dimanche 8 janvier 2023

Je me souviens de soignantes bienveillantes - par Marc Zaffran/Martin Winckler


Je me souviens de la spécialiste ORL à qui j'ai amené mon petit garçon après qu'il s'était fourré un bitoniot en plastique au fond du nez. Je me souviens de son soupir de femme qui en a vu d'autres, de ses paroles bienveillantes et de son sourire de contentement, après avoir résolu le problème en deux secondes, en voyant mon soulagement. A aucun moment elle ne m'a fait penser que j'étais un mauvais père. Je me souviens qu'elle a dit : "La vie, c'est toujours plus compliqué quand on a des enfants." 

Je me souviens de mon père Ange Zaffran disant : "La douleur a raison contre le médecin. Tu dois toujours croire quelqu'un qui souffre. Sinon, tu ne peux pas faire ce métier." 

Je me souviens l'avoir entendu dire : "Tu n'as pas le droit de regarder de haut les personnes qui te font confiance. Et les autres non plus." 

Je me souviens de sa remplaçante, Geneviève Poulain, de qui les patientes disaient : "C'est la nièce de votre papa ? Non ? Ah ben, je croyais, parce qu'elle est aussi gentille et douce que lui !" 

Je me souviens de Marie-Jo Legivre, l'aide-soignante qui m'a pris sous son aile quand je me suis mis à travailler comme agent de service, l'été, à l'hôpital de Pithiviers. 

Je me souviens de "Tonton", le sexagénaire qui assurait l'entretien de l'amphithéâtre de première année, et qui tenait la cafétéria
de la fac avec sa femme. L'une et l'autre avaient toujours de l'aspirine et des mouchoirs pour qui en avait besoin. Et des bonnes paroles, aussi, en abondance. 

Je me souviens de la prof d'hématologie qui traitait ses étudiantes et ses collaboratrices comme des soeurs.  

Je me souviens d'Yves Lanson, le chef de clinique qui, en 1977, invitait ses externes, à tour de rôle, à assister à ses consultations en nous précisant qu'il fallait que le ou la patiente soit d'accord. 

Je me souviens du professeur de réanimation, à Tours, qui m'avait reçu avec deux camarades, et nous avait expliqué, sur un ton très grave, que beaucoup de jeunes femmes admises dans son service avaient subi un avortement clandestin. Et qu'il trouvait l'interdiction d'avorter cruelle, inutile et inhumaine.
Je me souviens l'avoir entendu dire à un interne : "Tu n'es pas un mécano qui doit réparer une voiture. Un corps humain n'a pas de boulons."

J'avais tiré au sort le service de long séjour, mais un de mes camarades avait tiré le service de réa, et il me proposait d'échanger pour "être tranquille pendant qu'il préparait l'internat".  Je me souviens être allé demander au prof de réa si j'apprendrais plus dans son service (très renommé) ou au service de long séjour ? Il m'avait répondu : "Ici, vous verrez surtout des situations d'urgence, parfois catastrophiques. En long séjour, vous verrez surtout des personnes avec une longue histoire." J'ai choisi le long séjour. 

Je me souviens de la femme à demi-paralysée, coincée sur un lit derrière une porte et qui, en me voyant désemparé devant les trois autres femmes, agitées et confuses, qui partageaient la même chambre, m'a dit : "Vous êtes le nouvel externe ? Je parie que l'interne vous a envoyé interroger mes voisines... Il a fait ça pour vous bizuter. Il fait ça avec tous les petits nouveaux. (Elle a tapoté le bord de son lit de sa main valide.) Venez vous asseoir, on va le couillonner. Je vais vous raconter l'histoire de mes copines de chambre... " 

Je me souviens de ce vieil homme qui refusait qu'on l'aide à manger, et qui a accepté seulement après que j'ai passé une demi-heure assis près de lui, à lui lire les lettres de sa famille qu'il ne pouvait pas lire. Et je me souviens de son regard qui me remerciait, et du mouvement de menton qu'il a fait pour me dire qu'il avait faim. 

Je me souviens de Danièle Perrier, qui était orthophoniste au CHU et venait aussi au service de long séjour, et de la manière dont elle m'a accueilli dans le service alors que je n'étais qu'un étudiant en quatrième année, en me proposant de répondre à toutes mes questions. Je lui en ai posé beaucoup. Et je lui en ai posé pendant longtemps, car, quarante-cinq ans plus tard, nous sommes toujours amis. 
Dans son bureau du service, un jour que je m'y étais installé pour écrire (elle me l'avait proposé) j'ai trouvé une feuille portant les mots "Fermez les yeux" et, de l'autre côté "Donnez moi la main". 

Je me souviens du professeur de pédiatrie qui, un jour que deux de mes camarades et moi étions en train de rire dans une salle de nouveaux-nés, est venu nous dire doucement : "Là-bas, il y a une femme à qui on est en train d'annoncer que son bébé a un problème grave. Si vous avez des histoires drôles à partager, faites-le ailleurs, par respect pour les parents." 

Je me souviens de la femme qui m'a demandé comment on pouvait faire une tuberculose des ovaires et des trompes, alors que la tuberculose était une maladie pulmonaire, et à qui j'ai proposé d'aller regarder la réponse avec moi dans les livres de médecine, à la bibliothèque de la faculté. Et qui a accepté. 
Elle a été une des premières à m'enseigner qu'on peut faire beaucoup en donnant accès au savoir. 

Je me souviens du professeur de maladies infectieuses qui disait : "Si vous ne comprenez pas ce qu'un patient vous raconte, c'est parce que vous vous trompez.

Je me souviens de Jean-Pierre Basileu, qui venait de Guadeloupe et y est retourné soigner (il est devenu médecin généraliste). On faisait nos études ensemble mais on ne se connaissait pas encore bien quand un jour, il m'a trouvé errant devant son immeuble, sanglant et les vêtements déchirés. Je m'étais cassé la figure en mobylette sur la route mouillée en gravissant la colline pour rendre visite à un copain...  Jean-Pierre m'a fait entrer chez lui, il m'a fait prendre une douche, il m'a prêté des vêtements (on faisait à peu près la même taille) et, pour me réconforter, il m'a fait boire une liqueur de banane dont je rêve encore. Il ne m'a pas laissé redescendre la chez moi en mobylette, mais m'a raccompagné en bus. 

Je me souviens de la femme qui m'a dit, la veille de son intervention : "J'ai pas envie de me faire opérer. Cette tumeur du rein, ça me fait peur. Mais j'ai pas envie de me faire opérer. Vous comprenez ?" 

Je me souviens de Robert Vargues, le bactériologiste,  qui disait : "Vous devez supprimer deux mots de votre vocabulaire : devoir et pouvoir".  

Je me souviens de mon père, quand je lui ai dit que je n'étais pas sûr de devenir un bon médecin, me répondant : "C'est parce que tu n'es pas sûr que tu feras tout pour l'être."

Je me souviens de la laborantine qui m'a dit : "Le soin que tu prends pour préparer une lame de microscope, j'espère que tu le prendras aussi pour soigner des personnes." 

Je me souviens du néphrologue qui disait : "La médecine, c'est un métier où trop de gens sont défensifs au lieu d'être attentifs et attentionnés." 

Je me souviens du camarade de promotion qui, un jour, dans l'ascenseur, me confia être tombé amoureux d'une infirmière de dix ans son aînée. Et, comme je gardais le silence et posais ma main sur son bras parce que je voyais qu'il souffrait, il m'a soufflé : "Je n'osais pas en parler. Je te l'ai dit parce que je pensais que tu ne te moquerais pas de moi. Merci de m'avoir donné raison."
Il a été l'un des premiers à m'enseigner qu'on peut faire beaucoup en ne faisant rien qu'écouter. 

Je me souviens d'un vieux pédiatre de l'hôpital du Mans. Une femme était inquiète parce que sa petite-fille ne mangeait que ce qu'elle prenait dans le frigo. Il lui a demandé : "Est-ce que vous avez des poules ?" La femme a répondu : "Oui..." Et lui, doucement : "Est-ce que vous avez déjà vu des poules mourir de faim sur un tas de grain ?" La femme a réfléchi, et puis elle a souri et hoché la tête. 

Je me souviens de Toumani, l'interne en pédiatrie, et de sa manière infiniment attentive et délicate d'examiner les bébés. Il était grand et grave et venait du Mali. Il y est retourné soigner. 

Je me souviens de William, l'interne en chirurgie, et de sa manière infiniment délicate et attentive de réconforter une petite fille qui s'était coupé le bout du doigt. Il était souriant et athlétique et venait du Bénin.  Il y est retourné soigner. 

