquents : on enrôle des volontaires, on leur donne le médicament, et on les interroge régulièrement sur les effets qu’ils ressentent. Si l’effet est visible (éruption sur la peau, chute de cheveux, acné) on le note. S’il ne l’est pas, on le note aussi car quand quelqu'un dit « J’ai eu mal à l’estomac » ou « J’ai eu mal à la tête » on ne lui fait pas une fibroscopie, ou un scanner, ON LE CROIT !!! Ensuite, quand on rédige la notice du produit, on indique (en principe) tout, avec la fréquence observée chez les personnes ayant reçu le traitement pendant cette phase d’évaluation. 

De plus, parmi les patients d'un médecin, il y a (proportionnellement) plus de personnes ayant des effets secondaires que dans la population générale : Car, par définition, les personnes qui n'ont pas d'effet indésirable ne consultent pas.De sorte que nos confrères devraient savoir que parmi les personnes qui consultent, beaucoup le font pour un symptôme inhabituel, donc pour un effet indésirable potentiel. Il est donc statistiquement inacceptable de leur part de rejeter l'existence d'un effet indésirable chez une personne qui consulte, car elle fait partie d'un groupe auto-sélectionné ("Je prends un médicament et j'ai un symptôme inhabituel"), et non d'une personne "prise au hasard" ou qui perd la tête. 
Le simple fait qu'une personne consulte impose qu'on la prenne au sérieux !!! 


3. Les effets secondaires d’un médicament ne sont pas toujours connus ou identifiés avant sa mise sur le marché. Par conséquent, quand un médecin observe un effet (encore) inconnu, IL DOIT le déclarer !!! (Et, de toute manière, la déclaration des effets indésirables est obligatoire !) 


Pourquoi ne connaît-on pas toujours certains effets indésirables d’un médicament ?

A.     Le fabriquant les connaît mais ne les a pas signalés aux prescripteurs (ou alors en toute petite note de bas de page).

C’est une éventualité fréquente. Les industriels ont tendance à ne pas publier les résultats d’essais qui leur sont défavorables, et à ne pas trop insister sur les effets secondaires graves, en particulier ; voire à les cacher ou à les nier le plus longtemps possible. Quelques exemples :  Thalidomide, Distilbène, Vioxx, Médiator…  

En un sens, quand un médecin réfute un effet secondaire qu'il ne connaît pas, il se fait potentiellement le complice du fabriquant qui l'a peut-être caché, ou ne tient pas à ce que cet effet soit connu... 

B.     Même quand un fabriquant est loyal, il arrive qu’un effet secondaire soit trop peu fréquent pour avoir été identifié lors des essais de tolérance.

Une étude américaine récente rapporte qu’un tiers des médicaments mis sur le marché aux Etats-Unis se sont révélés avoir des effets secondaires non décrits par le fabricant, et ce dans un délai moyen de 4 ans !!!

C.     Certains effets peuvent n’être constatés que chez certaines personnes et pas d’autres !

Je vous renvoie au livre de Peggy Sastre, Le sexe des maladies qui révèle que la plupart des médicaments ne sont testés que chez les hommes, pas chez les femmes, et que les effets toxiques sont par conséquent souvent inconnus chez ces dernières…

Et ce qui est vrai entre les deux sexes l’est aussi d’un groupe ethnique à un autre ! Un médicament testé chez des hommes blancs peut avoir une efficacité (et des effets indésirables) différents chez des hommes d’origine africaine ou asiatique…



4° Croire ce que dit le/la patiente, pour le médecin, c’est seulement la première étape !!!

En effet, une personne peut présenter un symptôme et l’attribuer à un médicament sans pour autant qu’il y ait relation de cause à effet. C’est ce qu’on appelle « l’imputabilité », en médecine. Si vous avez de la fièvre et une toux, ça ne veut pas nécessairement dire que les deux sont liés. C’est très possible, mais ça n’est pas certain. Pour l’affirmer, il faut se pencher sur le problème de très près et l’examiner soigneusement. (Quand on ne le fait pas, on étiquette tous les enfants ayant maux de ventre et diarrhée comme souffrant de gastroentérite, et on passe à côté des appendicites.) 

Autrement dit : les symptômes invoqués par un patient ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Le médecin ne doit ni les rejeter, ni en rester là. 

S’il ne vous croit pas, il ne fait pas son boulot.

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Conclusion : que doit faire un médecin quand un patient se plaint d’un effet indésirable ?

A Lui demander de le lui décrire le plus précisément possible et rechercher si cet effet est décrit dans les notices (parfois, les notices accessibles aux médecins sont plus détaillées que celles dont disposent les patients). 

Que l’effet secondaire soit connu ou inconnu, il doit le déclarer(aujourd’hui, ça se fait en ligne, c’est rapide et facile.)

B Le médecin doit expliquer au patient à quoi l’effet indésirable est dû, s’il est durable ou non, s’il est inquiétant ou non

Même si l’effet indésirable n’est pas menaçant, il doit proposer immédiatement au patient de changer de traitement.

Je dis « proposer » car certains effets indésirables sont parfois tolérés par certain.e.s patient.e.s une fois qu’on les a rassuré.e.s sur leur innocuité.

