dimanche 31 mai 2026

Rendez-vous avec une soignante - par Aurèle Guilmain

Aujourd'hui, le blog accueille un texte d'Aurèle Guilmain, patient impatient et exigeant, comme il est légitime de l'être quand on confie son corps et sa santé à une personne qui se veut professionnelle... 
MW

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J’aurais dû annuler le rendez-vous. 

Voilà ce que je me répète intérieurement dans la salle d’attente en triturant, au fond de ma poche, la liste des symptômes à évoquer avec ce nouveau médecin.  

L’hôpital, c’est un peu ma deuxième maison mais à chaque fois que j’y entre en tant que patient, je laisse à l’extérieur les traits de personnalité acquis à l’âge adulte : 

Dr. Doudoux, la « force tranquille », spécialiste en bobologie et soutien psy pour tous. Il dégaine l’antiseptique et la parole réconfortante plus vite que son ombre. N’essayez pas de l’embrouiller, il a passé son brevet de secourisme et fait deux années de Médecine. 

Le prof en communication, roi de l’argumentaire pacique et paciant, expert en relation patient-médecin. Il déteste l’injustice qu’il n’hésite pas à dénoncer avec force.  Sans eux, je ne suis plus que le gentil patient souriant, plein d’appréhensions, qui tente de sauver les apparences.  

Par contre, celui qui refait toujours surface dans ces moments-là c’est le «petit moi» de deux ans. Celui qui se souvient parfaitement des terriantes manœuvres de contention et de l’énorme main qui a écrasé un masque étouffant sur son visage sans prévenir.

Pour lui, les «blouses blanches» sont des gens violents et menteurs qui ne croient pas ce qu’on dit et dont on doit absolument se méer. Il ne se gênera pas pour me le rappeler à grands coups de pieds dans le ventre.  

Dans la salle d’attente, vous verriez quelqu’un de très mince, le visage serein avec quelques cernes tout de même (je ne suis pas là pour rien) alors qu’en réalité, je suis stressé et obèse.  Le long de mon parcours médical, j’ai développé plusieurs fascias extracorporels : en premier, celui de la peur puis celui de la honte et celui de la méance.

Trois autres ont été ajoutés par le monde médical : le mépris, le jugement et l’indifférence. Une superposition de barrières impénétrables et suffocantes. 

Heureusement, il me reste une arme infaillible que je dégaine à chaque consultation, examen ou intervention chirurgicale. La trousse de secours à toujours avoir sur soi à l’hôpital : l’humour.  

Le milieu hospitalier et la santé en général sont une source intarissable de blagues et il paraît que j’en abuse. 

Alors que j’attends qu’on appelle mon nom comme un étudiant avant un oral, ma mère me chuchote une énième fois à l’oreille : « S’il te plaît, essaie de ne pas faire d’humour sinon tu ne seras encore pas pris au sérieux. » 

C’est mon tour.

Je me déplace péniblement sous le poids de mes fascias.  Le gamin s’agite contre mon cœur.  2nd et 36ème degré devront rester dans la salle d’attente cette fois. 

Dr. Doudoux et le prof sont allés boire un godet à la cafétéria. 

J’aurais vraiment dû annuler le rendez-vous. 

Dr. A. m’invite à m’asseoir avec un sourire, il me semble. Je ne suis pas sûr parce que je suis en train d’évaluer quelle chaise permettra une évasion rapide.

Je choisis la plus proche de la porte et je déplie ma liste de symptômes en la tenant fermement des deux mains comme si c’était la chose la plus stable de l’univers.  

Dr. A. consulte mon dossier sur son écran et me demande : « Expliquez-moi ce qui vous amène en consultation aujourd’hui.» 

Je savais ce que je devais répondre, j’avais tout préparé et répété depuis un mois mais là, plus rien ne me venait à l’esprit même en cherchant dans ma petite liste alors j’improvise : 

«D’abord il faut que je vous précise que je suis complètement nul pour exprimer mes symptômes. On m’a toujours dit qu’il fallait que je sois fort alors je ne sais plus comment faire mais bon, si je dis que j’ai mal, ça veut dire que j’ai vraiment mal. Imaginez-vous pire que ce que je dis ! » 

Elle me regarde un peu surprise.

J’essaie de me rattraper : «Désolé, je me rends compte que c’est bizarre comme entrée en matière.» 