Je me souviens du vieux praticien hospitalier qui, voyant que j'attendais le résultat d'une radio pour traiter une personne souffrant d'une pneumonie, m'a dit : "C'est le traitement du patient qui est important. Pas le résultat de la radio."  

Je me souviens de Christian Grosse, le généraliste que j'ai le plus souvent remplacé à la fin de mes études, avant de m'installer à mon tour. Il passait une demi-journée, au début de mon remplacement, à me parler des personnes que j'allais voir, et il passait une autre demi-journée, à son retour, à m'écouter lui parler de celles que j'avais vues. 

Je me souviens de la femme qui était venu me demander (j'étais infirmier remplaçant) des nouvelles d'un parent hospitalisé. Je lui avais répondu du mieux que je pouvais. Un patient avait passé la porte en posant une question inquiète et je lui avais pris la main pour le rassurer. Après qu'il était parti, la femme m'avait dit : "J'espère que vous serez toujours comme ça." 

Je me souviens de Wissam Issa, l'interne en orthopédie, et de sa manière précise, précautionneuse et indolore de déplacer une personne qui venait de se casser la jambe. Il venait du Liban.  Il y est retourné soigner. 

Je me souviens de Jacky Collet le gynécologue, de sa gentillesse désarmante et rassurante, qui aurait tout fait pour les femmes, mais n'avait pas le coeur de faire des IVG, et qui me les confiait en disant : "Je sais que tu t'occuperas bien d'elles" alors que j'avais toujours peur de leur faire mal. 

Je me souviens des femmes qui m'ont dit : "Je vous fais confiance." (Je pense en particulier à la "patiente alpha", qui a pris une décision importante pour sa vie, alors qu'elle n'avait que vingt ans, parce qu'elle me faisait confiance.) 

Je me souviens bien d'Oliver Sacks et de ce qu'il racontait dans ses livres. 

Je me souviens des infirmières qui, lorsque j'étais perdu et dépassé par mes responsabilités d'interne, me conseillaient une marche à suivre au début de mes stages. Et qui, quand j'allais leur demander conseil à la fin de mes stages, me disaient : "Oh, je suis sûre que tu as bien fait." 

Je me souviens des mères qui savaient que leur enfant n'allait pas bien. Et qui avaient raison. Elles m'ont appris beaucoup sur mon métier de médecin et mon rôle de parente. 

Je me souviens de Mark Greene quand il dit à John Carter : "See one, Do one, Teach one."  (Tu regardes un geste de soin, tu le fais, tu l'enseignes à quelqu'un d'autre.) Et je me souviens de Benton quand il demande à Carter : "Tu es sûr de vouloir devenir chirurgien ? Tu passes du temps auprès des patients... Tu n'as pas la mentalité d'un chirurgien." 

Je me souviens de la sage-femme qui, lorsqu'elle procédait à un examen gynécologique, demandait toujours l'autorisation de la femme, se plaçait toujours sur le côté, jamais entre ses jambes et la prévenait de ce qu'elle allait faire. Elle est la première que j'ai vu proposer à des femmes d'insérer un spéculum elles-mêmes. Et pendant longtemps, elle a été la seule dans le service. 

Je me souviens des personnes âgées qui, au début de mon exercice, me rassuraient en disant : "Vous allez bien me soigner. J'en suis sûre." Et qui m'encourageaient à leur prescrire les médicaments que, de toute manière, ils ne prenaient pas.  

Je me souviens des personnes qui, après m'avoir entendu tenir des propos inqualifiables ou vu agir de manière inacceptable, ont accepté mes excuses. Et je leur en suis éternellement reconnaissant. 

Je me souviens de Guy Frydman, qui m'a proposé de venir passer une journée dans sa pharmacie de banlieue pour que je voie comment il travaillait et que j'entende les patientes d'une autre oreille.
Je me souviens qu'il avait installé un petit bureau fermé pour accueillir les personnes qui avaient besoin de parler.
Je me souviens de la femme qui m'a parlé longuement ce jour-là en pensant que j'étais un pharmacien en stage. 

Je me souviens de Pierre Bernachon, l'animateur de notre groupe Balint qui répétait volontiers cette phrase d'un de ses propres formateurs : "Quand on pose des questions, on n'obtient que des réponses". 

Je me souviens de la cardiologue qui pratiquait des IVG alors qu'elle était enceinte de huit mois et qui disait en souriant : "La vie des femmes, c'est imprévisible et surprenant." 

Je me souviens de John Guillebaud, que je n'ai jamais rencontré, dont les livres sur la contraception sont si précis, si éclairants, si réconfortants, si utiles que j'ai eu très envie d'en écrire un moi aussi. 

Je me souviens d'Alain Gahagnon, qui m'a tant appris sur la douleur alors que je n'y comprenais rien. Et de Vianney Perrin, qui m'a fait découvrir que l'hypnose était une arme puissante contre la douleur.  

Je me souviens de Norbert Bensaïd, dont le livre La Consultation m'a convaincu que ma voie était dans la médecine générale. 

Je me souviens du pharmacien de mon canton qui allait porter les médicaments à domicile aux personnes âgées et faisait la conversation aux plus isolées. 

Je me souviens des personnes qui m'appelaient très tôt le matin pour leur mari ou leur femme très malade et qui, après que je l'avais vue, même si je n'avais pas pu faire grand-chose, me proposaient une tasse de café.  

Je me souviens d'Yvonne Lagneau, la surveillante du service d'IVG, qui me parlait des femmes en disant : "On ne sait jamais ce qu'elles ont vécu."
C'est en pensant à cette remarque qu'un jour, je me suis allongé sur la table d'examen gynécologique, pour essayer de comprendre ce que cette position signifiait pour les femmes. 

Je me souviens qu'un jour Yvonne m'a dit : "Tu sais, Marc, c'est pas au moment où la femme est allongée sur la table juste avant son IVG qu'il faut lui poser des questions sur sa contraception. C'est juste pas son souci à ce moment-là." 
Je me souviens aussi de la manière qu'elle avait de tenir la main des femmes et de leur caresser les cheveux pendant que la machine à aspiration grondait. 

Je me souviens qu'elle m'a poussé à toujours aller voir les femmes après leur IVG, une fois qu'elles avaient déjeuné et se reposaient, pour leur demander si elles avaient encore (ou de nouveau) mal, leur proposer quelque chose pour les soulager et une contraception, la même qu'avant ou une autre, et demander si elles avaient des questions à poser.
Je n'osais pas le faire : je pensais qu'elle me trouveraient intrusif.
J'ai découvert qu'elles n'attendaient que ça. 

Je me souviens de cette femme qui, lorsque je lui ai dit : "A présent, je vais vous examiner", m'a répondu très doucement : "J'aimerais mieux pas..." Et de son visage quand j'ai dit : "Comme vous voulez."
Après elle, j'ai toujours demandé aux personnes si elles étaient d'accord pour que je les examine. 

Je me souviens de mon fils (le même qu'au début de ce texte) me disant qu'il n'était pas sûr d'être un bon père pour une fille, car il s'était préparé à l'être pour un garçon. Et je me souviens avoir pensé : "C'est parce que tu n'es pas sûr que tu le seras." 

Je ne me souviens pas de toutes les soignantes bienveillantes, professionnelles et personnes soignées, qui m'ont servi de modèle, mais je sais qu'il y en a eu beaucoup, et qu'elles m'ont guidé. Et qu'elles me guident encore. 

Marc Zaffran/Martin Winckler 

mardi 27 décembre 2022

Les violences obstétricales, une question juridique et politique - Diane Roman, professeure de droit public à La Sorbonne, réagit à la conférence de Sophie Paricard

A la suite de ma lecture critique de la conférence de Sophie Paricard "Viol en gynécologie : que dit le droit ?", Diane Roman, Professeure de droit public à La Sorbonne, a réagi en m'écrivant le texte qui suit, et qui éclaire très utilement le débat pour les médecins, comme pour les femmes. 

Je le publie avec son autorisation, et je la remercie vivement pour cet éclairage. 

MW 



Cher Martin  Winckler, 

Je  me permets de vous écrire à la suite  de votre recension de l’intervention de ma collègue Sophie Paricard. Je l’ai lue avec beaucoup d’intérêt et je suis assez troublée par ce que vous rapportez.


Il me semble que ma collègue toulousaine, qui me cite sans se référer explicitement à mes travaux, s’est basée sur certains de mes articles consacrés aux violences obstétricales et gynécologiques parus dans des revues juridiques:  l’un publié en 2017 à la Revue de droit sanitaire et social, p.867 et s., intitulé « Les violences obstétricales, une question politique aux enjeux juridiques »,   l’autre en 2022, écrit avec ma collègue Caroline Lantero, de l’Université de Clermont-Ferrand, sous le titre « L'obstétrique et le juge administratif, au-delà de l'accident » (Revue française de droit administratif, 2022, p. 743 et s.). 