Je pense en particulier à l’arrêt des règles ou aux saignements intermittents avec un Mirena. Certaines femmes ne les tolèrent pas. D’autres les acceptent parce que ça leur semble un inconvénient mineur par rapport aux bénéfices premiers. C'est leur appréciation qui compte, leur perception et leur confort. Pas ceux du médecin... 

Parfois, le remplacement du traitement incriminé est indispensable pour apporter des informations complémentaires. Dans le cas, par exemple, de la baisse de libido avec un Mirena, le fait de lui substituer un DIU au cuivre (non hormonal) permet très vite (en deux à trois semaines) de confirmer si le symptôme était dû aux hormones. S'il ne l'est pas, l'utilisatrice a quand même une contraception, et on peut chercher une autre cause à cette baisse de libido... 

Ce qui est vrai pour un vêtement qui ne vous va pas ou qui n’est pas confortable, et que vous iriez échanger à la boutique, ça l’est encore plus avec un médicament !!!!

Alors, patientes et patients, continuez à poster sur les blogs et les réseaux sociaux. C'est seulement comme ça que ça fera changer les choses. Comme me le rappelle justement La coupe d'Hygie, "La première notice de médicament mise dans les boîtes a concerné les pilules après une mobilisation des féministes. Dans les années 60, elles se plaignaient de ne pas être écoutées et de ne pas avoir d'information sur le bénéfice et les risques."

Oui, décidément, certaines choses n'ont pas changé... 

Martin Winckler (Dr Marc Zaffran)


PS : Une lectrice me suggère de parler du Valproate. C'est très judicieux. Voilà un médicament dont un effet secondaire GRAVE était connu (les effets toxiques sur l'embryon et le foetus) et que de nombreux médecins ont TOUT DE MEME prescrit à des femmes sans se préoccuper de savoir si elles étaient ou allaient être enceintes. (Non, elles ne l'ont pas prise toutes seules, sans prescription...) 


(Note aux pharmacologues, centres de pharmacovigilance, médecins et pharmaciens et internautes non professionnels de santé : si vous identifiez ici des manques ou des erreurs factuelles, ou si vous désirez ajouter des compléments merci de me les signaler à ecoledessoignants@gmail.com ; je les intègrerai à ce billet.)  


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Quiz

Les effets secondaires du Mirena (prise de poids, chute de cheveux, perte de libido, acné, saignement intermittents ou au contraire, arrêt des règles) sont connus et indiqués sur la notice. Ils sont fréquents (jusqu’à 10% des utilisatrices). Pourtant, un certain nombre de médecins ne croient pas les patientes. 

A votre avis, ces médecins-là : 

A.     ne savent pas lire
B.     ne croient que ce qu’ils voient
C.     ont des préjugés sexistes
D.    s’en foutent
E.     sont incompétents
F.     toutes les réponses ci-dessus


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3 commentaires:

  1. Réponse F clairement, avec E en premier dans la liste.
    Répondre
  2. Bonjour,
    Je suis un médecin généraliste qui croit ses patientes! Et hier encore j'ai rassuré et écoutée une patiente et lui ai proposé d'autres moyens de contraception , elle réfléchit et ce n'est pas sur qu'elle ôte son stérilet.
    Je ne reçois aucun labo , je lis Prescrire.
    Et je suis une patiente aussi. Heureuse de son stérilet Mirena et qui serait absolument contrariée si le Mirena devait être retiré du marché! Que les effets secondaires existent nul ne le nie! Mais que la contraception soit une avancée, qu'il puisse exister plusieurs méthodes aux effets secondaires variés ( à choisir par la patiente après information ou après quelques mois d'essais ) cela reste essentiel.
    J'ai juste peur qu'on nous vole notre contraception ! Tous les médicaments ont des effets secondaires , mais avoir 10 enfants non désirés ou faire l'amour en ayant peur de tomber enceinte me semble des effets secondaires plus importants encore.
    Oui , il faut croire les patientes mais il faut défendre la contraception!
    Répondre

    Réponses


    1. Chère Anonyme, Il n'est pas question de faire interdire le Mirena, qui apporte plus de bénéfices que de problèmes. Il est question de PREVENIR les femmes qui pourraient avoir des effets secondaires afin qu'elles soient averties et de CROIRE les femmes qui invoquent les effets secondaires au lieu de les renvoyer dans leurs foyers en disant "c'est dans la tête". Il est aussi question de ne pas POSER SYSTEMATIQUEMENT un Mirena en disant "c'est mieux" à toutes les femmes qui demandent un DIU, mais de leur donner le choix entre DIU au cuivre et SIU (Mirena). Dans mon expérience de généraliste qui défend la contraception depuis 1983 (et qui ai, je vous le rappelle, publié le premier livre grand public sur le sujet, en 2001), les femmes à qui on donne les informations choisissent des méthodes dont elles acceptent les effets secondaires ; les femmes à qui on donne l'occasion de parler des effets secondaires et de changer de méthode sont plus satisfaites que celles à qui on leur impose une méthode. Et enfin, les femmes qui sont écoutées et respectées vont mieux que celles qu'on ne respecte pas. Défendre la contraception, ça commence par traiter les femmes en adultes, et non en inconscientes qui se plaignent de symptômes "imaginaires". Or, c'est de ça qu'il est question, et que beaucoup de médecins infligent à leurs patientes. Lutter contre les médecins qui n'ont pas ces attentions, ça n'est pas lutter contre la contraception, mais pour une prescription de qualité. Très amicalement.

dimanche 23 juillet 2017

Pourquoi je vais continuer à défriser un certain nombre de médecins - par Martin Winckler





J'écris des textes critiques à l'encontre des institutions médicales françaises depuis le début des années 70. (Je n'étais pas "connu", à l'époque, mais j'écrivais déjà et j'étais parfois publié. Pour celles et ceux que ça intéresse, un certain nombre de textes rédigés entre 1975 et le début des années 2000 ont été recueillis dans En soignant, en écrivant.)