À ce moment, il s’est passé quelque chose d’incroyable : la Doc. a quitté son ordinateur et dans un geste rapide, elle a fait rouler sa chaise pour se placer juste en face de moi. Elle s’est penchée en avant et en plantant ses yeux dans les miens, elle a transpercé d’un coup mes trois premiers fascias. 

«Ne vous inquiétez pas, ça va bien se passer, m’a t-elle dit d’une voix apaisante et déterminée.» 

Franchement, intérieurement, j’ai sursauté parce qu’en face de moi, j’ai quelqu’un qui me regarde avec bienveillance et qui semble sincèrement vouloir m’écouter. 

C’est la première fois de ma vie que ça m’arrive et derrière l’épais fascia de la méfiance, avec un petit sourire pour sauver les apparences, je commence à parler. 

De temps en temps, je fais une pause dans mon récit, juste pour vérier si elle est toujours d’accord pour m’écouter.

À chaque fois, elle m’encourage du regard et me relance avec une question. Elle prend le temps mais je me limite quand même de peur de fatiguer sa gentillesse en parlant trop. 

«Maintenant je vais vous ausculter.» 

Évidemment, bien sûr, c’est toujours comme ça que ça se passe, je le sais depuis l’enfance.

Je me lève d’un air le plus confiant possible mais le gamin me piétine les intestins et me broie l’estomac.  

Depuis que j’ai 18 ans, je me répète «C’est bon, je suis majeur maintenant, je suis capable de dire non» mais le gamin sait parfaitement que j’en suis incapable parce que je suis l’élève docile à qui on a demandé de faire tout ce que dit le docteur, de ne pas lui poser de questions, de ne pas se plaindre, de ne pas pleurer…

Jamais je n’oserai dire non. 

Dr. A. écoute mes poumons avec des gestes assurés et doux. Pour une fois, je n’ai pas eu besoin de me déshabiller.  

Elle me demande de m’allonger et le gamin me comprime le thorax en tambourinant sur mon cœur. C’est dans cette position qu’en général tout bascule. 

Je joins mes mains sur mon sternum en plaquant les bras contre mes côtes pour protéger le gamin sûrement et j’utilise la dernière arme qu’il me reste pour donner l’illusion d’une assurance sans faille : le sourire.  

Dr. A. commence à palper mon ventre délicatement mais je ne peux pas m’empêcher de sentir les centaines de mains souvent brutales qui sont passées avant les siennes.

Ensuite elle palpe mes ganglions et quand elle arrive au niveau inguinal, je rassemble toutes mes forces pour ne pas bouger et avoir l’air serein mais je crois que je me raidis et que je ferme un peu les yeux. 

Alors une deuxième chose incroyable s’est passée : elle a soudainement arrêté de m’ausculter, pile au moment où ça devenait vraiment trop difficile à supporter pour moi.  

Est-ce qu’elle avait vu ou senti quelque chose ? Est-ce que c’était conscient ou inconscient ? Je ne sais pas mais ça m’a surpris et énormément soulagé.  

En sortant de la consultation, mon fascia de la méance s’est aminci et je me sens un peu moins lourd. J’ai l’impression d’avoir vécu quelque chose d’irréel, une sincère considération qu’on m’avait refusée jusqu’ici. 

Quand mes proches me demandent quel est le diagnostic du Docteur, je ne trouve qu’une chose à leur répondre : «Elle m’a écouté, respecté et ausculté avec bienveillance. C’est la première fois que ça m’arrive. C’est bizarre.» 

Dr. A. a dit qu’elle m’appellerait pour me donner les résultats des examens complémentaires et elle l’a vraiment fait. Elle a dit qu’on se reverrait en consultation  et elle a tenu parole. Elle ne m’a pas laissé tomber et m’a suivi au-delà de sa spécialité. Même si elle ne m’a pas guéri, elle m’a réellement soigné. 

Je souhaite à tous les soignants d’un jour être le Dr. A. de quelqu’un : un «soignant-médicament» qui fait un bref passage dans la vie d’un inconnu pour y laisser un souvenir apaisant auquel se raccrocher dans les moments difficiles.

Quelqu’un d’attentionné qui aura su estomper, l’espace d’un instant, les traumatismes du passé.  