J’y développe une analyse de la jurisprudence citée par Mme Paricard, ainsi que de la distinction entre le « care » et le « cure », ou encore de la faute d’humanisme, dans  une perspective sensiblement différente toutefois de celle de ma collègue : il s’agit pour moi de montrer à chaque fois que ces pratiques sont à la croisée des violences de genre et des violences institutionnelles, qu’elles sont le produit d’une formation médicale paternaliste et patriarcale, et que la justice peine à les sanctionner comme elles devraient l’être.


En tout état de cause, je ne partage pas l’analyse que dresse Sophie Paricard, avec qui je n’ai jamais évoqué cet enjeu, et avec qui je suis souvent en désaccord (par exemple sur la question de la constitutionnalisation de l’avortement). 


Bien au contraire, mes travaux se sont toujours inscrits dans une perspective d’analyse  critique du droit, et ont cherché à introduire dans le champ académique français les apports de l’analyse féministe du droit. Notamment, je ne rejoins pas ma collègue sur sa délimitation de l’infraction de viol, qui serait, à l’en croire, inapplicable à la relation médecin-patient en l’absence d’une « pulsion sexuelle » du  médecin, qui serait, selon elle, un élément constitutif du crime de viol. 


Si on lit l’article 222-23 du  Code pénal, on voit que : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol ». 


Nulle part n’est exigé ce que les juristes appellent un dol spécial, à savoir une intention particulière comme une pulsion sexuelle. Au contraire, l’application de la loi pénale requiert une interprétation stricte, en vertu du principe de légalité des délits et peines et les juges ne sauraient ajouter des conditions particulières. 


Cela a été  particulièrement illustré à propos du délit d’exhibition sexuelle : la cour de Cassation a considéré que  l’exhibition de sa poitrine par une femme, même réalisée pour des motifs de protestation politique, relève de l’infraction d’exhibition sexuelle, laquelle ne comprend pas, au titre de ses éléments constitutifs, de dol spécial consistant dans une volonté d’exhibition à connotation sexuelle (Crim. 26 février 2020, n° 19-81.827). 


En  d’autres termes, le simple fait d’être torse-nu pour une femme constitue le délit d’exhibition, sans rechercher la connotation érotique ou une éventuelle démarche érotomane… A mon sens, la même interprétation doit prévaloir pour le viol : une  pénétration sexuelle est une pénétration des organes sexuels ou par des organes sexuels, et non pas une pénétration destinée à assouvir des pulsions sexuelles.


Certes, dans le cas de la relation médecin-patiente, certains suggèrent qu’un fait justificatif est prévu par la loi, la relation médicale ayant pour effet d’ « excuser » l’atteinte au corps humain. Mais c’est à la seule condition qu’il y ait eu consentement du patient à cette atteinte. Où l’on en revient à la centralité du consentement ! 


Après,  qu’il soit opportun de qualifier de tels actes de viol et de renvoyer leurs auteurs en cour d’assises (ou devant les nouvelles cours criminelles départementales) est une question de choix politique. 


Certaines de mes collègues suggèrent  à ce titre de créer une  infraction spéciale (https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/06/viol-gynecologique-une-perspective-d-evolution-de-la-loi-penale-merite-d-etre-reflechie_6137333_3232.html ) mais c’est là un débat politique sur des choix législatifs à effectuer ! 


Désolée pour ce commentaire technique, mais dans la mesure où  mon nom était cité, je m’autorise ces précisions,  qui me permettent de vous exprimer toute l’estime que j’ai pour votre œuvre, à la fois littéraire et militante.

Bien  à vous,


Diane Roman, Professeure de droit public à l’Ecole de droit de la Sorbonne, Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

 


mercredi 21 décembre 2022

Le viol en gynécologie : les confusions très, très, très problématiques du Pr Nisand

Ceci est la lecture commentée d'une présentation donnée en octobre à Pau au congrès InfoGyn 2022 dans le cadre d'un module intitulé "Le viol en gynécologie obstétrique - Réalité ou confusion ? " Il comprenait cinq conférences : 

La première, "Les franchissements de ligne jaune en obstétrique" (Amina Yamgnane), a été commentée sur cette page 
La seconde, "Consentir à un examen gynécologique"  (Brigitte Letombe), a été commentée sur cette page.
La troisième, "Que dit la loi en l'état actuel ?" (Sophie Paricard), a été commentée sur cette page. 
La quatrième, "Ca n'arrive pas qu'aux autres" (Patrick Madelénat), a été commentée sur cette page

Voici le cinquième commentaire, consacré à l'intervention d'Israël Nisand, intitulée, tout simplement : "Conseils pratiques et préventifs" (!!!) 

Avant de nous lancer dans la lecture de cette communication longue et dense, quelques remarques pour situer le contexte. 

Un sujet et des intervenantes soigneusement choisies  

D'abord, pour les personnes qui ne sont pas familières de ce genre de manifestation, il faut préciser que l'on n'y est pas invité à parler par hasard. Israël Nisand étant un ex-président du Collège national des gynécologues-obstétriciens français (CNGOF), il est très probable que le thème de cette séance, son intitulé et ses intervenantes ont été choisies par ses soins. 

Nisand ne se contentait pas, en effet, de présider la séance, il  ne s'est pas privé d'interrompre les conférencières (mais pas, semble-t-il, Patrick Madelénat) pour les inviter à conclure. Et il est intervenu à la fin. Même s'il n'a pas parlé plus longtemps, personne ne l'a interrompu... 

On peut remarquer aussi qu'une table ronde sur le viol en gyn-obst sans aucune intervention d'une représentante des femmes, c'est comme un colloque sur le colonialisme sans personne pour s'exprimer au nom des peuples colonisés, une table ronde sur le handicap sans une personne qui le vit au quotidien, etc. C'est profondément déplacé. Mais ça n'a pas l'air d'avoir gêné les conférencières, d'ailleurs, puisqu'aucune n'a jugé utile d'évoquer les premières intéressées. Et on verra à quoi sert le seul témoignage de femme fourni par Nisand. 

Mais à qui s'adressent ces cinq conférencières (je le mets au féminin parce qu'elles sont majoritairement des femmes) ? A un public de soignantes - gynéco-obstétriciens et sages-femmes principalement. Pas au grand public. 

La forme de l'intitulé, en elle-même, était très éloquente : ""Le viol en gynécologie obstétrique - réalité ou confusion ? " 

Comment ne pas imaginer que l'opinion qui allait se dégager de ces présentations s'orienterait vers la deuxième "option" ? De fait, si personne n'a ne serait-ce qu'utilisé le mot "confusion" au cours des quatre premières conférences, celui-ci, on le verra, occupe une place importante dans celle du président de séance... Et dans mes commentaires à son sujet. 

Qui est Israël Nisand ? 

Ancien  président du CNGOF (il l'a été jusqu'en 2020), et professeur de gynécologie-obstétrique, il s'est longtemps présenté comme un "défenseur de la santé des femmes" et comme "un homme de gauche"

Mais il est étroitement lié à l'industrie pharmaceutique (et en particulier au fabricant de la "pilule abortive"), ce qui met quelque peu sa crédibilité scientifique en doute. 

Il faut savoir par ailleurs qu'il s'est opposé à deux reprises à l'allongement du délai d'IVG instrumentale à 12, puis 14 semaines... ainsi qu'à la gratuité de l'IVG !!!!  mais a défendu mordicus l'emploi de la mifégyne (fabriquée par un labo dont il a été le porte-parole) dans les IVG médicamenteuses entre 12 et 14 semaines !!! 

Et cela, alors que l'emploi de la mifégyne est limité par la Haute Autorité de santé aux IVG jusqu'à 9 semaines !!! 

Par ailleurs,  son sexisme a déjà été dénoncé à plusieurs reprises, en particulier par la juriste et militante de l'accouchement Marie-Hélène Lahaye sur son blog, "Marie accouche là".  

Nisand n'est pas seulement un mandarin de la vieille école ; c'est aussi un politicien. Il sait parfaitement déguiser ses positions rétrogrades dans des affirmations d'apparence progressistes, enrobées d'un semblant d'amende honorable, afin de semer la confusion dans son auditoire. 

L'intervention analysée ici est, à cet égard, représentative du personnage et de sa propension à noyer le poisson -- à moins que ce ne soit de se noyer lui-même.  (Note : J'ai retranscrit l'enregistrement grâce au logiciel de dictée de mon logiciel d'écriture habituel, puis l'ai relu et vérifié. Ce que vous lisez ici, sauf erreur de transcription involontaire que je vous serai reconnaissant de me signaler, est ce qu'il a dit, mot pour mot. Ses paroles sont en italique gras. Mes commentaires en romain maigre. Les éventuelles omissions sont signalées par (...) en gras.)

