jeudi 12 mai 2022

Ecrire, c'est soigner - par Marc Zaffran

 



ÉCRIRE C’EST SOIGNER

 12 mai 2022

Colloque Littérature, Ecriture, Soins 

Cergy 


Au commencement, écrire, c’est se soigner 


Comme lire, d’ailleurs. (Ou regarder des films ou des documentaires ou autre chose.) 


Ecrire c’est dire qui on est, ce qu’on pense, ce qu’on ressent, ce qu’on supporte ou non – sans que personne vous coupe la parole. 

Même quand on n’écrit pour personne, on écrit à quelqu’un qui n’est pas là mais qui écoute. Une thérapeute virtuelle, attentive et qui ne pose pas de question, en quelque sorte. Les questions, on peut de toute manière (se) les poser et y répondre seul(e) — ou du moins donner les réponses qui nous viennent... et en trouver d’autres en écrivant. 


Car la vertu de l’écrit, même quand on écrit pour soi, au kilomètre, c’est qu’un mot, une phrase, un paragraphe en appellent d’autres. Parfois on cale, mais ça n’est pas grave. Ce qui est déjà écrit existe, on peut le voir, le relire. On peut l’apprécier ou le critiquer, mais on ne peut pas le faire disparaître à moins de jeter la feuille à la poubelle. 

Et aujourd’hui, quand on met un texte dans la corbeille de l’ordinateur, il n’est pas perdu. 


Je peux en témoigner : écrire, ça soigne la personne qui écrit. 

J’ai passé mon adolescence à écrire parce que je n’avais personne à qui parler. Je n’étais pas malade, j’étais juste un garçon isolé, qui n’avait personne à qui poser des questions élémentaires et gênantes sur son corps, la manière dont il fonctionnait (ou ne fonctionnait pas correctement ?) ses émotions et ses idées (parfois farfelues). Ecrire m’a permis de vivre avec moi-même. 

Ecrire, ça soigne le moral. 


Pendant mes études de médecine, écrire m’a permis de ne pas être englouti par la violence de l’atmosphère de la faculté de médecine (oui, c’était aussi délétère dans les années 70 que ça l’est maintenant – et nous n’avions pas les réseaux sociaux pour dénoncer cette violence) Merci à l’internet et aux réseaux sociaux. 


Écrire m’a permis de me faire entendre au moins de quelques camarades, via les revues clandestines et auto-produites que publiaient une poignée d’entre nous. Mine de rien, le simple fait de pouvoir écrire qu’on était favorable à la légalisation de l’avortement, du cannabis et de l’aide médicale à mourir, ça nous faisait du bien. Ça nous permettait, encore une fois, d’exister et de s’affirmer comme autre chose qu’un pion sur le très grand échiquier de l’hôpital. À l’époque, nous n’avions pas d’internet et de réseaux sociaux pour partager et dénoncer. Merci, les réseaux sociaux et l’internet, de permettre aux étudiantes et étudiants en santé de le faire aujourd’hui. 


Écrire, je le faisais aussi dans les dossiers : je m’adressais aux internes, au patrons, aux infirmières et je me faisais un point d’honneur d’écrire lisiblement et de poser les questions que personne n’avait voulu entendre pendant la visite à douze. 


Il est arrivé qu’un médecin vienne me voir et me dise : « J’ai vu ce que tu as écrit dans le dossier. Effectivement, personne ne s’était posé la question avant. » Une trace écrite n’est pas aussi spectaculaire qu’une parole, mais parfois, elle finit par trouver le regard qui va se pencher sur elle. 


Écrire, c’est important quand on (se) pose des questions : ça permet d’abord de les formuler (ne serait-ce que pour les reformuler plus tard) avant qu’elles s’envolent. Ça permet aussi de partager ses interrogations même s’il n’y a personne pour les entendre à ce moment-là. Les écrits restent. Et ils restent aussi pour soi : on oublie ce qu’on a pensé. Quand on l’a écrit, on peut le retrouver. Ce qu’on a pensé était peut-être essentiel, peut-être sans importance mais, dans un cas comme dans l’autre, on ne peut le savoir que si on en a laissé une trace. 


Écrire fait du bien, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit. 

Les effets bénéfiques de l’écriture sur le moral – en particulier celui des personnes ayant subi des traumas, mais aussi souffrant de maladies terminales )- ont été documentés par des psychologues américains, Pennebaker et Smythe. (1) et (2) 


Évidemment, tout le monde ne tire pas des bénéfices de l’écriture. Pour écrire, il faut, déjà, avoir une relation non conflictuelle à l’écriture : je veux dire qu’il faut ne pas avoir été dissuadé d’écrire, ni avoir entendu que ce qu’on écrit n’a aucune valeur, ou encore qu’on ne sera ni Proust ni Flaubert – comme si c’était ça l’objectif ! 