Aurèle Guilmain 

lundi 26 mai 2025

"Pour nous aider à mourir" - un manifeste sur la fin de vie par Martin Winckler (en accès libre)


En 2024, alors que la loi sur l'aide médicale à mourir patinait lamentablement, et qu'Emmanuel Macron la faisait patiner encore plus en décidant la dissolution de l'assemblée, j'ai écrit ce texte initialement destiné aux éditions P.O.L. 

Il n'a pas été publié et, à l'heure où j'écris ceci (mai 2025) il semble que des lois soient sur le point d'être discutées à l'assemblée nationale ; mais mes remarques restent les mêmes, et je mets ce texte au format PDF en accès libre pour qui voudra le lire. 

Note : Ce texte est gratuit et dénué de copyright. Sentez-vous libre de le diffuser à qui vous voudrez, en citant son auteur et, de préférence, sans le récrire. 😉

Bien entendu, tous les commentaires et courriers en réaction à ce texte seront eux aussi bienvenus. 

Martinwinckler@gmail.com

PRESENTATION

L’aide médicale à mourir est un soin, l’ultime soin que chacune, chacun de nous devrait, le moment venu, pouvoir obtenir sans avoir besoin d’implorer qui que ce soit.   

La question n’est plus, en 2025, de savoir s’il est souhaitable ou non de la légaliser. Ce sera une mesure de justice aussi élémentaire que la légalisation de l’avortement car, aujourd’hui, en France, pour quitter la vie sans douleur et à l’heure de son choix, il faut avoir de l’argent.  

Malheureusement, même si une loi est votée, les premières personnes concernées auront beaucoup de mal à faire respecter leurs volontés. Car lorsque le corps social est élitiste et hiérarchisé, le corps médical est l’un des principaux obstacles à la liberté individuelle.    

TABLE DES MATIÈRES

« D’où tu parles ? » ............ p.5

Gilbert ............ p.6

Ange, qu’on appelait « Zaza » ............ p.8

Nelly ............ p.12

La mort dans la vie ............ p.14

« Péché mortel » ............ p.16 

Morts violentes............ p.21

Suicide, mode d’emploi ............ p. 26

Définir sa vie ............ p.29

Quelle dignité ? ............ p. 32

Une « bonne » mort ? ............ p. 35

« Galatée » ............ p. 39

Aube ............ p.42

Vincent Humbert ............ p.47

Les mots pour (ne pas) le dire............ p.50

« Est-ce bien raisonnable ? » ............ p.54

« Il faut protéger les personnes vulnérables » ............ p.57

« Il faut d’abord s’occuper des soins palliatifs » ............ p.64

« Les médecins ont pour vocation de sauver des vies » ...........p.66

« Le médecin n’a pas pour mission de donner la mort » .........p.70

« Et toi, le donneur de leçons ? » ............ p.76

« Fille aînée de l’Église... et de la psychanalyse » ............ p.81

De l’éthique et du Canada............ p.86

La mort choisie par les Belges............ p.90

L’insoutenable opacité de la loi française............ p.94

L’aide à mourir est un soin............ p.103

Sans foi ni loi ............ p. 108

Aux soignant·e·s............ p.112


Pour télécharger le texte au format PDF, cliquer ICI. 

Sur le même thème, on pourra aussi lire mon roman "En souvenir d'André" (POL et Folio) 




mardi 25 mars 2025

La médecine inégalitaire - à propos de "La Santé est politique" de Miguel Shema


Je ne connaissais pas Miguel Shema (mais je sais à présent qu'il a écrit dans le Bondy Blog, tient un blog sur le site de Médiapart et publie des vidéos régulièrement). 

Il m'a fait envoyer son livre via nos éditeurs respectifs, en l'accompagnant d'un mot amical qui disait ceci : "Ce livre est traversé par une question qui vous a habité il y a quelques années : Pourquoi y a-t-il tant de médecins maltraitants ?" Comme vous, j'ai essayé d'y répondre." 

Il faisait ainsi référence aux Brutes en Blanc (Flammarion, 2016), qui avait fait couler beaucoup d'encre, et suscité l'émoi du conseil national de l'Ordre des médecins. 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Miguel Shema n'y va pas avec le dos de la cuillère. Son livre, solidement édifié sur d'innombrables références scientifiques (en particulier de nombreuses enquêtes et travaux de sociologie) démonte le mythe, bien ancré en France, selon laquelle la médecine serait délivrée également à tout le monde. 