Une présentation sur la "confusion"... terriblement incohérente 

La première chose qui m'a frappé est son recours à des arguments qui n'ont pas changé depuis plusieurs années, nous le verrons. Le moins qu'on puisse dire est que son discours est figé et que, malgré un saupoudrage de paroles qui pourraient être délivrées par les soignants les plus respectueux, il affiche sans honte (et peut-être sans s'en rendre compte) la profondeur de son paternalisme. 

La deuxième chose, c'est qu'il ne manifeste aucun regret, aucun remords, aucune culpabilité. Mais ne se gêne pas pour donner des leçons à ses collègues. 

Un troisième aspect de son intervention me semble plus problématique encore. 

Les quatre interventions précédentes contenaient leur lot de choses discutables. Elles avaient cependant pour elles d'être à peu près construites. Même celle de Patrick Madelénat. 

Israël Nisand, en revanche, comme vous le verrez en écoutant la vidéo, lit ses diapositives sur un rythme effréné et enchaîne les phrases ou les fragments de phrases les uns après les autres sans les ponctuer, sans les expliciter. Il passe du coq à l'âne, d'un concept à un autre, sans lien logique - car ce qu'il lit n'a pas de déroulement logique. Il se trompe souvent de mot - alors qu'il les a sous les yeux - et va même jusqu'à employer à plusieurs reprises (oralement ou par écrit) des mots qui n'ont, il me semble, de sens que pour lui. 

Au point que ce qu'il dit est difficilement compréhensible. En anglais, on qualifierait ce type de discours de rambling. 

Quand on prépare une communication écrite, et qu'on se relit, surtout quand elle est écrite sur des diapos séparées, on se rend compte très bien des ruptures de sens. Ici, Nisand ne semble pas du tout se rendre compte de ce qu'il lit - et de ce que ça signifie. Ou plutôt, que ça ne signifie rien de construit.  

De sorte qu'à l'issue de cette logorrhée, la seule confusion dont il fasse la démonstration est... la sienne. 

Un orateur dont les propos, rigides quant à leur fond, se dégradent dans leur forme 

Pendant que j'étais en train de rédiger ce texte, une correspondante m'a envoyé un lien vers une conférence antérieure de Nisand, donnée en 2016 dans le cadre des Journées du Collège des GO d'Alsace. 

Son contenu éclaire de manière assez frappante la conférence donnée en octobre 2022. Les propos de fond y sont les mêmes, et les diapositives, pour certaines, absolument identiques (jusque dans les couleurs utilisées pour "souligner les concepts"). Les obsessions de Nisand pour la responsabilité des femmes dans les agressions commises par de pauvres médecins innocents (ou faibles) y sont déjà et donnent la nausée. 

Les différences ? Alors que la conférence de 2016 est construite, six ans plus tard, les propos et arguments nauséabonds de Nisand, identiques dans leur fond, sont alignés dans le plus grand désordre - et montrent que la cohérence de l'orateur s'est franchement dégradée. 

Ce n'est pas bon signe pour lui. Du tout. Et je le dis sans ironie aucune.

Mais je ne suis pas ici pour chercher des causes ou des explications à la confusion de Nisand, je n'ai pour objectif que de la mettre en évidence dans les propos qu'il a tenus.

(Note : Chaque fragment de discours étant "déclenché" par une diapo, j'afficherai d'abord la diapo puis, en dessous, les propos tenus par Nisand.) 





Alors que faire? J'ai essayé de résumer en quelques plaques des conseils. Je me suis aperçu que le manque de tact est malheureusement très répandu. 


C'est le moins qu'on puisse dire... 


Je vais dans pas mal de maternité et je pose la question : « Y a-t-il dans votre équipe, quelqu'un à qui vous ne confieriez pas votre fille, votre sœur ? » et alors tout le monde se regarde. Dans toutes les équipes — et notre médecine est connue pour ne pas faire le ménage dans ses rangs, c'est à dire que quand on connait dans une équipe quelqu'un qui est rude, qui se comporte pas bien, malheureusement, on le lui dit pas. 


La définition  (de quoi ?) c'est la rencontre brutale avec un médecin ou une sage-femme, dont l'empathie pendant l'examen est déficiente, qui n'a pas expliqué son examen et qui peut laisser une trace traumatique et entraîne une demande de réparation. C'est devant ça qu'on se trouve très largement. Les femmes disent n'avoir pas été entendues dans leur douleur, que leur pudeur n'a pas été respectée, le sentiment d'avoir été annihilée par l'examen. Avec un sentiment de préjudice qui les amène à vouloir nuire au médecin et mettre d'autres femmes à l'abri de cette expérience destructrice. Beaucoup de femmes que j'ai rencontrées disent il faut protéger les autres femmes contre ça. 


A première vue, ce qu'on lit/entend ici, même si c'est une manière "policée" de le décrire, reflète la réalité - la colère des femmes en moins. Il y a une phrase qui choque immédiatement, cependant, c'est "Avec un sentiment de préjudice qui les amène à vouloir nuire au médecin." Attribuer l'intention de nuire à des femmes qui veulent, avant tout, qu'on reconnaisse qu'elles ont été blessées, humiliées, maltraitées, violées, qu'on leur présente des excuses et qu'on leur propose une forme de réparation, c'est... faire de la victime de l'agression une harpie en puissance. 


C'était déjà le thème de la conférence de 2016 qui présentait les femmes comme des inconscientes, projetant leurs manque d'affection paternelle (ou leur oedipe déçu !!!)  sur les médecins, et les médecins comme des victimes trop faibles pour résister. (Si, si, je vous assure...) 





Et le tact et la sensibilité, malheureusement, ne sont pas appris dans les études de médecine et pour moi, le rustre et le bougon laconique, et j'en ai beaucoup connu parmi mes maîtres, qui rudoie ses patientes et ne leur explique rien car lui, il sait ce qui est bon pour elle, ça se termine mal de nos jours. Les qualités de tact et de sensibilité ne sont pas innées, elles sont insuffisamment enseignées. Mais ce n'est pas ceux qui en auraient le plus besoin qui vont venir se former, hélas, parce que eux, ils savent tout.


Il y aurait tant à dire, sur ce qui précède. Quand un adulte, médecin de profession, ne connaît rien au tact et à la sensibilité, ce n'est pas parce qu'on ne les lui a pas enseignés en fac de médecine. C'est parce qu'il était ainsi avant d'y entrer, et que personne, au cours de ses études, ne lui a dit qu'il était grossier, insultant, supérieur et méprisant. Quand on sait que la grande majorité des médecins, pendant longtemps, étaient - et sont encore, le plus souvent -  issus des classes les plus favorisées, ça n'a rien de très surprenant. Le problème n'est pas qu'on "n'apprend pas le tact en médecine". Le problème, c'est que l'empathie le tact et la sensibilité ne sont pas des critères de recrutement (ils devraient l'être, et ils le sont dans certains pays) et que l'enseignement est le plus souvent délivré par des praticiens (souvent des hommes, parfois des femmes) qui méprisent souverainement tout ce qui n'est pas médecin. 

Or, ces praticiens méprisants sont le principal exemple donné aux étudiants. Si la majorité des enseignants étaient bienveillants, pleins de tact et empreints d'humilité, ça se passerait autrement. Alors, déclarer "on n'enseigne pas ça", ce n'est pas seulement ignorant, c'est idiot. On ne peut pas enseigner quelque chose en faisant systématiquement son contraire. Et en ne dénonçant pas les comportements problématiques. 

Et puis, c'est bien beau de demander qu'il y ait des "formations en fac", Professeur. Mais pourquoi n'en avez vous jamais organisé ? 



 

L'accusation de viol est très efficace pour nuire à un professionnel. Et la technique des réseaux sociaux, c'est non pas de dire quelle plainte a été acceptée par le magistrat, c'est quelle plainte a été déposée et on fait la publicité de la plainte déposée. C'est ce qui s'est passé dans toutes les dernières affaires et le viol sous-entend une intentionnalité sexuelle, il implique qu'un magistrat accepte cette incrimination, qui a été assez peu souvent accepté, mais ça, personne ne le sait.


Ici, un premier décrochage problématique. Comment Nisand passe-t-il du manque de tact au viol... ? Le seul lien avec ce qui précède, c'est la soi-disant "volonté de nuire" de la femme deux diapos plus tôt... Et la "volonté de nuire de la femme" (les hommes accusés de viol ne disent-ils pas tous que la femme qui les accuse "veut leur nuire" ou "briser leur carrière" ?)  se transforme sans transition en volonté de nuire des réseaux sociaux, présentés comme une entité ayant une "technique" de nuisance : parler de la plainte "déposée" et non de la plainte "reçue". "La vraie", celle qui "tient debout" en justice. 