Par le terme "institutions médicales" j'entends en particulier (la liste n'est pas exhaustive) :

- l'Ordre des médecins (certains de ses membres sont probablement des gens biens, mais l'Ordre lui-même... Oh, il y aurait tant à en dire...)
- les syndicats et groupes d'intérêts de médecins
- les facultés de médecine, CHU et structures hospitalières
- les réunions (formelles ou non) médicales à visées corporatistes (elles ne le sont pas toutes)
- les congrès, symposiums, revues et organismes de formation médicale continue financés par l'industrie (elles ne le sont pas toutes).

En dehors des (rares) moments ou je cite une personne condamnée par la justice ou dont les propos discutables ont été diffusés par des médias publics ou professionnels, mes critiques visent toujours ces institutions et leur "culture d'entreprise", non les personnes elles-mêmes.


Face à un texte ou à un livre attaquant un groupe constitué ou une institution, les membres de cette institution ont plusieurs possibilités de réagir. L'une d'elles - c'est la plus légitime - consiste à lire le livre, à l'analyser et à répondre aux critiques l'une après l'autre. (Evidemment, ils peuvent le passer sous silence, ce qui est leur droit absolu ; et du silence... il n'y a rien à dire.)


Pourtant, un certain nombre de médecins se sentent personnellement visés par mes propos sans avoir été explicitement nommés - et parfois même sans m'avoir lu... Ils devraient peut-être s'interroger sur leurs propres tendances paranoïaques (nous y reviendrons) mais, comme ils ne le font pas, je reçois régulièrement des accusations surprenantes.


J'énumère ci-après ces différentes réactions pour montrer ce qu'elles ont de fallacieux.


Ce billet vise avant tout à encourager les citoyen.ne.s qui luttent contre la maltraitance médicale à ne pas se laisser abattre (ou museler) par des "arguments" qui n'en sont pas - et qui, on le verra, leur sont parfois adressés. 



***

Depuis vingt ans, les réactions négatives qu'on m'a le plus souvent décochées, de La Maladie de Sachs (* - voir note en fin d'article) aux Brutes en blanc - sont toujours les mêmes :


"Vous n'êtes pas compétent" (Variante : "Vous n'avez fait que faire des frottis et poser des DIU...") 


La compétence, je pense que c'est vraiment une question très délicate. En France, on l'associe aux diplômes. Dans les pays anglo-saxons, à l'expérience (et au bagage bibliographique). Je suis plutôt du côté des Anglo-Saxons. Je pense que quelqu'un qui allie savoir et savoir-faire peut être très compétent, quels que soient les diplômes. Et qu'en médecine, la compétence ça se définit par les efforts qu'on fait pour mettre le savoir au service des patient.e.s. Pas par l'énoncé de ses titres honorifiques.


Et ceci mérite une anecdote... tout à fait d'actualité. A la suite de la publication de Contraceptions mode d'emploi (1e édition, 2001) et d'un article dans le Nouvel Obs (en 2003) j'ai reçu pas mal de messages de la part de gynécologues me reprochant d'avoir écrit un livre "qui ne relevait pas de ma spécialité". Ils me reprochaient aussi parfois de dire qu'on peut arrêter la pilule 4 jours ou pas du tout (alors qu'ils prescrivaient Minesse, Mélodia ou Varnoline continu) ou qu'un DIU à 380mm2 au cuivre peut être laissé en place 10 ou 12 ans (je leur ai fourni les références scientifiques à l'appui de cette affirmation, ils n'ont pas jugé bon de m'envoyer celles qui disent le contraire - à leur décharge, il faut souligner qu'il n'y en a pas).


Mais les deux rencontres les plus intéressantes se sont produites lors du congrès de centres d'IVG et de planification du sud-ouest qui a eu lieu à Bergerac en 2001. On m'avait demandé de donner une conférence sur la consultation de contraception. J'y avais exposé quelques principes de base : 1° C'est la femme qui choisit ; 2° une femme qui va bien n'a pas envie (ni besoin) qu'on l'examine, sauf si elle demande qu'on lui pose un DIU ; 3° le DIU est une contraception de première intention (qui peut être proposé à toutes les femmes, qu'elles aient eu des enfants ou non). Et j'ajoutais que les ONG sanitaires et l'OMS avaient montré qu'il n'y a pas plus de "stérilités infectieuses" chez les utilisatrices de DIU que chez les femmes qui prennent la pilule. Le "risque" infectieux invoqué par les gynécologues français est donc un mythe.


Après la conférence, j'ai croisé deux gynécologues.