En moins de 200 pages et de manière accessible et limpide, l'auteur montre au contraire que le système de santé français discrimine les personnes en fonction de 1° leur origine ethnique réelle ou perçue comme telle par les institutions et les professionnels 2°  leur milieu socio-économique, leur niveau de langue et leurs handicaps,  3° leur orientation sexuelle et/ou leur identité de genre. 

Rien de tout cela n'est nouveau en soi. Ce qui l'est, c'est la densité des preuves que Miguel Shema énonce dans son livre, et la finesse de son analyse, qui décrit - par exemple - comment l'ignorance des professionnels interdit aux personnes ne maîtrisant pas la langue française d'accéder à des soins de qualité. Ainsi, un service national d'interprétariat par téléphone (ISM Interprétariat) couvre l'ensemble du territoire, mais une majorité des médecins n'y font jamais appel pour interagir avec les personnes allophones. En refusant de chercher à entendre les patient·e·s, les médecins leur interdisent de se faire soigner correctement. 

Miguel Shema donne par ailleurs un exemple, tout récent, de la manière dont le racisme présent dans la pensée scientifique entraîne des retards de diagnostic et de soins. Pendant la pandémie de Covid, les personnes étaient hospitalisées et traitées sur la base d'une mesure de l'oxymétrie (saturation du sang en oxygène) grâce à un capteur posé au bout d'un doigt. Or, cette mesure est modifiée par la couleur de la peau. Quand la peau est foncée, la mesure surestime la quantité d'oxygène dans le sang. A gravité égale de la maladie, les personnes à peau noire ont donc été moins bien diagnostiquées et moins souvent hospitalisées que les personnes à peau blanche. Dans quelle proportion ? C'est impossible à savoir, puisque cette particularité "technique" n'a jamais été prise en compte, ni évaluée... 

Très justement, Miguel Shema rappelle d'ailleurs que le simple fait d'établir une distinction entre peau noire, peau blanche, peau "jaune" ou peau "cuivrée" est, en lui même, raciste et, surtout, anti-scientifique. Les proto-humains apparus sur le continent africain ont acquis d'innombrables teintes de peau au gré des migrations de populations sur l'ensemble de la planète et de l'exposition de ces populations à des environnements distincts. Et cependant, la médecine continue à mettre les blancs d'un côté et les non-blancs de l'autre. Mais tandis qu'aux Etats-Unis, les enseignant·e·s de médecine attirent l'attention des étudiant·e·s sur les biais de perception inhérents à cet apartheid inconscient, en France en revanche on continue à prétendre que ces biais n'existent pas... 

J'ai retrouvé dans le livre de Miguel Shema bon nombre de situations auxquelles j'ai été confronté au cours de ma carrière, puis abordées dans mes livres : le mépris affiché du corps médical et son obscurantisme ; la discrimination des populations Roms ; le refus de soin aux personnes les plus démunies ; la culpabilisation, les tentatives de "normalisation" et le dénigrement des personnes LGBTQIA+ ; la mutilation des nouveaux-nés et mineur·e·s intersexes ; la culpabilisation des malades "non compliant·e·s"; les innombrables maltraitances infligées aux femmes, qu'elles soient enceintes ou non, qui ne veulent pas l'être une fois ou jamais... 

Et cependant, même si j'ai été sensibilisé à tout cela, la pensée et la réflexion de Miguel Shema m'ont ouvert les yeux encore un peu plus. Sa connaissance de la sociologie médicale est immense et il la partage avec une grande clarté et un bon sens impressionnant. Ce faisant, il ouvre de nouvelles perspectives. 

De sorte que ce livre ne m'a pas seulement beaucoup appris et éclairé, mais qu'en plus, il me réjouit. 

Il suggère qu'avec lui, les jeunes générations de soignant·e·s sont infiniment plus conscientes des enjeux politiques de la santé et intellectuellement mieux armées aujourd'hui pour y faire face. 

La lutte pour une délivrance des soins véritablement égalitaire continue, et le livre de Miguel Shema constitue à lui seul un état des lieux, un outil de réflexion et une plateforme d'action précieuse pour éclairer et poursuivre cette lutte. 