La distinction est certainement intéressante sur le plan juridique, mais Nisand est à côté de la plaque. Révéler une plainte sur les réseaux sociaux n'est pas une démarche à visée juridique. C'est une démarche qui vise à dénoncer la personne contre qui une (ou plusieurs femmes) ont porté plainte. Précisément, comme l'a remarqué Nisand plus haut, pour que la personne en question ne nuise pas à quelqu'un d'autre. C'est une alerte, tout comme on alerte une population que l'eau courante est polluée ou que les baignades sont interdites en raison de la tempête. 


Cette notion lui passe manifestement par-dessus la tête. 


Il ressasse par ailleurs la question de l' "intentionnalité sexuelle", abordée par Madame Paricard dans sa conférence, comme si les intentions d'un violeur (ou d'un médecin infligeant une pénétration sexuelle non consentie - c'est à dire : un viol) avaient la moindre importance en regard du ressenti de la victime... 





Alors la réflexion porte du côté des professionnels et du côté des patientes. 


Du côté des professionnels, il ne suffit pas d'avoir un consentement initial, le consentement, il faut le réitérer avant le geste. Tout à l’heure Brigitte vous expliquait qu’elle demande : « Est-ce que vous souhaitez être examinée ? » et je vous conseille véritablement de poser cette question maintenant dans toutes nos consultations. 


Ah ben je suis content de voir qu'un professeur d'université valide en 2022 une pratique que j'ai commencée à adopter - clandestinement, parce qu'elle n'était pas "standard" - au milieu des années quatre-vingt. C'est réconfortant, d'être ainsi validé par un professeur. 


Mais il y a un deuxième verrou du consentement, c'est « Est-ce que vous êtes prête? » Ça laisse entendre à la patiente que vous tenez compte de son consentement, j'allais dire sur le moment même. 


Qu'est-ce qu'un "verrou" du consentement ? Mystère... 


Le consentement peut à tout moment être retiré. Je ne comprends pas les collègues qui entendent un « stop » et qui ne le comprennent pas. Je comprends pas. Le stop ça veut dire stop. Même si l’acte est entamé, je dirais même plus au cours d'une césarienne, une femme qui a une césarienne à vif peut être blessée à vie. Donc ça sert à rien de sortir un enfant en bonne santé, s’il va être dégradé par la dépression post-partale de sa mère ! Donc on a fait une recommandation au collège avec le CARO sur les césariennes à vif. En chirurgie, on ne s'arrête pas en cours de route mais la patiente est endormie ; en consultation, elle peut à tout moment couper le contact.


Ici encore, le décrochage est singulier. Nisand passe de l'examen clinique à la césarienne à vif. D'une horreur (un examen clinique brutal et douloureux) à une horreur pire encore. Et ce qu'il dit sur la "recommandation faite par le Collège et le CARO (une autre "société savante") n'est pas très rassurant. D'autant que les termes de la recommandation sont en eux-mêmes incompréhensibles. 


Comme d'autres avant lui, il délivre un discours subliminal (mais parfaitement audible) sur le fait que "sortir un enfant en bonne santé" est le but de la césarienne à vif mais que le traumatisme ainsi causé à la femme... va surtout faire du mal à l'enfant plus tard. La femme, on s'en fout... 


Et que veut-il dire par "en consultation, la patiente peut à tout moment couper le contact" ? Mystère. 




 

Du côté des patientes, il faut qu'elles sachent que le médecin se tient disponible pour réaliser un examen. Pour lequel elles ont pris rendez-vous, le médecin propose la patiente dispose.


Woah. Ces deux phrases fleurent le bon vieux sexisme antédiluvien ; le raccourci selon lequel "les femmes prennent rendez-vous POUR être examinées" a d'ailleurs été employé de manière quasiment identique par Letombe et Madelénat. L'une et l'autre sont allées à bonne école. 


On n'est pas très habitués à ça, on n'y est pas habitués, on n'a pas été formés 


Encore le "on n'est pas formés" - et habitués... à quoi exactement ? Et... t'as pas eu le temps de t'y former, depuis que t'es sorti de la fac ? Beaucoup de soignantes le font. Pourquoi pas toi ? 


et d'autant que l'empire du médecin et sa capacité de persuasion peuvent obtenir qu'une femme "se laisse" examiner. Se laisse examiner, ça veut dire que elle était pas tout à fait d'accord. « Mais enfin Madame, je vous prie, installez vous » et sous l'emprise, on peut accepter quelque chose qu'on ne voulait pas.


Quel rapport avec ce qui précède ? En dehors même du paternalisme crasse avec lequel Nisand l'évoque, la question de l'emprise est une question sérieuse, mais ici elle arrive comme un cheveu sur la soupe... et n'est pas suivie d'une explication puisque Nisand embraye immédiatement sur ceci : 


Le mot viol correspond à une autre entité que ce que vivent les femmes qui ont subi une violence médicale. Et confondre ces deux mots, c'est faire peu de cas des conséquences catastrophiques d'un vrai viol, mais c'est aussi une entrée dans la confusion.

 

Comme Madelénat, Nisand semble particulièrement hostile à l'emploi du mot viol, (dont il connaît bien mieux le sens, c'est certain, que les personnes qui l'ont subie !) mais au lieu de dire qu'il ne faut pas l'employer, il suggère 1° que les femmes qui l'invoquent se trompent de terme (bien sûr), et 2° que c'est une insulte pour les femmes qui ont "vraiment" été violées (mais pas pour celles qui n'ont fait que "se tromper" en "imaginant" que des médecins les ont violées). 


Et il parle alors d'une "entrée dans la confusion". Ah bon ? ... On s'attend à ce qu'il développe cette démonstration sémantique et explicite la nature de la "confusion" qui figure sur sa diapo et qui est le thème de la matinée, mais nos espoirs sont cruellement déçus, car ... 




Premier Conseil? La meilleure boussole... on vous a appris à la faculté à ne pas vous projeter. Moi, je vous conseille de vous projeter. Sans cesse demandez-vous  comment vous percevriez pour vous-même les paroles qui vont être dites ou les gestes qui vont être effectués pour vous-même, pour votre fille, ou encore mieux pour votre mère. Quand vous faites ça, vous allez être bien traitant. je ne dis pas qu'il faut l'auto-projection mais l'empathie c'est ça c'est se mettre à la place de l’autre : comment j'entendrais l’annonce qui vient de m’être faite ? 


Ici on retrouve les arguments habituels des sexistes qui prétendent ne pas l'être : l'invocation à la mère, à la fille... Et il termine sur "Comment j'entendrais l'annonce qui vient de m'être faite ?" 

Sauf qu'il s'agit plutôt d'entendre "l'annonce que je viens de faire à cette femme..." 


Et tout ça n'explique pas, encore une fois, comment Nisand est passé de la diapo précédente (l'examen, l'emprise) à celle-ci, qui parle... de quoi exactement ? De l'empathie ? Il en parle comme d'une boussole, mais son propos est plutôt... déboussolant. Et ça ne s'arrange pas avec la diapo suivante





 

Les causes du souci, 


De quel souci parle-t-il ? Du vécu des patientes ? Des accusations de viol ? 


c'est  la survenue d'une complication inopinée, l'existence d'un antécédent scotomisé – on n’a pas beaucoup parlé des antécédents de violences sexuelles mais y a des femmes qui ont oublié, pour pouvoir exister, le fait qu'elles ont été violées pendant pendant leur enfance. Et quand vous les examinez, ça fait un court-circuit avec quelque chose qui s'est produit et qu'elles ont oublié l'existence d'un vécu traumatique, quelle qu'en soit l'origine. 


Ici on retrouve comme "explication" des plaintes contre les gynécos, ou du refus de certaines femmes d'aller consulter, l'idée que les femmes qui se plaignent sont surtout celles qui ont été violées par le passé, déjà invoqué par les conférencières antérieures. 

Comme si les femmes qui refusent de consulter un gynéco avaient toutes fait l'objet de violences sexuelles auparavant. Et surtout, comme si ces violences (sexuelles ou grossophobes, ou homophobes, ou racistes...) n'avaient jamais pu leur être infligées par des gynécologues, justement !!! 


Et là, je pense aux milliers d'adolescentes qui, pendant des décennies, ont été emmenées de force subir un examen gynécologique parce que ces mêmes "praticiens" avaient convaincu leurs mères que c'était indispensable !!! 