Pour oser écrire, il faut ne pas été avoir traumatisé par des enseignants qui accordent plus de place à l’orthographe ou au « style » qu’au sens. Or, l’orthographe et le style n’ont aucune importance dans l’écriture, ce sont juste des critères de classe. Ce qui compte c’est ce que transmet l’écriture– comme la parole – de la personne qui s’exprime. 


Encore faut-il la lire sans passer ce qu’elle écrit au crible de filtres qui servent, avant tout, à sélectionner qui parle ou écrit « bien » et qui parle ou écrit « mal ».  Ces critères de classe sont ce qui « justifie » de qualifier des auteurs tels que L.-F. Céline ou Michel Houellebecq d’ « auteurs de talent » malgré le contenu hautement discutable de leurs livres. Ces mêmes critères de classe, élitistes, ont permis de minimiser, pendant des siècles, presque toute la littérature écrite par des femmes. 

(Eh, oui, écrire c’est politique...) 


L’un des principaux obstacles aux effets soignants de l’écriture (et je dis bien « soignants », et non thérapeutiques, j’y reviendrai), c’est le préjugé selon lequel il y a des personnes qui « savent » écrire et d’autres non. 


Mais écrire, ça s’apprend, ça s’entraîne, ça se cultive, exactement comme la photographie, la pratique du chant ou d’un instrument, la natation ou la course à pied, le dessin, la mécanique, le bowling... ou la confection d’un plâtre de jambe. Bref, ça se travaille. Et comme c’est un travail, il faut aimer travailler à ça. Si on n’aime pas travailler à écrire, il ne faut pas s’y éreinter. Il y a d’autres formes d’expression tout aussi respectables, qui font du bien à celles qui les pratiquent et à celles qui les apprécient. 


Écrire, ça soigne l’ignorance et ça organise la pensée

On apprend à parler en écoutant les autres et en reproduisant des sons, puis en assemblant des mots et en composant des phrases. Plus on écoute, plus on parle. Plus on parle, plus on sait parler. 


De même, pour apprendre à écrire, il est utile de lire beaucoup. Ça tombe sous le sens. Mais la lecture a une autre vertu : elle nous apprend beaucoup plus de choses que la parole. Cela, pour deux raisons : d’abord parce qu’on apprend beaucoup plus de choses en lisant un texte qu’en écoutant une seule personne. C’est une question de densité d’informations. La parole est un outil merveilleux, mais la quantité d’informations qu’on peut livrer en parlant est limitée. De plus, ce qui nous est transmis par la parole est linéaire, on ne peut pas habituellement revenir au début ou au milieu. Tandis qu’on peut relire un texte, voir le parcourir de manière discontinue, autant de fois qu’on le veut. 


De sorte que lorsqu’on lit beaucoup (je veux dire « beaucoup de pages » et « beaucoup de personnes qui écrivent »), non seulement on apprend à écrire de diverses manières mais aussi on accumule une flopée d’informations dont on va pouvoir se servir par la suite, dans la vie comme dans l’écrit. 


Quand j’ai commencé à exercer la médecine générale, je me suis introduit dans la rédaction d’une revue sur le médicament, La Revue Prescrire. 


Je me suis éduqué à la médecine, et on soigne mieux quand on est moins ignorant : on est moins anxieux, on prend moins les vessies pour des lanternes, on se débarrasse de tas de préjugés – et donc, de tas de peurs qui nous empêchent d’avancer. Mais j’ai aussi appris à écrire. Beaucoup. Non seulement à lire des textes et à les résumer et donc à les transmettre, mais aussi à écrire des textes de toutes les longueurs, de la note de lecture de dix lignes au dossier de dix pages. Et à transcrire des expériences vécues. Quand je voulais parler d’une de mes patientes et de ce qu’elle m’avait appris, j’écrivais une vignette d’un feuillet. J’en ai écrit beaucoup. Et les textes courts, quand on les met bout à bout, ça en fait des longs. (Beaucoup de ces textes se sont retrouvés dans La Maladie de Sachs.


Écrire, ça aide à soigner. 

En même temps que j’écrivais pour Prescrire, je rédigeais des feuillets d’information pour les personnes qui consultaient à mon cabinet. Des feuillets qu’on imprimait en vingt ou trente exemplaires et qui disparaissaient très vite – tout le monde avait envie d’avoir une fiche de conseils simples en cas de fièvre chez un bébé ou de traumatisme crânien chez les personnes de tous les âges. Alors on en imprimait d’autres. 