Le premier (j'ai oublié son nom) m'a dit : "Beaucoup de confrères te reprochent d'avoir écrit ton livre sans donner les références des travaux que tu cites." J'ai répondu : "C'est qu'ils ne l'ont pas feuilleté assez loin : les principaux ouvrages de référence - dont deux ont été publiés par des médecins français, en particulier David Serfaty, le principal spécialiste de la question dans notre pays - sont cités à la fin du bouquin."(pp. 391-392 de l'édition 2001, pp 489-93 de l'édition 2003, pp. 493-96 de l'édition 2007)

Le second (qui intervenait lui aussi au congrès) me demande : "D'où viennent les références des travaux que tu cites sur la fertilité des femmes après utilisation d'un DIU ? Je ne les ai jamais lues." (Le ton indiquait qu'il était très sceptique sur la réalité de ce que j'affirmais.)

Je lui réponds : "Donne-moi ton adresse courriel, je te les envoie."
Il ajoute :"Est-ce que tu viendrais faire une conférence dans mon service ?"
Moi : "Bien sûr, je serais honoré. "
Je lui ai envoyé les références des articles. (Comme je garde tout, j'ai sûrement encore le courriel que je lui ai envoyé parmi mes courriels sauvegardés). Je ne me rappelle pas qu'il ait accusé réception, mais il ne m'a jamais invité. Ca a dû lui sortir de l'esprit.

Mais je n'ai pas oublié son nom. Il se nommait.. Israël Nisand.




*

"Vous généralisez"


L'argument de mauvaise foi de la personne qui n'a pas lu ce qu'elle dénonce. Décrire des comportements spécifiques, c'est le contraire de la généralisation. Décrire une culture ou un mode de pensée collectifs, ce n'est pas non plus généraliser. Si j'écris : "La société martienne est sexiste" - en donnant des exemples institutionnels ou médiatiques précis, est-ce que tout lecteur en tire comme conclusion que tous les Martiens le sont ? Non. Certains seulement le font. Les autres font spontanément la nuance. Je suis responsable de ce que j'écris, mais vous êtes responsable de la manière dont vous le lisez et le comprenez. Et si vous n'êtes pas sûr d'avoir bien compris, alors il suffit de relire : c'est écrit noir sur blanc. Voire même (certains le font) d'écrire à l'auteur pour lui demander des éclaircissement. Le courriel permet ça depuis vingt ans, bientôt.

Encore faut-il mettre ses a-prioris et ses réactions épidermiques (voir plus bas) en sourdine.

(J'ajouterai qu'il m'est arrivé plus d'une fois, après avoir été interpellé sur un mot ou une expression par un lecteur ou une lectrice attentive et non agressif, de rectifier en disant "Effectivement, ce n'est pas ce que je voulais dire, je vais nuancer". Je ne suis ni un robot, ni aussi obtus que certains le prétendent. Mais on ne peut faire ça que lorsqu'on a affaire à des lecteurs/trices civil.e.s.)



*

"Vous inventez ! Mon expérience personnelle a été tout autre/J'ai jamais entendu ça pendant ma formation. " 


Ce motif est aussi irrecevable - et irrationnel - que de dire (par exemple)

"La violence conjugale n'existe pas ; mon/ma conjoint.e et moi, on s'entend parfaitement bien".
ou encore
"La gravité n'existe pas : je ne suis jamais tombé."

C'est une posture égocentrique et pas scientifique du tout : l'expérience d'un médecin n'englobe pas la totalité de l'exercice ou de la formation médicale.


Le fait d'apprendre que quelque chose existe devrait déclencher la curiosité ("Ah bon ? Dites-m'en plus !") et non le rejet. L'exemple le plus parlant est celui des médecins qui, à un article de 2003 où je déclarais qu'on pouvait laisser en place un DIU au cuivre pendant 10 ans et plus, ont répliqué : "Mensonge ! Vous êtes irresponsable !" Or, je m'appuyais sur des essais anglo-saxons relayés par toutes les ONG de santé du monde, et par l'OMS... Mais ils ne les avaient pas lus.


Quand je parle de maltraitance médicale, je m'appuie sur un grand nombre d'autres ouvrages, des enquêtes, des articles, etc mais aussi de témoignages individuels : je reçois plusieurs dizaines de messages de citoyen.ne.s par jour depuis 1998. (Et je réponds à beaucoup de monde, ce qui m'a permis de connaître et d'échanger avec beaucoup de monde.) 


Ces citoyen.ne.s sont des patient.e.s, des étudiant.e.s en santé, des professionnel.le.s de santé, des chercheur.e.s. Et je ne suis pas moins "légitime" à me faire l'écho de leurs témoignages que ne le sont un volontaire de MSF qui parle de la violence dans un pays en développement, un avocat qui parle des dénis de justice infligés aux prévenus, un enseignant qui parle des abus de pouvoir ou du harcèlement dans un établissement scolaire.


Ce n'est pas parce que quelque chose vous est inconnu que ça n'existe pas. 



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"Le monde médical - et en particulier hospitalo-universitaire - est irréprochable et les médecins sont formés de manière parfaite." 

Ce qui équivaut à entendre un policier, un magistrat, un enseignant ou un énarque dire que tous les membres de la police, la magistrature, le corps enseignant ou l'ensemble des fonctionnaires issus de l'ENA sont irréprochables...