Singulièrement, cette "cause favorisante" des plaintes n'était pas du tout mentionnée par Nisand dans la conférence de 2016. Il faut dire que la dénonciation des violences contre les femmes n'était pas aussi présente dans le "discours sociétal". Ici, Nisand récupère cette réalité pour en faire un argument supplémentaire de précaution transmis à ses collègues : "Attention, toutes les femmes que vous voyez sont peut-être des femmes violées et c'est pour ça qu'il faut être délicat (et méfiant) avec elles. 


Plus paternaliste et retors que ça, je meurs. L'idée que la délicatesse, ça puisse être un comportement de base, élémentaire, avec tout le monde, ne l'effleure pas. 



Une douleur importante mal maîtrisée, ça donne toujours une rancœur. 


Le mot rancoeur a été utilisé par Brigitte Letombe. Ils se sont manifestement passé le mot. Quoi ? Ah ! On me dit dans l'oreillette qu'ils sont très très proches l'un de l'autre. Bon, alors tout s'explique. 


Surtout quand elle est niée. « Madame mais non, vous n'avez pas mal, c'est dans la tête », ça, c'est le pire. Les actes effectués sans consentement ou sans explication sont à juste titre sur la sellette. On parlait tout à l'heure des colposcopie? Mais il y a encore des colposcopistes à Paris qui font des biopsies à la volée sans prévenir les patientes. Et la semaine dernière, il y en a un qui a fait une biopsie sur la vulve. Alors il peut dire qu'il a pas de procès mais parce que il a vu que il avait choqué la patiente, qu’il lui avait fait très mal. 


Et ça ne le "choque" pas, lui, que cette brute n'ait pas de procès alors qu'il s'agit, ni plus ni moins, de coups et blessures en plus d'être une faute professionnelle ? ... 


Il y a des comportements déviants qui nous ont été appris dans nos études de médecine... 


... Et que ceux qui (comme Nisand) les ont appris de leurs maîtres n'ont jamais remis en cause, donc ? Eh ben, ça en dit long sur le sens moral (enfin... son absence) de beaucoup d'étudiants en médecine, celui de leurs maîtres, et la culture violente du corps médical, qui tolère ces déviances et les passe sous silence. Mais bon, ils ont déjà du mal à se passer de Pozzi pour la pose d'un DIU, alors on va pas en plus leur demander de cesser d'être franchement déviants... 



 


Le droit des femmes et leur autonomie, Sophie a insisté la parole des femmes qui doit être entendue. Et la nouvelle civilité sexuelle -- je vous renvoie au livre d'Irène Théry. (????) Plus d'asymétrie dans les désirs, la honte doit changer de camp non plus. Non plus « Protégez vos filles » mais « Eduquez vos garçons ». Et il y a l'ouverture du parapluie en chaîne et des purifications collectives qui aboutissent au bannissement d'un professionnel avec appel à témoin sur les réseaux sociaux. Ça, c'est une vraie maladie, mais elle nous arrive gravement. 


Ici encore, le texte (et sa lecture à haute voix) sont confus, déconnectés des propos tenus juste avant. 


L'allusion à "l'appel à témoin sur les réseaux sociaux" comme beaucoup d'autres, ne renvoie à rien, et il faut retourner vers la conférence de 2016 pour comprendre de quoi il s'agit - car elle renvoie à une affaire très précise, que Nisand décrit en détail... Jusqu'à raconter qu'il est allé défendre son collègue aux assises, et que ses arguments lui ont été renvoyés dans la figure, car il n'avait pas lu le dossier.  




Alors hier je suis allé sur Twitter et voilà un témoignage. (Il lit la diapo.)... 5 octobre sur Twitter et juste en dessous je l'ai caché : appel à témoignage dans la petite ville française en question. C'était hier. Donc, les réseaux sociaux vont aggraver la situation.


L'obsession des conférencières précédentes pour les réseaux sociaux n'épargne pas Nisand. Cinq ans plus tôt, dans la conférence de 2016, ce rôle d "amplificateur de rumeurs" était tenu par les médias. Mais, comme il le répète depuis longtemps sur un ton sentencieux et menaçant : "Le monde change..." 




 

Mon deuxième conseil, après se mettre à la place des patients. Dépister les antécédents de violences sexuelle 20% dans la population générale, 50% dans l'endométriose, 80% dans les douleurs pelviennes, 100% dans le déni de grossesse


??? D'où vient cette dernière statistique, qu'il mentionne mais n'a pas inscrite sur sa diapo ? 


 par pudeur parfois par méconnaissance, les gynécologues et sages-femmes n'abordent pas ces questions, même lorsqu'ils présument l'existence d'un antécédent antérieur, et cet incident est souvent dans le cadre familial où éducatif. Ça change la prise en charge.


What ? La prise en charge de quoi ? Par qui ? Dans quel cadre ? 



 


3e Conseil, évitez les gestes et les paroles malheureuses. Il faut du tact pour aborder un problème d'obésité, 


... un tact que les médecins "n'ont pas appris à l'école", on l'a compris, ni dans le cadre familial - ce milieu si propice aux agressions sexuelles qui fragilisent les femmes - ni à la faculté. On se demande donc à quoi servent les dix années de formation qu'ils s'infligent, les pauvres... 


il faut du tact et je pense que les gens qui veulent aborder par exemple un problème d'addiction peuvent choquer sans s'en rendre compte les patients, donc il faudrait des formations genre jeu de rôle et des séminaires de compagnonnage et pourtant on ne le fait pas assez. 


Ah, mais justement, les jeux de rôle et séminaires de compagnonnage sont légion en médecine et existent depuis longtemps, M'sieur Nisand !Ils commencent par le bizutage, se poursuivent par les "soirées d'intégration", les "tonus" et autres "fêtes d'internat" (même en temps de pandémie, car les médecins sont invulnérables et ne peuvent jamais infecter personne, bien sûr !), sont immortalisés par des fresques que le monde entier nous envie et se pérennisent sous la forme de colloques, congrès et dîner de labos. 

Le problème, c'est qu'on n'y apprend pas la délicatesse...  

Oh, il y a bien des expériences qui tentent vaillamment de prendre le contrepied de ces "traditions", mais elles sont minorisées, marginalisées, méprisées par la plupart des facs, et manquent cruellement de moyens et de diffusion. 

Alors ce discours doucereux de mandarin bienveillant ne trompe personne. 


J'aime beaucoup la phrase qui conclut la diapo ci-dessus. Malheureusement, elle passe inaperçue. Nisand ne la lit pas et ne la commente pas non plus. 




 

Retenez cette phrase : « Céder n'est pas consentir ». Franchir la porte d'un cabinet de gynéco ne vaut pas pour un accord tacite de gynéco... d'examen. La deuxième demande juste avant un TV ou un spéculum, la présence d'un ou plusieurs tiers, y compris un étudiant expose très gravement... j'ai fait toute ma vie des des consultations avec un étudiant et quand une femme me disait, Monsieur le Professeur, j'aimerais être seule avec vous. J'avais, j'ai honte de l'avouer aujourd'hui, je disais « Madame, je suis professeur, vous me voyez gratuitement ben c'est normal que j'ai un assistant avec moi » et je refusais leur demande de virer l'étudiant...  Shame


Shame ? De ne pas avoir demandé à l'étudiant de sortir... ou d'avoir tenu un discours de classe  ? "Chuis professeur, vous me payez pas, faut pas m'en demander trop"... 


Et si t'as fait ça toute ta vie, t'as arrêté quand, exactement ? C'est pas un peu tard, comme "prise de conscience" ?  


Faire un toucher vaginal poser un spéculum sans consentement, expose à la plainte pour viol et si vous le faites faire par un étudiant, c'est viol en réunion, ce qui se produit ces derniers temps.


Là encore, on est frappé par la violence de l'analogie, cette même violence qu'il dénie aux principales intéressées !!! Et on se demande aussi à quelle affaire récente il fait référence... 




 

Les conséquences : fin des touchers vaginaux systématiques tous les gestes sont expliqués, justifiés et consentis. Attention à la mise à l'écart de l'accompagnant. En obstétrique, on a souvent tendance et c'est souvent nos anesthésistes qui poussent les accompagnants dehors, 


Oui, bien sûr. Les viols c'est la faute des femmes séductrices et confuses, les mises à la porte d'accompagnants la faute des anesthésistes. Les obstétriciens ne se le permettraient jamais... 