Ce sont ces fiches qui m’ont montré qu’écrire ça soigne. 

Et je reviens à la distinction entre le soin et la thérapeutique (ou le traitement). 


Soigner n’est pas traiter, ni inversement. 

Traiter, c’est prescrire ou appliquer un traitement spécifique : par exemple donner un antalgique pour une douleur, un antibiotique pour une pneumonie bactérienne, un antihypertenseur pour... une hypertension. 


Soigner, c’est autre chose. Soigner, je l’ai toujours senti intuitivement, depuis toujours, et je ne l’ai formulé ainsi que depuis quelques années, c’est faire en sorte que la personne qui souffre (quelle que soit la cause de sa souffrance) se sente mieux ou moins mal après que vous lui avez dispensé des soins. 


Soigner, ce n’est pas un geste ou une méthode, c’est une attitude, guidée par plusieurs principes simples, qui sont superposables à ceux de l’éthique clinique : 


1° être bienveillant – c’est-à-dire vouloir le bien des autres en respectant leur définition du bien, sans leur imposer la nôtre, 

2° ne pas nuire – ce qui veut dire entre autres ne pas mentir, ne pas tromper, ne pas maltraiter, ne pas exploiter, et 

3° avoir pour objectif que la personne à qui on donne des soins n’ait plus besoin de nous - autrement dit : ne pas enchaîner. 


Il n’est pas nécessaire d’être un humain pour soigner. Les éthologues ont montré que tous les mammifères et un certain nombre d’animaux qui ne sont pas des mammifères (pensez aux oiseaux, en particulier) soignent – leur partenaire de reproduction, leurs rejetons en particulier. Mais allez donc vous abonner vous au compte de « The Dodo » sur Instagram ou Youtube. Vous y verrez des animaux de toutes sortes soigner ou être soignés par des animaux d’autres espèces. 


Et l’une des constatations que font les éthologues, en particulier les primatologues, c’est que lorsqu’un chimpanzé va consoler un de ses congénères mâles après qu’il a pris une tannée ou une femelle qui a perdu un petit, ça ne fait pas seulement du bien à celui ou celle qu’on soigne. Ça fait aussi du bien à celle ou celui qui soigne. 


Pour soigner il n’est même pas nécessaire d’être présent. L’effet placebo est en effet un soin puissant qui peut s’exercer simplement grâce au souvenir de la soignante qui a, pour la première fois, dispensé le soin.   


Par conséquent, si l'on n’a pas besoin d’être présente pour soigner, l’écrit peut être une manière de soigner extrêmement puissante et pratique !   


J’ai pu constater les effets soignants de l’écrit à travers deux formes. Je suis convaincu que ce ne sont pas les seules mais ce sont celles que je connais le mieux, et dont je peux vous parler sans dire trop de bêtises. 

  • - la première manière, la plus simple, c’est le partage du savoir. 

Pour soigner en partageant le savoir par écrit, il est nécessaire de respecter un certain nombre de règles de bon sens. 

  • - il faut dire la vérité et, quand on ne la connaît pas, dire qu’on ne la connaît pas. Mais dire aussi tout ce qu’on sait, sans cacher ni mentir ni travestir la réalité. 
  • - Il faut être scrupuleusement fidèle aux connaissances scientifiques et se retenir de faire passer ses propres hypothèses pour des réalités avérées. 
  • - Il faut écrire sans jargonner, dans un langage accessible à toutes, sans jamais présumer que la lectrice sait de quoi on parle, mais sans la traiter de haut. Ni, surtout, comme un enfant.  
  • - Il faut aussi ne jamais oublier que le savoir transmis doit être utile. Utile pour comprendre, ou utile pour faire. 


Tout cela, on peut le faire par écrit, même avec des notions complexes. J’ai co-écrit un livre sur la douleur qui fait exactement ça. Il a fallu, d’abord, que je comprenne ce qu’était la douleur pour ensuite l’expliquer. Autrement dit, j’ai posé les questions élémentaires auxquelles je voulais pouvoir donner les réponses aux personnes qui allaient se les poser en ouvrant le livre. 


Écrire pour partager le savoir, c’est un travail de traduction. Et, comme vous le savez, les meilleures traductions sont souvent celles qui n’ont pas l’air d’être des traductions, mais qui « coulent » dans la langue d’arrivée sans pour autant détourner le texte de départ. 