Marc Zaffran/Martin Winckler

mardi 3 décembre 2024

Du serment à l’engagement (Pour en finir avec le "serment d'Hippocrate") --- Marc Zaffran, M.D., M.A./Martin Winckler




(Université de Sherbrooke, Québec, 2015 : Devant près de 500 invités, 102 finissantes et finissants en médecine ont prononcé leur serment professionnel.) 


Une revue universitaire qui préparait un numéro spécial sur le serment d'Hippocrate m'a demandé un texte exprimant mon sentiment sur la nécessité (ou non) de faire prêter serment aux futur·e·s praticien·ne·s. 

J'ai écrit un texte, mais le comité de rédaction de la revue l'a rejeté -- il n'était "pas assez universitaire", semble-t-il. 

Je me suis alors demandé pourquoi on m'avait demandé ce texte, alors même que je n'ai jamais prétendu écrire de manière "universitaire". Mais bon, c'est pas grave. Un texte n'est jamais perdu. Le voici. 

MW 


Il y a beaucoup à dire sur le serment d’Hippocrate, sur son historicité problématique, sur son inadéquation au monde moderne, sur sa récupération par les idéologies dominant en Occident, sur l’ombre dans laquelle il maintient d’autres discours éthiques. 

Et je suis heureux qu’on ait écrit et énoncé d’autres serments, plus appropriés au monde d’aujourd’hui. Cette réécriture était nécessaire, car les valeurs éthiques ont changé et les conditions d’exercice ne cessent de le faire. Et ce qui a le plus changé, c’est la relation entre professionnel·le·s et personnes soignées.

 

Depuis le Code de Nuremberg en 1947, il n’est en principe plus question de faire le moindre geste médical sans consentement éclairé de la personne à qui ce geste est destiné. Il s’en faut cependant de beaucoup que ce code — ou d’ailleurs le Code de déontologie des médecins français — soit respecté par tou·te·s les praticien·ne·s français.e.s. 


Un serment d'Hippocrate très problématique


Le serment d’Hippocrate, qui date de deux millénaires, est une série d’interdits et d’obligations. Toutes n’avaient pas la même valeur, mais elles avaient d’une part pour but de prévenir les abus de pouvoir que les médecins pouvaient exercer — depuis la trahison des secrets de famille jusqu’aux abus sexuels. D’autre part, de prévenir le viol des valeurs de l’époque (ou, au moins, de ses rédacteurs...)

 

On peut trouver très problématique, dans les versions anciennes de ce serment, l’obligation faite aux médecins de placer leurs « maîtres » au plus haut de leurs priorités — au même rang que leurs parents. 


Lorsqu’il stipule : « Je considérerai ses enfants comme mes frères et s'ils veulent étudier la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement. Je transmettrai les préceptes, les explications et les autre parties de l'enseignement à mes enfants, à ceux de mon Maître, aux élèves inscrits et ayant prêtés serment suivant la loi médicale, mais à nul autre », il considère le savoir médical comme la propriété des médecins et de leur famille. Le savoir appartient à tou·te·s, et le savoir médical comme d’autres, mais, pour le texte hippocratique, c’est encore un savoir réservé.

 

Quand on le fait entonner par des jeunes gens, se souvient-on, par ailleurs, que lorsque le texte grec dit (à peu près) « Je pourvoirai aux besoins de mon maître », cela veut certes dire que l’étudiant s’engage à entretenir financièrement son maître — ce qui n’est déjà pas rien —, mais que c’est aussi l’expression d’une société où la sollicitation (si ce n’est l’exploitation) sexuelle des jeunes hommes par des hommes plus âgés était une coutume très répandue ? 

Ce qui semblait « normal » alors ne l’est plus du tout aujourd’hui. Il serait bon de s'en souvenir. 

 

D’autre part, lorsque le serment interdit de « remettre un pessaire abortif à une femme », cela ne signifie nullement que les rédacteurs du serment sont opposés à l’avortement : les techniques d'avortement sont décrites en détail dans les textes hippocratiques. Cela signifie plus probablement qu’on ne doit pas le remettre à une femme qui a décidé seule d’avorter. A son mari, en revanche, on peut remettre un pessaire abortif, s’il le demande...

 

Enfin, aujourd'hui, « Jamais je ne remettrai du poison » est obsolète, et source de confusion et d’ambiguïté. Il y a tant de médicaments qui sont, de fait, toxiques. Les accidents et décès médicamenteux sont légion, parce que, précisément, les médecins ne les prescrivent pas toujours à bon escient. 