ça introduit de la suspicion de la part de l'accompagnant, faut lui demandez s'il veut rester, et s'il veut rester, pourquoi le mettre à la porte? Respect affiché de la pudeur, qui est une vertu, personne ne peut désexualiser son propre sexe quand vous allez chez le docteur et qui vous regarde vos hémorroïdes, vous pouvez pas désexualiser et donc, même si nos gestes ne sont pas sexuels pour nous, ils peuvent l'être pour nos patientes 


Ah bon ? Première nouvelle. Je ne compte pas le nombre de vos confrères qui affirment pourtant mordicus à qui veut l'entendre, en privé et en public, qu'un geste médical ne peut pas être sexuel puisque, tout le monde le sait, les médecins n'ont pas de sexe. Ni d'inconscient. Ni de mauvaises pensées. La blouse les protège de tout ça.  


et ça, c'est le grand écart dans notre profession, pour nous, mettre une sonde vaginale, c'est rien pour une patiente, c'est une catastrophe. Je vais dans plein de maternités en France et je vois. que devant l'assemblée ébaubie des externes, on met une sonde vaginale sans recouvrir la patiente. C'est une honte. On peut pas mettre un objet dans le vagin d'une femme devant un public, même pas devant le mari.

 

Que dire ? Cette description, Nisand n'a pas l'air de la trouver assez insupportable pour se retenir de la livrer à son public dans toute sa crudité. A mesure que son propos se déroule, il semble de plus en plus désinhibé. Et de plus en plus éparpillé. 




 

Autres conseils, aucune familiarité ni commentaire hors médecine on parle pas de sa famille aux patientes ligne rouge entre vie pro et vie perso, la relation médicale ne donne aucun plaisir particulier aux médecins. Elle n'est que professionnelle de son côté.  


Puisqu'on vous le dit... 


Attention aux annonces laisser du temps, ne pas dire à une patiente qu'elle ne peut pas entendre. 


Et qui sait mieux qu'une femme ce qu'elle peut ou non entendre ? Je vous le donne en mille : Israël Nisand !  


Attention à l'abus de pouvoir médical. 


Attends ! Tu développes pas plus que ça ? On aimerait savoir ce que tu entends par là, pourtant... Ah, mais non... 


Savoir exiger (sic !) les exigences abusives. Madame, je vous dis non, là, vous voulez un nouveau type de pansement pour la césarienne. Je n'ai pas l'habitude d’utiliser ce pansement, je vous dis non. 


Là aussi, on se demande ce que ces "demandes abusives" viennent faire au milieu du pêle-mêle précédent. Mais il s'agit d'une thématique récurrente chez Nisand : les femmes sont séductrices, exigeantes, elles prennent leurs désirs pour des réalités, elle sont trop familières, trop envahissantes avec les médecins qui sont "trop gentils". Tout ceci est décrit dans la conférence de 2016, de manière beaucoup plus "ordonnée" (mais tout aussi abjecte) qu'ici. 


Respecter et avoir de l'empathie pour ses patientes, ne jamais dire si dans la tête les protocoles nous guident. Oui, mais secrètement : "Madame, c'est le protocole" c'est insupportable. »


Traduction : "Ya des protocoles. Ils sont trop compliqués à expliquer - ou pour que les femmes les comprennent. Faut les suivre sans le leur dire, pasque, bien sûr, faut pas qu'elles les refusent parce qu'elles comprennent pas...."  


Oui, je sais, c'est fatigant. Et croyez-moi, ça m'a coûté d'écouter et de lire tout ça. Mais c'est pour la bonne cause. 


 

Autre conseil, user et abuser de la communication non verbale. 


Attends ! Attends ! C'est quoi ce titre ? Qu'entends-tu par "sinistralité" ? C'est pas la première fois que tu utilises des mots qui n'existent pas. "Incestuel", que tu dis plus loin, était déjà dans la conférence de 2016. Mais là je t'ai déjà entendu dire "post-partal" et substituer plusieurs termes à des mots qui leur ressemblent, et employer des expressions ("couper le contact", "viol en réunion") tout à fait bizarres. Est-ce que tu t'entends parler ???? Et est-ce que tes collègues t'entendent parler ? Et ça ne les tracasse pas ? 


Tout à l'heure, j'entendais Madame (inaudible)  parler sur la mort fœtale in utéro. La communication non verbale, nous ne nous en servons pas assez. 


Oui, tu te sers plus volontiers de la communication verbale, à tort et à travers, et ça se voit. 


Ce qu'on dit entre nous des patientes, il faut faire attention, on voit qui écoute  nos...  dicter les courriers devant les patientes, c'est un conseil que je vous donne : ça vous obligé à édulcorer votre vocabulaire, à mettre des choses entre les lignes et ça montre à la patiente que vous n'avez rien à lui cacher. 


Est-ce que c'est moi ou là, tu viens de dire une chose ("mettre des choses entre les lignes") et son contraire ("ça montre que vous n'avez rien à cacher") ? 


Savoir aborder les sujets difficiles et se mettre à la place des patientes


Tu l'as déjà dit dans la diapo "Premier conseil". C'est pas plus convaincant cette fois-ci. 




 

Quand on est à la rubrique faits divers, c'est trop tard. On n'arrête plus la machine pour plein de raisons, les médecins sont toujours condamnés dans les faits, parfois, même si c'est rare, mais dans les têtes toujours, ce qui, de mon point de vue, est bien pire. Le sujet est aveugle. 


Là aussi, tu te répètes : c'est exactement ce que tu disais déjà en 2016, et ce que tu as écrit sur une diapo pour la conférence d'alors (ci-dessous). 




Le sujet... j'ai été très surpris de voir les statistiques que nous montre Amina sur les médecins qui ont des rapports sexuels avec leurs patientes. Je tombe de la Lune, je suis ulcéré, alors je suis ulcéré quand c'est un moniteur de voile qui subjugue ses petites stagiaires. Je suis ulcéré quand c'est un enseignant qui subjugue ses élèves. Je suis ulcéré quand un médecin profite de sa position dominante pour son plaisir personnel. 


Là, mon bon professeur, je suis très très surpris. Car, au tout début de la dite conférence de 2016, tu déclarais textuellement : 


"Ayant participé il y a quelques années à un petit congrès, certes dans le sud de la France, où on votait dans la salle, la question qui était posée, avez-vous déjà eu des rapports sexuels avec une de vos patientes? Il y a eu 50% de réponses positives. On peut dire, "On est dans le Sud, c'est des gens qui exagèrent..." Mais ça m'a donné l'idée... que les problèmes graves qui peuvent toucher nos collègues, je me suis dit, en général, les complications graves dans la pratique médicale, c'est des choses dont on parle entre nous et celle-là, on en parle jamais..."


Donc, les chiffres que citent la Dre Yamgnane, s'ils te surprennent aujourd'hui, c'est soit que tu as fait semblant d'oublier ce que tu disais il y a six ans, soit que tu as vraiment oublié, et dans un cas comme dans l'autre, c'est très très problématique... (Et ton racisme antiméridional s'entend, tu sais...) 


Les médecins, je vous le rappelle sont des notables. C'est bien vu de les fustiger, voire de les arrêter. Et j'ai vu des magistrats extrêmement contents de faire ce petit job là, parce que celui qui éradique les pervers est un sauveur et celui qui le raconte vend du papier. Donc sachez qu’il y a plein de gens qui ont intérêt à ce genre de pépin. Je l'ai vu dans ma ville.  


Et tu répètes des arguments déjà employés et immortalisés dans la diapositive ci-dessous en 2016




Il y a d'ailleurs de nombreuses répétitions entre 2016 et 2022, ce qui montre à quel point ta pensée n'a nullement évolué mais s'est essentiellement rigidifiée... sans pour autant devenir plus claire. Et en voici une autre illustration frappante. 


(2022)

 


Alors? Il y a, je vais terminer sur la très grande ambiguïté qu'on aborde pas souvent. Comment distinguer entre une caresse maternelle et un geste pédophile? Vu de l'extérieur, c'est la même chose. Comment distinguer entre un toucher vaginal et un accouche — un attouchement sexuel Il y a des collègues qui ont été condamnés pour attouchement sexuel, moi, j'en fais trente par jour. Vu de l'extérieur, c'est la même chose et pourtant, il y a une très grosse différence. La mère agit au bénéfice exclusif de l'enfant. C'est normal. Le gynéco agit au bénéfice exclusif de la patiente. C'est normal. Si on peut démontrer qu'il y a pris du plaisir, c'est la taule. Et ça m'est arrivé d'aller défendre un de mes praticiens hospitaliers, à la Cour d'assises et là magistrate m'a dit, mais « Monsieur le Professeur, Comment vous expliquez que le docteur, ici hein dans la case de la cage de verre, avait des érections qui ont été senties par plusieurs patientes séparément lorsqu'il leur prenait la tension ? » C'est terminé, les patientes étaient déconnectées, elles avaient fait le même témoignage. On avait été capable de démontrer que le bon docteur en question prenait du plaisir à [borborygme inaudible].


Ouais, il a beau avoir répété qu'il faut "se mettre à la place des patientes", il n'arrive pas à le faire quand il s'agit de patientes qui ont subi agression sexuelle ou viol. Typique ! 