  • - la deuxième manière de soigner grâce à l’écrit consiste à partager des expériences – les siennes et celles qu’on a entendues des autres. 

Et pour cela, la forme la plus efficace (et je tiens au mot « efficace »), c’est d’écrire de la fiction. C’est plus compliqué que de transmettre le savoir, mais ça s’apprend aussi. Par rapport au témoignage, la fiction oblige à prendre du recul. Ça peut être important quand ce qu’on veut transmettre est encore à vif. 


L’un des exercices que je donne le plus souvent en atelier d’écriture est tout simplement : « Votre plus beau souvenir d’enfance raconté par quelqu’un d’autre ». Chaque fois que je le propose, les écrivantes de l’atelier produisent des textes épatants. 


Je me suis personnellement rendu compte de l’efficacité de la fiction après avoir publié un roman intitulé La Maladie de Sachs et, dix ans plus tard, un autre roman intitulé Le Chœur des femmes. Le premier se déroule à la campagne. Le second dans un hôpital. Dans le premier, ce sont les patientes et les patients qui racontent. Dans le second, c’est une jeune femme médecin et les patientes qu’elle apprend à écouter. Le lieu et les voix n’avaient pas d’importance (ni le « style », qui avait probablement changé en dix ans). C’étaient les histoires qui comptaient. 


Ces deux livres soignants ont eu un très gros impact, mesuré non seulement au nombre d’exemplaires qu’il s’en est vendu mais aussi, et surtout, par le nombre de messages de lectrices que je reçois. Le Chœur des femmes a été publié en 2009 et depuis 13 ans bientôt, je reçois des messages de lectrices tous les jours. 


Tous. Les. Jours. 


Des courriels, des messages par les réseaux sociaux et même, de temps à autre, une lettre manuscrite ou un livre. (Merci encore, les réseaux sociaux et l’internet.) 


Ce n’est pas moi qui dis que La Maladie de Sachs et Le Chœur des femmes sont des romans qui soignent. Ce sont les femmes (et quelques hommes aussi) qui m’écrivent. Elles disent se sentir mieux après les avoir lus. Elles disent se sentir « plus elles-mêmes ». 


Il y a une grande différence entre les livres de partage du savoir et les fictions. (Notez bien que les livres de fiction sont aussi des livres de partage du savoir, mais que ce n’est pas leur but premier.) Les livres de partage du savoir ont besoin d’être révisés ou récrits régulièrement. Les fictions beaucoup moins souvent, voire jamais. Et vous le savez bien : on lit encore couramment des romans qui datent du dix-neuvième siècle et même avant. On ne lit plus les traités de médecine de la même époque. 


L’explication est simple : les romans parlent de l’expérience humaine, qui ne change pas beaucoup avec les époques. Les émotions sont les mêmes depuis qu’on les a décrites dans L’épopée de Gilgamesh, La Bible, L’Odyssée ou le Mahabharata. Elles font partie de nous. Et c’est cela, au fond, que la fiction transmet : une expérience émotionnelle. 


Écrire pour transmettre des informations, c’est soigner les autres en leur donnant accès à des outils. Quand j’écris des livres pratiques comme Contraceptions mode d’emploi ou, plus récemment, C’est mon corps !, mon objectif premier est de fournir aux lectrices des outils qui leur permettent de prendre des décisions sans avoir besoin de poser des questions aux médecins. Quand j’écris Ateliers d’écriture, mon objectif premier est de fournir aux écrivantes des outils qui les aident à écrire sans avoir besoin de poser des questions aux écrivains. 


Mais écrire en transmettant des expériences émotionnelles et sensibles permet de soigner les autres en leur disant : « Vos émotions sont respectables, elles sont audibles, elles sont dicibles, vous avez le droit non seulement de les éprouver sans en avoir honte, vous avez aussi le droit de les revendiquer. » 


On peut donc, je crois, affirmer que l’écriture soigne lorsque l’écrit, comme le soin, libère un peu ou beaucoup ou complètement de ce qui nous enchaîne : la solitude, la peur, le sentiment d’indignité, la colère, le chagrin, . 


On n’a pas besoin d’écrire pour soigner, et on n’a pas besoin de soigner pour écrire. Mais quand on veut et on se donne la peine de faire les deux, c’est vachement bien. Et pas seulement pour celle ou celui qui écrit. 

Écrire pour soigner, c’est bon.  

Dans tous les sens du terme. 