Un rite d'entrée dans un club privé 

 

Un autre aspect du serment me semble encore plus problématique : c’est un rite d’entrée dans un club privé, une société secrète. Pour ne pas dire dans une secte.

 

En 2500 ans, le rôle, le statut, la fonction et la relation des médecins aux personnes soignées a beaucoup changé. A l’époque où les Pythagoriciens rédigèrent le serment d’Hippocrate, l’exercice médical ressemblait beaucoup — car c’en était la dérivée — à une fonction chamanique : celle d’un intermédiaire entre l’au-delà et le commun des mortels. Le médecin, pensait-on, savait et comprenait mieux que quiconque. 


Et, de ce fait, il était doté d’une autorité morale supérieure à celle des autres humains. Cela justifiait n’importe quelle décision de sa part : traiter ou ne pas traiter ; soigner une personne plutôt qu’une autre ; et, lorsque l’Église catholique s’en est mêlée, juger, condamner et mentir. L’idée de la « vocation » médicale a ainsi été longtemps intimement liée à celle du « service de Dieu » qui conduisait des hommes ou des femmes à entrer dans les ordres. (Rappelons qu’en France, les médecins ont été formés par l’Église jusqu’à la Révolution.)


Cette dimension de groupe fermé, exclusif, sectaire, est fâcheusement illustrée par la sempiternelle « obligation » ( ?) de confraternité, qui favorise encore le népotisme et la collusion  — ou, plus souvent encore, une inaction proprement confondante devant les méfaits commis par des médecins.


On en a vu très récemment des exemples caricaturaux avec l’affaire Daraï, où un grand patron de gynécologie mis en examen pour agressions sexuelles continue d’exercer sans avoir été suspendu par l’Ordre des médecins ; ou encore avec l’affaire de cet étudiant en médecine de Tours, condamné à deux reprises pour viol par les tribunaux, mais qui a été exfiltré vers une autre faculté de médecine (Limoges) où il est étudiant... dans un service de gynécologie ( !) et prépare tranquillement les examens nationaux classants qui lui permettront de devenir interne dans un hôpital dès 2025.

 

Mais pourquoi en irait-il autrement ?


Devenir médecin, ce n’est pas seulement suivre un formation longue et difficile ou acquérir des connaissances et des compétences importantes. C’est aussi (et parfois, surtout) être investi d’un statut social et économique et de prérogatives considérables. C’est se joindre à un groupe de grand·e·s privilégié·e·s, qui disposent d’une influence personnelle, économique, politique et morale considérable.  


A ce titre, beaucoup de praticien·ne·s se sentent non seulement peu soucieux·se·s des personnes qu’iels vont être amené·e·s à soigner, mais aussi peu concerné·e·s par les lois, et encore moins par l’éthique. Car rien dans leur formation ne leur enseigne que ces privilèges exorbitants s’accompagnent d’obligations strictes. On ne devient pas médecin pour en tirer profit aux dépens des personnes soignées, mais pour servir la population.

 

On prête serment juste après avoir soutenu sa thèse, au cours de la même séance, devant ses « maîtres ». En associant ainsi le serment à la reconnaissance de la compétence médicale, la validation professionnelle se transforme insensiblement en rite d’entrée dans une corporation.

 

Et si les futur·e·s médecins et médeciennes prêtaient serment aux personnes soignées ?


Qu’en serait-il si ce serment était un engagement solennel délivré en public, à un moment spécifique, indépendant de la soutenance de thèse ?


Imaginons un texte d’engagement éthique, que les étudiant·e·s liraient, commenteraient et dont iels débattraient au début de chaque année d’études, en groupes de parole obligatoires, avec des aînés mais aussi avec des patient·e·s partenaires, afin de ne jamais perdre de vue leur obligation de servir les personnes. 


Imaginons qu’à l’issue de leur formation, les médecins et médeciennes récemment diplômées soient réunies lors d’une grande cérémonie publique face à un jury de volontaires de tous âges, de toutes origines, de toutes conditions, qui seraient témoin de l’engagement des futur·e·s praticien·ne·s.


Cette cérémonie d’engagement serait aussi ritualisée que la soutenance de thèse.

 

(Ce que je partage avec vous ici est une proposition, un prototype. Mon souhait est que cette proposition circule, soit discutée, reformulée, complétée, précisée par et pour le plus grand nombre.)