C'est une posture de caste, consistant à refuser toute remise en cause du groupe dont on fait partie. 



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"Vous parlez d'un temps révolu. La pratique médicale a changé." 


Les théories sur l'inégalité des races n'ont plus cours, mais les racistes existent encore.

L'idée que les femmes ne sont pas des êtres humains à part entière n'est plus dominante, mais la misogynie et le sexisme sont encore présents (y compris dans le monde médical).
Le fait que la violence conjugale soit criminalisée (et encore, pas toujours) n'empêche pas, malheureusement, qu'il y ait encore des hommes qui assassinent des femmes.
Le fait que le harcèlement moral soit pénalisé (et encore, pas toujours) n'empêche pas que le harcèlement soit encore monnaie courante.
Le fait que le viol soit puni (et encore pas toujours)....

De même, le fait que la formation médicale soit différente aujourd'hui de ce qu'elle était en 1977 ne signifie en rien que tous les médecins en exercice aujourd'hui se comportent de manière plus éthique, ni que la maltraitance médicale a disparu. La marchandisation, l'hypertechnologisation, l'hyperspécialisation de la santé sont toutes des facteurs allant dans le sens d'une maltraitance accrue.

Bien sûr, encore faut-il admettre que les études de médecine étaient déjà violentes il y a quarante ans. Certains médecins de ma génération affirment mordicus que c'est faux...

De toute manière, même si on en a conscience, il faut plusieurs générations pour changer des valeurs et des mentalités, a fortiori des comportements. Et cela, quand les conditions socio-économiques le permettent ! 



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"On n'enseigne plus la médecine comme ça." 

C'est certainement vrai dans de nombreux endroits et pour de nombreux enseignants, mais il s'en faut de beaucoup que ce soit vrai partout - voir le débat récent sur les examens gynécologiques sous AG, (qui a suscité des cris d'orfraie de nombreux professionnels hurlant à la calomnie en dépit des rapports officiels accablants) ; ou encore les constatations tout à fait actuelles du livre de Valérie Auslender, Omerta à l'hôpital concernant la maltraitance subie par les étudiants en santé.


Le livre de V. Auslender n'a pas été (que je sache) voué aux gémonies, et c'est heureux. Ce qui me surprend plus, c'est que l'on n'en tire pas les conclusions logiques : si tant d'étudiants en santé sont maltraités (par leurs formateurs, autant que par le système), comment ne pas craindre que leur capacité à soigner en soit altérée ? Et quand on sait que cette maltraitance est identique à celle que l'on décrivait (et que mes camarades et moi avons subie) il y a quarante ans, comment prétendre qu'on "n'enseigne plus comme ça" ?


Depuis la PACES jusqu'aux ECN, la médecine française est fondée sur une sélection élitiste et sur l'enseignement par argument d'autorité. (Par ce terme, j'entends que, pour des raisons structurelles, historiques, culturelles, ce qu'affirment les mentors des étudiants ne peut très souvent pas être contesté, remis en cause, discuté ou débattu par les étudiants. Certains étudiants et enseignants ont sans doute une expérience contraire, mais ça n'annule pas l'expérience de ceux qui ont sans arrêt le sentiment d'être muselés et contraints. Et ils/elles ne sont pas une "toute petite minorité".) 


Non seulement ça ne s'est pas arrangé depuis quarante ans, mais ça s'est encore aggravé. Ceux qui ne le voient pas sont aveugles ou stupides, ou les deux.


De plus, l'enseignement actuel de la médecine comporte plusieurs volets : l'enseignement théorique préclinique (qui comprend des sciences humaines, entre autres) et l'enseignement clinique - qui se déroule sous la supervision de professionnels exerçant parfois depuis des décennies.


Or, comme on l'a constaté ailleurs qu'en France, le passage à l'hôpital tend à faire diminuer l'empathie des étudiants, et non l'inverse. (Si c'est vrai aux Etats-Unis, en Angleterre ou au Canada, c'est aussi probablement vrai en France, même si aucune étude n'a été publiée à ce sujet jusqu'ici. Et comment s'en étonner puisque les étudiant.e.s sont maltraité.e.s - comme le reconnaît le Pr Didier Sicard lui-même dans le livre de V. Auslender...)


Autrement dit : selon toutes probabilités, l'apprentissage de l'éthique en première partie de formation, très louable, est contrecarré par l'exposition à certains des cliniciens que les étudiants rencontrent dans la suite de leur formation. Car pour former des étudiants à un comportement éthique il faut d'une part le faire pendant tout leur parcours, d'autre part s'assurer que les enseignants ont eux-mêmes un comportement éthique et le donnent en exemple...


Les médecins hospitaliers transmettent en effet aux étudiants ce qu'on appelle dans les pays anglo-saxons un "curriculum caché" (hidden curriculum) - un enseignement à partir des attitudes, des postures, des gestes, des points de vue qui sont le reflet de leurs propres valeurs. Ces attitudes, ces paroles ne sont, le plus souvent, pas discutables/questionnables par les étudiants car on ne peut pas apprendre et en même temps questionner l'enseignement du mentor à moins que le questionnement réciproque ne fasse partie intégrante de la démarche d'enseignement.