Martin Winckler/Marc Zaffran 




dimanche 1 mai 2022

L’indécence du plaidoyer contre la contraception hormonale - par Caroline Watillon



Mercredi, je revenais de la République Démocratique du Congo (RDC) après une mission bénévole de 10 jours. J’ai eu la chance de participer à un programme visant à lutter contre la mortalité maternelle « donner la vie sans risquer la mort ». 

En complément à mes compagnons de voyage, deux gynécologues-obstétriciens et un anatomo-cytopathologiste, j’ai notamment abordé la diversité contraceptive qui constitue une vraie réponse à ce taux de mortalité effarant en Afrique subsaharienne[1]. Si j’espère avoir apporté des éléments de réflexion à notre public, ce voyage a aussi été particulièrement apprenant pour moi et m’a amenée à réfléchir sur nos propres contradictions. Laissez-moi vous en parler en ce qui concerne la contraception…

En 2006, La RDC a ratifié le protocole de Maputo[2] – qui autorise les femmes congolaises à choisir leur contraception sans l’avis de leur conjoint –, mais ne l’a publié officiellement qu’en 2018. Depuis, elles peuvent mobiliser le droit international en cas de plainte mais aussi le droit national avec la loi du 13/12/2018 qui fixe les principes fondamentaux relatifs à l’organisation de la santé publique. Cependant, pour les femmes mariées, l’article 82 de la loi susmentionnée dit « Pour les personnes légalement mariées, le consentement des deux conjoints sur la méthode contraceptive est requis

En cas de désaccord entre les conjoints sur la méthode contraceptive à utiliser, la volonté du conjoint concerné prime » [3].  Il est évident que les pressions sociales, religieuses et culturelles freinent le bon accès aux méthodes modernes de contraception – d’ailleurs les mots « planification familiale » sont relativement proscrits et l’on m’a conseillé de ne pas les utiliser. 

À ce jour, le taux d'exposition aux messages sur la planification familiale  a été estimé à 56 % à Kinshasa et 33,6 % au Kongo Central, contre une moyenne de 20 % en 2019. En regard, la prévalence de la contraception moderne n’est passée en 2021, que de 26 à  27,3 % à Kinshasa[4]. Si nous devons nous réjouir de certaines améliorations, il est évident que l’accès à la contraception en RDC reste un chantier important et primordial. 

Aussi, j’ai réfléchi à nos populations occidentales, qui rejettent de plus en plus les méthodes contraceptives hormonales. Pourtant, la commercialisation de la pilule contraceptive dans les années 1960, est certainement le plus beau cadeau que l’industrie pharmaceutique pouvait faire aux femmes. En outre des améliorations en terme de santé sexuelle et reproductive – diminution des avortements, des risques de cancers de l’utérus[5] et de ceux liés à toute grossesse/accouchement –, le développement de la contraception hormonale a permis aux femmes d’avoir une sexualité plus sereine : « C’est par le bilan de l’action du Planning familial en 1967 que des transformations au sein du couple conjugal peuvent enfin être appréhendées : parmi les femmes ayant utilisé la pilule, 94 % ont eu des rapports plus fréquents, 53 % plus de plaisir et 86 % de leurs conjoints jugent les rapports sexuels plus agréables »[6]

Ce témoignage d’Annie Sugier, physicienne et féministe française, illustre également cette problématique du désir sexuel avec ou sans contraception : « Pour moi, c'était vraiment une libération », se souvient-elle en parlant de l’arrivée de la pilule en France. « Il ne me venait pas à l'esprit de pouvoir avoir des relations avec les hommes si ce problème n'était pas résolu. Je ne voulais absolument pas prendre le risque d'une grossesse »[7].

Mon mantra en matière de contraception est le suivant : plus il y a de possibilités, plus il y a de libertés ! Aussi, je recommande aux professionnel.les de la santé de présenter l’ensemble des méthodes – dont les masculines ou celle des indices combinés –, sans exception. En effet, il est prouvé que le choix informé de la méthode favorise la compliance[8] : aussi, une méthode naturelle sera plus efficace que la pilule chez une femme qui ne souhaite pas ingérer d’hormones ; par contre, une méthode comme le dispositif intra-utérin (aussi appelé stérilet) conviendra sans doute mieux à une autre qui ne souhaite pas que la contraception soit une charge quotidienne. 

Cependant, force m’est de constater que depuis quelques années, certain.es acteur.rices de la contraception thermique ou des méthodes dites naturelles, ne partagent pas ce point de vue et portent des discours délétères pour la santé des femmes et la bonne information en matière de contraception.