Une proposition de serment 


Un·e praticien·ne qui vient de soutenir sa thèse se présente devant le jury public. 


L’un·e des membres du jury se lève et dit :


« — Je suis [nom du/de la juré·e] : j’ai ou j’aurai un jour besoin de soins, et je suis ton égal·e. 

Avant que je te choisisse pour me soigner, dis-moi qui tu es.


— Je suis [nom du/de la candidat·e] et je suis ton égal·e. 

Si tu me choisis pour te soigner, ton choix m’honore et m’engage.


— A quoi t’engages-tu [nom du/de la candidat·e] ? 


— Je m’engage à te soigner au mieux, physiquement, moralement et émotionnellement, à mettre en œuvre mon savoir, mon savoir-faire, mon intelligence et mon humanité en prenant garde, en tout temps, à ne pas te nuire. 


Je m’engage à respecter ta personne dans toutes ses dimensions, quels que soient ton âge, ton genre, tes origines, ta situation sociale ou juridique, ta culture, tes valeurs, tes croyances, tes pratiques, tes préférences.


Je m’engage à être confident·e et témoin attentif·ve de tes plaintes, tes craintes et tes espoirs sans jamais les disqualifier, les minimiser, les travestir, ou les divulguer sans ton accord.


Je m’engage à ne jamais utiliser ce que je sais de toi à mon profit et à ne jamais les retourner contre toi. Je m’engage à ne pas te soumettre à des interrogatoires inquisiteurs et à ne jamais te bâillonner.  


Je m’engage à partager avec toi, sans réserve et sans brutalité, toutes les informations dont tu as besoin pour comprendre ce qui t’arrive et pour faire face à ce qui pourrait t’arriver. A répondre patiemment, précisément, clairement, sincèrement et sans restriction à toutes tes questions. A ne jamais te laisser dans le silence, à ne pas te maintenir dans l’ignorance, à ne pas te mentir. A ne jamais te tromper, ni sur mes compétences ni sur mes limites.  


Je m’engage à te soutenir dans tes décisions, à ne jamais entraver ta liberté par la menace, le chantage, le mépris, la manipulation, le reproche, la culpabilisation, la honte, la séduction. A ne jamais faire usage de mon statut pour abuser de toi, ou de quiconque.  


Je m’engage à me tenir à tes côtés et à t’assister face à la maladie et à toutes les personnes qui pourraient profiter de ton état. Je serai pour toi avocat·e, interprète et porte-parole. Je ne m’exprimerai en ton nom si tu en fais la demande, mais je ne parlerai jamais à ta place.


Je m’engage à respecter et à faire respecter les lois qui te protègent, à lutter avec toi contre les injustices qui compromettent ton libre accès aux soins. Je m’engage à me tenir à jour des connaissances scientifiques et des savoir-faire libérateurs ; à dénoncer tous les obscurantismes ; à te protéger des marchands qui veulent exploiter ton état.


Je m’engage à traiter avec le même respect toutes les personnes qui te soignent, et à travailler de concert avec elles, quels que soient leur statut, leur formation et leur mode d’exercice. Je m’engage à défendre solidairement mes conditions de travail et celles des autres soignant·e·s.


Je m’engage à veiller à ma propre santé ; à prendre le repos auquel j’ai droit ; à protéger ma liberté de penser et à refuser de me vendre. »

 

*** 


Après avoir prononcé cet engagement solennel, le/la praticien·n·e signerait l’engagement portant son nom ; le même document serait contresigné par tou·te·s les membres du jury public, tenant lieu de témoins.

 

Les professionnel·le·s auraient pour obligation d’afficher leur engagement signé sur l’un des murs de leur lieu d’exercice, afin de ne jamais oublier son contenu, et afin que chacun·e puisse le leur rappeler.

 

 

Marc Zaffran, M.D., M.A., alias "Martin Winckler" 

Novembre 2024 

 

samedi 24 août 2024

La santé au Québec : le point de vue d'un immigré -- Martin Winckler




Dans une chronique consacrée à La vie c'est risquer, et publiée par le quotidien québécois Le Devoir, Louis Cornellier se demande si je vis "dans le même Québec" que lui. (Je vous invite à le lire.) 

Ca m'a un tantinet agacé, alors je lui ai répondu. 

Voici ma réponse. 

MW