En 2016, la conférence comprenait la diapo ci-dessous : 




Les diapositives sont quasiment identiques, et le propos est le même : pour Nisand, "de l'extérieur", il n'y a pas de différence entre un geste affectueux et un geste répréhensible. Le problème, c'est qu'il ne s'agit pas de ce qui se voit, mais de ce que les personnes concernées par ces gestes ressentent.

La confusion n'a pas lieu, comme il le prétend, "dans l'esprit des femmes" (ou des magistrats) mais dans le sien : il assimile la relation entre gynéco et femme à celle de mère et d'enfant. C'est pas seulement paternaliste et sexiste, c'est bête. C'est de la psychologie d'avant-guerre. Donc, qui a au moins cent ans. D'ailleurs, il enchaîne en reprenant une théorie bien à lui :  




Donc, qu'est-ce que le transfert ? Vous avez tous besoin du transfert, le transfert c'est la relation de dépendance confiante par rapport au médecin, annonce un cancer de l'ovaire à une femme et l'emmener dans le chemin extraordinairement mutilant du cancer de l’ovaire, ça veut dire que la patiente va avoir une totale confiance en vous. Cette confiance ressemble à la relation parents enfants, elle en est même le modèle, et on lui attribue des pouvoirs supérieurs au pouvoir réel. C'est parce qu'il y a un transfert que les patientes vous attribuent et c'est l'effet placebo. Le transfert vous permet d'aller plus loin que vous ne seriez allé autrement et il est nécessaire dans les prises en charge définit — euh — difficiles. 


Le transfert (qui n'est pas du tout ça, mais il a sa définition bien à lui) est un de ses "chevaux de bataille", son explication à toutes les "projections" que font les femmes sur les médecins et qui les conduisent à se sentir successivement "séduites puis abandonnées", puis à porter plainte. Il en allait déjà ainsi en 2016 avec la même diapo




(...) Un père ou une mère qui ne prennent pas de distance avec leur enfant, qui est bien sûr amoureux d'eux et qui voudrait aller toucher leur zizi. Non, ça, ce n'est pas possible. Papa, je veux t'épouser. Non, ça n'est pas possible. L'interdit est formulé et c'est le même interdit, ce qui doit être formulé symboliquement dans la relation médicale parce que cette relation incestuelle fait des dégâts. L’abus de confiance, d’un médecin fait des dégâts et c'est les mêmes dégâts que ceux de l'inceste.


Et on en arrive à sa fameuse définition des liens "incestuels", terme qu'il se flattait en 2016 d'avoir inventé pour qu'on "ne confonde pas" avec "incestueux"... mais sans bien expliquer la différence. (La différence, c'est seulement... qu'il a choisi d'inventer un mot pour servir ses "théories".)  





Ce qui me trouble profondément en lisant tout ça, ce n'est pas seulement que ses "concepts" soient caricaturaux, grossiers, insultants, complètement infondés et reposent sur des "théories" psychanalytiques qui n'ont plus cours aujourd'hui (sauf dans les cercles médicaux français les plus rétrogrades) ; c'est aussi que personne, en six ans, ne se soit inquiété de voir un grand patron de la gynécologie défendre ses collègues poursuivis pour agressions sexuelles et viols avec des explications aussi foireuses !!! 


La conférence de 2016 est à cet égard significative ; il y raconte plusieurs "cas" (dont un qui le concerne, lui !!!) et les expliquant toujours par les "désirs projetés" des patientes "saisies-par-le-transfert" sur des praticiens "trop gentils et dépassés". Tou--jours !!! Et en nous révélant qu'un jour, allant "plaider" pour un confrère accusé de violences sexuelles, la magistrate l'a, ni plus ni moins, mouché en lui montrant qu'il disait de grosses, grosses bêtises... 


 

(2022)










Et c'est pourquoi il y a des femmes qui en veulent tellement à mort. 


Eh oui, les patientes amoureuses et déçues, c'est terrible... Pauvres gynécologues... 


Le transfert est un piège à médecin. Non avertis, certains médecins peuvent confondre l'expression du transfert avec le sentiment amoureux d'une patiente. Ils sont flattés par l'effet produits sur une patiente enorgueillie par une belle réussite médicale. Docteur, vous êtes le christian-dior (sic !!!) de la chirurgie gynécologique et l'admiration qu'elle suscite est terrible, elle est toxique pour la patiente. 


(2016)           


Aaaaah !!!! C'est l'admiration que le médecin suscite en elle qui est toxique pour la patiente. Pas les attouchements et les viols commis par les médecins. La femme a mal compris, elle a fantasmé ! Et la punition qui est infligée à leurs agresseurs-malgré-eux est donc, indiscutablement disproportionnée. 

Ben voyons ! 





(Il a tenu un discours identique en 2016, mais cette année il a fait une diapo, pour que l'auditoire comprenne. Enfin, pour qu'il n'y comprenne goutte...) 

 

C'est ma dernière plaque. (En fait, non, sur ce point-là aussi il est un peu confus...) Attention aux mots et aux gestes qui génèrent la confusion. Tutoiement non. Numéro de portable sauf exception, invitation non. Geste et tape amicale toujours mal interprété, ma petite dame, ma petite chérie. L'utilisation du prénom, sauf antérieur, ne faites pas. Donner l'impression à une patiente qu'elle sort du lot ne le faites pas. Ne faites pas des remarques sur son corps. Sur ses habits. Vous ne pouvez pas accepter le dialogue sur votre propre famille. La relation médicale ne donne aucun plaisir aux médecins... 


Seulement des érections réflexes. 


...Et les réseaux sociaux, bien sûr, accroissent et permettent aux femmes de se retrouver après une mauvaise aventure.

 

Ici, de manière assez intéressante, il passe très vite la diapo, qu'on n'a pas le temps de voir. Heureusement, grâce à la technologie actuelle, on peut quand même la saisir. La voici : 













 Et voici celle de 2016 sur ce thème... Ah ben oui, c'est la même... 




 








Le monde change. Gare à ceux qui ne l'ont pas vu, les rapports se tendent, les pouvoirs sont contestés, les abus sont poursuivis. Et cette inversion des pouvoirs que nous vivons actuellement aura ses excès et ses victimes


Les victimes, ici, bien sûr, ce sont les pauvres médecins soumis aux abus des femmes en raison de l' "inversion des pouvoirs"... Et qui ne peuvent même plus compter sur la solidarité confraternelle - ce que le petit Patrick Madelénat déplorait déjà une demi-heure plus tôt au sujet de Daraï, "dénoncé" par des étudiantes qui auraient dû lui être fidèles... 


Et malheureusement, les "conseils de prévention" de Nisand se résument en tout et pour tout à se méfier de tout le monde, posture paranoïaque illustrée par son petit camarade Madelénat. 

C'est maigre. 




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A l'issue de cette lecture commentée des propos de Nisand, comme vous j'en suis sûr, je suis épuisé. 

Par sa logorrhée, sa pensée circulaire, ses concepts foireux, son sexisme, son obscurantisme. Comme on l'est devant un discours qui n'a ni queue ni tête. 

Nisand ressasse et répète les mêmes idées circulaires depuis 2016, au moins. Son discours n'évolue pas, il se rigidifie... et devient de plus en plus confus. N'est-ce pas inquiétant ? 

Mais si on en revient à l'essentiel, ce qui frappe le plus n'est pas ce qu'il dit, c'est ce qui n'a pas été dit pendant toute la séance. 

Le mot "éthique" n'a pas été prononcé une seule fois. Pour l'obtention du certificat de gynécologie, l'éthique est sans doute une matière optionnelle

Celui de "déontologie" a été mentionné une seule fois, pendant la conférence de Mme Paricard - qui pouvait difficilement faire autrement. 

L'expression "responsabilité de la profession" n'a évidemment jamais été prononcée. Et encore moins celle de "remise en cause".

Aucune intervenante n'a exprimé la moindre honte, la moindre révolte, le moindre dégoût -- et aucune n'a réellement admis la réalité des violences gynécologiques (les violences obstétricales n'ont été mentionnées que de manière anecdotique). 

Et par-dessus tout, en dehors d'une seule vignette, personne pendant cette suite de communications n'a cité la parole des premières intéressées et il n'a jamais été question de la souffrance des femmes, ni de la moindre réparation à leur proposer. 

Je ne prétends pas avoir tout compris mais sur un point au moins, je pense qu'il n'y a aucune "confusion" pour personne : dans l'esprit du Professeur Nisand et de ses collègues, les seules personnes qui souffrent vraiment des viols en gynécologie-obstétrique, ce sont les gynécologues-obstétriciens. 

D'ailleurs, la simple évocation du mot les met à la torture. 

Marc Zaffran/Martin Winckler