À titre d’exemple, lorsque j’ai rencontré le développeur de l’anneau thermique il y a 3 ans, je lui ai demandé ce qu’il pensait des femmes – dont je faisais partie – qui n’auraient pas confiance en leur partenaire pour la prise quotidienne d’un contraceptif. Sa réponse, qui portait en elle toute la condescendance masculine sur les discours des femmes, m’a laissée sans voix : « ça n’existe pas ! ».

 De plus, on retrouve des témoignages antihormones[9] sur sa page Instagram : « J’étais intéressé alors j’en ai parlé à ma copine qui ne suivait aucune contraception. On s’est dit que ce serait franchement cool de l’envisager plutôt que de prendre un tas d’hormones qui perturbent le corps et l’esprit »[10]. 

Le fait que cet entrepreneur – appelons un chat, un chat – mette en gras cette partie du témoignage, montre qu’il joue sur ce rejet de la contraception hormonale pour vendre son produit. Se rend-il seulement compte que ces hormones ont littéralement sauvé des millions de femmes de grossesses non-désirées et d’avortements clandestins ; et qu’elles pourraient en sauver encore bien d’autres dans les pays où elle est difficile d’accès ? Se rend-il compte que son discours est totalement inapproprié en regard de l’Histoire de la santé sexuelle et reproductive des femmes et de son actualité dans le monde ? 

Le rejet de la contraception hormonale doit rester un choix individuel et non-prosélyte. L’existence d’alternatives à la pilule est essentielle car elle peut favoriser la contraception chez certaines femmes à qui les hormones ne conviennent pas[11] – mais utiliser cet argument en le généralisant à une population entière est un acte dangereux, qui peut, de surcroît, faire peser sur nous une culpabilité dont nous ne voulons pas : nous sommes déjà suffisamment éprouvées par la domination masculine que pour donner une voix à de faux alliés. 

C’est pourquoi, je considère que le plaidoyer contre la contraception hormonale est indécent – aussi, je plaide en faveur de la diversité contraceptive et du choix libre sur la base d’une information neutre et objective. 

Caroline Watillon, rédactrice indépendante - https://carolinewatillon.be 



[1] https://www.guttmacher.org/fr/report/avantages-repondre-aux-besoins-de-contraception-des-camerounaises , page consultée le 28 avril 2022

[2] https://ouragan.cd/2020/07/mise-en-oeuvre-du-protocole-de-maputo-en-rdc-beatrice-lomeya-obtient-lappui-dipass-internationale/ , page consultée le 28 avril 2022

[3] extwprlegs1.fao.org/docs/pdf/Cng190586.pdf , page consultée le 28 avril 2022

[4] https://www.cafi.org/fr/pays-partenaires/democratic-republic-congo/scaling-family-planning , page consultée le 28 avril 2022

[5] https://www.cancer.be/nouvelles/la-pilule-contraceptive-diminue-le-risque-de-cancer-de-l-ut-rus , page consultée le 22 avril 2022 – qui mentionne que la pilule peut aussi augmenter les risques d’autres cancers : il revient donc au professionnel.les de la santé de faire la balance bénéfices-risques en interrogeant la patiente sur ses antécédents familiaux. 

[6] https://journals.openedition.org/clio/622 , page consultée le 28 avril 2022

[7] Annie Sugier in https://www.rtbf.be/tendance/bien-etre/sante/detail_50-ans-apres-sa-legalisation-la-contraception-reste-une-affaire-de-femmes?id=9789304

Page consultée le 16 février 2020

[8] La compliance décrit la régularité avec laquelle une personne va suivre une prescription médicale

[9] https://www.instagram.com/p/CTSLp5jDFHQ/, page consultée le 28 avril 2022

[10] https://www.instagram.com/p/CTSLp5jDFHQ/ , page consultée le 28 avril 2022[11] Acné, prise de poids, perte de libido,.. sont autant d’effets indésirables identifiés par les médecins et la littérature scientifique

vendredi 11 février 2022

Je ne serai pas complice - par Marc Zaffran/Martin Winckler

En janvier 2018, aux Etats-Unis, Larry Nassar, médecin du sport, a été condamné à 175 ans de prison pour avoir abusé sexuellement de plus de 265 femmes dans le cadre des entraînements pour les Jeux Olympiques et à l’Université du Michigan, dont il était l’employé. Plus de cent cinquante de ces femmes sont venues témoigner à son procès.