Mais il s'agit de la France, où l'échange "horizontal" entre enseignants et étudiants reste encore très insuffisant (euphémisme) dans beaucoup de situations d'apprentissage.


Ainsi, quand une figure d'autorité déclare : "Au moment de l’accouchement, tout le sang est drainé vers l’utérus, au détriment du cerveau. La manière dont on vit et décrit a posteriori son accouchement peut ne pas correspondre complètement à la réalité"quel.le étudiant.e osera mettre en question les connotations sexistes de cette affirmation ?


Il ne fait aucun doute que certains enseignants en France pratiquent une pédagogie bienveillante, incluant le questionnement et le doute. Est-ce pour autant le cas de tous ? 


J'ai entendu beaucoup d'enseignants déclarer "Je le fais", mais aucun dire "Tout le monde le fait". Car ils savent que tout le monde ne le fait pas. Affirmer par conséquent "On n'enseigne plus la médecine comme ça" n'est pas seulement inexact, c'est aussi se fourrer le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. Le biologiste Robert Trivers appelle ça Self Deception et a écrit un livre passionnant sur le sujet. (Traduit en espagnol, en italien et en allemand.)


La digitoendooculopraxie (activité consistant à se fourrer le doigt dans l'oeil) est un acquis évolutif indispensable à notre survie : mieux vaut croire que le bruit dans le buisson est produit par un lion plutôt que par le vent. Dans le premier cas on s'écarte pour rien ; dans le second on risque de servir de repas.


Mais elle contribue aussi - et c'est plus regrettable - à la survie des systèmes de pensée les plus arbitraires. Il est très difficile d'admettre que la personne à qui on fait confiance est une brute. C'est pour cela que beaucoup d'enfants battus ne luttent pas contre, voire défendent leur parents batteurs. Il en va de même pour les médecins éduqués violemment par leurs maîtres. Reconnaître qu'ils ont été violentés ça peut être très déstabilisant : ça veut dire qu'on a respecté des brutes et qu'on a appris son métier de ces brutes.


Il est de plus très périlleux de remettre en question l'institution dont on fait partie. J'ai rencontré un certain nombre de profs de faculté rebelles (y compris pendant mes études) mais aucun n'avait la vie facile. Et ils étaient une minorité. Critiquer l'institution c'est en être éjecté ou rester marginalisé.


L'absence d'esprit critique concerne les membres de toutes les institutions élitistes : les grandes écoles, l'armée, l'Eglise, les sectes, les clubs exclusifs... Et les institutions fermées ont furieusement tendance - et intérêt - à se reproduire.


Alors, prétendre que les facultés de médecine françaises ne sont pas (plus) élitistes et se sont transformées en parangon de bienveillance au cours des quarante dernières années, c'est... désarmant. 



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"Les patients qui se plaignent ne comprennent pas ce qu'est être médecin ; leurs plaintes ne sont pas fondées." 


Cette "objection" est si paternaliste qu'elle se disqualifie au moment même où on la formule. Les patients n'ont pas besoin de savoir ce qu'est d'être médecin pour dire s'ils sont soignés ou s'ils sont maltraités. Personne n'a besoin de savoir ce que vivent un parent maltraitant ou un militaire brutal pour condamner leur violence.


De même qu'un symptôme ("J'ai mal") est indiscutable, le sentiment ou la sensation d'être maltraité.e ne peuvent pas être disqualifiés par celui ou celle qui les provoque. Tout ce qu'il ou elle devrait faire, c'est entendre et y remédier.


Car soigner impose aussi de soigner le mal qu'on peut être amené (à tort ou à raison) à provoquer soi-même. Ca s'appelle la iatrogénie - les maux provoqués par les traitements médicaux - , et c'est bien étudié depuis longtemps, mais très peu enseigné aux premiers concernés.


Soigner, ça consiste d'abord à écouter les plaintes des patients. Et à les croire. Et à prendre leur parti. Disqualifier leurs perceptions de la brutalité des médecins, c'est crapuleux. Car ces perceptions font précisément partie des outils qui doivent permettre d'améliorer les comportements. 



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"Tout le monde n'est pas comme ça, et en attirant l'attention sur les quelques moutons noirs, vous diabolisez ceux qui font bien leur métier." 

Là encore, il s'agit d'une défense du groupe, qui ne résiste pas à la réflexion.


Pourquoi quelqu'un qui n'est pas maltraitant se sentirait-il visé ? Peut-être parce qu'on a passé toute sa formation à lui faire sentir à quel point il était "mauvais". Quand il entend de nouveau dire que des médecins sont "mauvais", il le prend pour lui. C'est un symptôme typique de maltraité culpabilisé : il se sent agressé parce qu'on ne lui a jamais parlé autrement.


En ce sens, il n'est pas surprenant que mon livre ou mes articles réveillent des réactions violentes.

Ces réactions illustrent précisément ce que je dénonce : la formation médicale produit très souvent des médecins défensifs, phobiques, soupçonneux, paranoïaques, victimisés - et qui, de ce fait, réagissent de manière épidermique, au quart de tour, en prenant les critiques systémiques pour des attaques personnelles. Ce mécanisme de défense - si j'en crois la manière dont ces médecins l'énoncent - découle de leur intolérance à ce qu'on dise du mal d'une profession dont ils ont intégré les valeurs... comme les otages souffrant d'un syndrome de Stockholm.