A la suite de cette condamnation, les victimes appelaient à enquêter sur les conditions dans lesquelles, alors que de nombreuses plaintes avaient été formulées depuis 1993, Nassar avait pu continuer à exercer impunément. Pour ses victimes, il ne fait aucun doute qu’un médecin prédateur sexuel ne peut faire autant de mal pendant autant d’années que s’il est soigneusement protégé par les institutions dont il fait partie – comme employé ou comme « collègue ». A la suite de cette condamnation, une pluie de plaintes en justice s’est abattue contre le comité olympique des Etats-Unis, l’Université du Michigan et les autres institutions où travaillait Nassar, pour avoir couvert ses agissements et être restées sourdes aux plaintes des victimes. Quelques jours plus tard, la présidente de l’Université du Michigan a démissionné.


En lisant les comptes-rendus du procès Nassar, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à trois affaires similaires, survenues en France : l’affaire Hazoutl’affaire Tordjmann et l’affaire d’Hulster.


En clavardant pour en retrouver la trace, j’ai constaté que les poursuites pour viols contre des médecins (toujours des hommes) ne sont pas rares. Vous n’avez qu’à taper « médecins viols France » dans votre moteur de recherche. Quand on sait que toutes ces affaires ne sont instruites qu’au bout de longues années, dans le silence assourdissant de l’Ordre des médecins, on est en droit de se dire que la France ne vaut pas mieux que les Etats-Unis.


Et les viols ne sont que la partie visible de l’iceberg.


***


L'agression sexuelle commise par un médecin est un abus de pouvoir et un abus de confiance



Que les femmes vivent dans le monde médical la même violence que dans le reste de la société, ce n’est guère étonnant. Le système de santé français, centré sur l’autorité des médecins aux dépens des autres professionnelles, est furieusement élitiste et hiérarchisé ; le sexisme s’y exerce de manière quotidienne. Lorsque des voix s’élèvent en qualifiant sans honte de « patrimoine » (ou d' "oeuvre d'art") les fresques pornographiques peintes aux murs de certains internats, on devine que ce sexisme et son déni sont très, très fortement ancrés dans la « culture » du milieu…



Un médecin, une médecienne sont des personnes de confiance. Quand une personne de confiance abuse d’une patiente, sous quelque forme que ce soit, elle trahit sa mission et n’est plus digne de respect.  En ce sens, les agresssions sexuelles perpétrées par des médecins ne sont pas différentes de celles des prêtres, des enseignants, des agents des forces de l’ordre ou des « soldats de la paix ». 


L’un des hauts lieux de la violence médicale sexiste est, sans équivoque, la salle d’accouchement. Depuis la publication du livre de Marie-Hélène Lahaye, Accouchement les femmes méritent mieux, articles et enquêtes sur les violences obstétricales se sont multipliés. Au début, cela


suscitait de la part des gynécologues-obstétriciens (le CNGOF, en particulier) des réactions assourdissantes de colère, de déni, de mépris envers la dénonciation des humiliations verbales, du refus de laisser les femmes déambuler librement pendant leur travail, de l’expression abdominale, du « point du mari », des épisiotomies et des césariennes imposées. 


Mais ces protestations n’ont pas grande signification : elles sont l’expression d’un corporatisme qui, par nature, résiste fortement à toute remise en question.


Plus préoccupant, me semble-t-il, est le silence individuel des professionnelles.


Il ne suffit pas en effet de dire « Je ne fais pas partie des médecins qui maltraitent ». Il ne suffit pas de dire « les pratiques violentes sont minoritaires ». Il ne suffit pas de dire « C’est les autres, c’est pas moi ». Il ne suffit pas non plus d’invoquer la neutralité ou de « laisser la justice suivre son cours ».


De même que les hommes qui respectent les femmes doivent se déclarer clairement solidaires du combat contre les violences sexistes, les médeciennes et médecins qui tiennent à honorer leur profession doivent s’insurger et dénoncer ouvertement toutes les pratiques médicales sexistes et maltraitantes.


Un crime, un délit, une transgression, un abus de confiance commis par un médecin doivent être punis. Ce qui veut dire que la parole des patientes doit toujours être entendue. Les très rares accusations sans fondement ne justifient pas que la majorité des accusations soient étouffées au nom de la défense d’une profession. Ça devrait aller de soi : le code de déontologie et toutes les règles d’éthique le disent. 


Malheureusement, dans l’esprit de beaucoup, ce n’est pas le cas, parce que la formation médicale est foncièrement élitiste ; parce que beaucoup de « modèles » (aînés, mentors) auxquels les étudiantes sont exposées véhiculent une culture sexiste héritée de leurs propres aînés ; parce que l’esprit de corps impose le silence.


Certes, il y a partout en France des soignantes de bonne volonté qui oeuvrent avec acharnement pour délivrer un enseignement et des soins sans préjugés. Mais il faudra beaucoup de temps avant que, dans toutes les facultés de médecine, la formation médicale soit fondée sans équivoque sur le respect des patientes et des autres professionnelles ; il faudra beaucoup de temps pour que le sexisme soit banni des cours d’amphithéâtre et des propos de couloir ; il faudra beaucoup de temps, aussi, pour que la « norme » de l’enseignement consiste à former des soignantes, qui éclairent et soutiennent sans préjugé, jugement ni pression les décisions des personnes soignées. Il faudra encore plus de temps pour que des institutions aussi momifiées que le CNGOF ou l'Ordre des médecins exercent des sanctions rapides et sans équivoque quand des violences sexistes sont commises par des membres de la profession. 



Dénoncer un délit, ce n’est pas « faire de la délation ». C’est se placer du côté des victimes. 


Les institutions mettent du temps à changer. Les individus, en revanche, sont capables de changer rapidement la donne pour les patientes maltraitées : en ouvrant les yeux et les oreilles,  et en énonçant clairement quelles valeurs leur tiennent à coeur. 


On ne fait pas de « délation » contre un délinquant. On met au jour les délits qu’il a commis. 


C’est ce que montrent les étudiantes qui ont témoigné des violences exercées par Emile Darai, gynécologue à l’hôpital Tenon. 


Ces étudiantes nous montrent l’exemple : 


Chaque praticienne se devrait de réfléchir à son rôle et à ses relations avec les individus qu’elle est censée soigner.


Chaque médecin/médecienne devrait se demander : « Qu’y a-t-il de sexiste dans ma pratique, sans que j’en sois encore consciente ? Comment puis-je modifier mon comportement dans ce sens ? Comment puis-je lutter contre le sexisme médical au côté des patientes ? » Chaque professionnelle devrait s’interroger sur les abus de pouvoir que permet son statut et sur sa responsabilité individuelle face aux « confrères » qui commettent de tels abus.


Pour lutter contre le sexisme en médecine, il est nécessaire de sortir de l’élitisme, du sentiment de supériorité et de la « fonction apostolique » (comme la désignait Michaël Balint) que confèrent, individuellement et collectivement, le diplôme et la blouse blanche. 


Et, pour cela, il est nécessaire d'énoncer et de défendre, une fois pour toutes, qu'une médecienne, un médecin n’est pas un  juge, une mère ou un père fouettard, ni même directeur de conscience, c’est une professionnelle au service du public ! 


(Oui, c’est tout un changement de paradigme. Et si ça vous fait grincer des dents, c’est que vous n’avez pas encore commencé à réfléchir…) 


Il est indispensable d’accepter que le système de santé vise avant tout à aider la personne quel que soit son genre, son origine ethnique, son milieu socio-économique, à exercer de libres choix de vie


Et, pour cela, les professionnelles doivent répondre à ses questions et respecter ses décisions avec une absolue loyauté.


Il n'est pas moins indispensable de déclarer haut et fort : «  Quand une femme dit avoir été maltraitée par un médecin, mes obligations déontologiques et éthiques m’imposent d’entendre sa voix, de la croire et de la soutenir dans son action de réparation. »


Et l’accusé, me direz vous ? L’accusé aura des défenseurs, n’en doutez pas. La victime, elle, a besoin de vous – tout comme l’amie ou la voisine qui vous confie avoir été frappée par son conjoint. Si vous voulez l’aider, c’est maintenant, pas dans six mois, qu’il faut le faire. Et gardez à l’esprit une notion simple, mais fondamentale : ce n’est pas à l’agresseur de définir le mal qu’il a fait, c’est à la victime de dire le mal qu’elle a subi et à l’agresseur d’assumer les conséquences de ses actes. 

 

Il n’est pas acceptable de faire deux poids, deux mesures, en étant solidaire des femmes quand elles subissent des violences au travail ou chez elle mais en émettant des réserves quand les accusations de violence portent sur les actes d’un autre médecin. 


Il n’est pas acceptable de se taire par « confraternité ».


Il est temps que chaque professionnelle exprime clairement sa position, afin que la population sache lesquelles sont, ouvertement, sans équivoque, les alliées inconditionnelles des femmes et lesquelles, par leur silence, restent complices des agresseurs.


Et cette solidarité n'est pas moins importante aujourd'hui, en période de pandémie et de souffrance collective, alors que les risques d'abus médicaux sont encore plus importants.  

Les victimes des maltraitances médicales ont besoin du soutien de toutes les soignantes. 


 #JeNeSeraiPasComplice


Marc Zaffran/Martin Winckler



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