Or, les étudiant.e.s en médecine ne sont-ils pas les otages du CHU, de leur chef de service, de leur cursus abrutissant ? Et beaucoup de médecins en activité (en particulier des généralistes et des spécialistes de ville) ne sont-ils pas eux aussi les otages d'un système qui les opprime et les dénigre ?


Par ailleurs, quand bien même n'y aurait-il dans tout le corps médical qu'un seul médecin violeur (par exemple), le dénoncer haut et fort en appelant tous ses confrères à se désolidariser de lui équivaut-il à condamner la profession ? Il me semble au contraire que ça l'invite à balayer devant sa porte pour garder son intégrité.


Mais non, on voit un certain nombre de médecins (Ordre en tête) réagir aux critiques comme l'Eglise Catholique devant les accusations de pédophilie... En serrant les rangs.


Je conçois que prendre position sur le comportement d'un confrère n'est pas facile, et représente un risque réel. Si l'on défend l'institution, on peut être soupçonné (à raison ou à tort) de complicité avec les médecins maltraitants ; si l'on prend parti pour les patients, on peut être perçu par ses collègues comme "traître" à la corporation.


On peut, bien sûr, choisir de ne rien dire et continuer sa vie comme si de rien n'était. Se taire est aussi une prise de position. Pour être tout à fait tranquille, mieux vaut d'ailleurs ne pas chercher à savoir ; et, si jamais on entend parler d'un "problème", de ne pas y croire. Comme ça, on est parfaitement tranquille.


Mais ça ne change rien à la réalité : quand on voit quelqu'un commettre une mauvaise action, détourner les yeux, ne pas l'empêcher ni la dénoncer, c'est s'en faire complice. 



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"Vous n'êtes pas/plus médecin en exercice. Vous ne savez pas de quoi vous parlez.

Là encore il s'agit d'une posture de caste (ou de classe, ou les deux) : elle sous-entend que les seules personnes habilitées à critiquer le corps médical doivent en faire partie. Ce qui équivaut à dire qu'on ne peut critiquer que "de l'intérieur". C'est évidemment fallacieux : il n'est pas nécessaire d'être policier pour critiquer le comportement d'un officier de police, ni enseignant pour critiquer l'attitude d'un enseignant, ni même d'avoir fait son service militaire pour critiquer le comportement de l'armée.


Dans un pays qui se dit démocratique, tout.e citoyen.ne est habilité.e à interpeller ou critiquer une institution chargée de servir les intérêts des citoyen.ne.s. Et une institution publique a pour obligation d'entendre ces points de vue et d'en tenir compte. 




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"Votre propos est manichéen." 


Ce n'est pas un argument, c'est juste une invective. En se focalisant sur la "nature" supposée de mes propos, on évite d'avoir à en discuter la teneur. C'est du même ordre que le psychanalyste qui accuse une mère d'être responsable de l'autisme ou de la schizophrénie de son enfant. C'est gratuit, infondé et juste malveillant.


Ca marche avec les individus déjà culpabilisés. Manque de pot, tout le monde n'est pas sensible à la culpabilisation. Ni aux "objections" creuses.



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"Vous contribuez à détruire une profession déjà trop fragilisée/Vous faites du médecin-bashing". 


Ici, on est dans la moins défendable des manoeuvres : se présenter en victime.


Laisser entendre qu'un individu qui s'exprime par écrit (sur papier ou en ligne) peut à lui/elle seul.e "détruire" une profession est risible.


Je me souviens de plusieurs autres reproches du même genre - en particulier de la part du LEEM qui, après mes chroniques sur France Inter, déclarait : "Ces accusations introduisent donc le doute et la suspicion sur la prescription des médecins, sur les médicaments prescrits, ou sur la réalité de certaines maladies, risquant ainsi de mettre en danger la santé des malades." 


C'était me prêter beaucoup de pouvoir. Beaucoup plus que le pouvoir de malfaisance des labos ou des médecins maltraitants. J'aimerais bien avoir autant de pouvoir que ça. Je pourrais, à mon tour, faire de vrais dégâts chez ceux qui en commettent. Mais heureusement pour tout le monde (à commencer par ma pomme), je ne suis ni Voldemort, ni Robespierre...


Accuser des individus, ça permet de ne pas examiner la réalité. Et celle de la "destruction" de la profession est tout autre. Elle ne date pas d'hier : dès les années 70 la marchandisation de la santé était décrite par Ivan Ilich ; sa déshumanisation par Jean Carpentier ; son hyperspécialisation

- et la nécessité de préserver la relation entre soignant et soigné -
par Norbert Bensaïd.

Les attaques sont réelles, mais elles concernent essentiellement les pratiques méprisées - à commencer par la médecine générale. Elles sont favorisées et entretenues par l'absence totale de solidarité dans la profession. Depuis cinquante ans, les syndicats médicaux défendent avant tout les intérêts des spécialités les plus rémunératrices aux yeux des médecins et de l'industrie.


A l'opposé, la médecine générale continue à être traitée par le mépris tout au long des études de médecine - ce qui contribue à la désaffection des étudiants. Par la suite, les généralistes en exercice sont harassés et maltraités par l'administration (et exploités ou abandonnés par les syndicats médicaux), ce qui contribue à ce qu'ils dévissent leur plaque.


Toutes ces maltraitances de soignants, je fais partie de ceux qui les décrivent depuis... quarante ans. Il est vrai que la plupart des hurleurs d'aujourd'hui ne me lisaient pas quand j'écrivais dans Prescrire ou Pratiques au cours des années 80. Ils s'en souviendraient peut-être.


Mais la violence médicale des années 70 et 80 était également décrite de manière spectaculaire par d'autres - en particulier par une soignante non-médecin, Victoria Thérame, dans un livre époustouflant intitulé Hosto-Blues. Je l'ai relu ces jours-ci. Quand on lit des blogs comme "Une patiente impatiente" ou celui de Florence Braud, on voit que rien n'a vraiment changé...


La particularité de ces militants/écrivants du soin qu'étaient Carpentier, Bensaid et Thérame, c'est qu'aucun d'eux ne se posait en victime. Ils n'oubliaient pas que les patient.e.s dont ils s'occupaient étaient bien plus à plaindre qu'eux.


La présentation de la profession comme "victime" n'est pas seulement crapuleuse, elle est indécente. Certains médecins sont, effectivement, en mauvaise posture. Gravement. (Parfois parce qu'ils ont, depuis le début de leurs études, été victimisés, comme je le dis plus haut.)


D'autres ne sont pas du tout des victimes, comme en témoignent les chiffres annuels de l'INSEE. Dans un contexte économique comme celui de 2017, il n'est pas inutile de le rappeler.

Que des médecins se suicident en grand nombre, ça veut dire que beaucoup souffrent. (Ici, le billet de Théo Mood sur le sujet : "Pourquoi l'interne se suicide.").

Ca ne veut pas dire que l'ensemble de la profession et de ses institutions est en danger.


Présenter "la profession" comme "fragile" est donc doublement crapuleux. A l'égard des patients d'abord, mais aussi à l'égard des professionnels de santé qui sont vraiment en difficulté - aide-soignants, infirmier.e.s, sages-femmes, médecins, etc. 



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"Vous écrivez ça pour vous faire connaître/par démagogie/par esprit de revanche/etc".

L'un des derniers en date, sur Twitter : "Vous racolez pour faire du fric."

Ce n'est pas un argument, c'est - encore une fois - juste une attaque ad hominem. Ca évite d'aborder le fond, de lire, de réfléchir et de contre-argumenter.


Et encore une fois, ça équivaut à dire que toute expression écrite est purement destinée à se faire valoir. Si tel est le cas, il faut mettre tous les interviews de médecins, toutes les autobiographies de grands professeurs et toutes les émissions de télé vantant tel ou tel service dans le même sac.


(Soit dit en aparté, l'accusation d' "écrire des livres qui se vendent" m'a toujours fait rigoler. Je me souviens qu'un journaliste français demandait à John Ford - qu'il révérait comme un artiste - s'il regrettait de devoir tourner des films "commerciaux". Ford lui a répondu : "J'espère bien qu'ils sont commerciaux et que le public ira les voir ! C'est grâce à ça que je pourrai tourner les suivants !" Alors oui, j'espère bien que mes livres se vendront, assez pour que je puisse continuer à publier. Car peu d'éditeurs publient les auteurs dont les livres ne se vendent pas du tout. Mais quant à devenir riche en écrivant des livres, faut pas rêver... Seuls ceux qui n'ont jamais écrit de manière professionnelle fantasment sur la richesse des écrivants.)



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Tous ces arguments n'ont aucune importance : nous sommes désormais nombreux/ses à exiger une plus grande éthique de la part de la profession médicale - à l'égard des patients et à l'égard des soignants - comme en témoigne la multiplication des blogs de témoignages et de critiques rédigés par les uns et les autres. 


Cela devrait faire bouger les choses. Ca commence à être le cas, et j'en suis très heureux. Je pense depuis toujours qu'il y a plus de soignant.e.s soucieux d'intégrité et d'éthique que de soignant.e.s sans scrupules. Reste qu'il y a encore beaucoup à faire pour que la bienveillance et la vigilance des un.e.s l'emportent sur les méfaits des autres.


Autant dire que (si le sort me prête vie) je ne suis pas près de lâcher mon clavier.

Ni, pour certains, leurs fers à friser.

Marc Zaffran, alias Martin Winckler

(citoyen, écrivant, médecin)



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(*) La Maladie de Sachs a été considéré à sa sortie par de nombreux généralistes comme l'un des livres qui décrivaient le mieux leur métier. J'y décrivais aussi, déjà, l'élitisme, la hiérarchie et la maltraitance médicale, en parlant des médecins qui se comportent comme des Docteurs et de ceux qui agissent comme des soignants.

C'était il y a vingt ans.


Aujourd'hui, singulièrement, certains médecins (parfois les mêmes) me reprochent , dans Les Brutes en blanc, des critiques déjà présentes dans Sachs et reprises depuis dans Nous sommes tous des patients,  Les Trois Médecins, Le Choeur des femmes, En souvenir d'André, Le Patient et le médecin. 


Comme si ces propos étaient nouveaux.


Comme quoi, on lit ce qu'on veut... et la mémoire est courte. Ou alors, c'est que les temps ont changé.