jeudi 1 février 2018

#JeNeSeraiPasComplice


Deux chapitres des  Brutes en blanc étaient intitulés respectivement « Sexisme, racisme et intolérance » et « Utérus sous surveillance »… En octobre 2016, à sa publication, une bonne partie de la profession médicale (Ordre des médecins en tête) s’offusquait que mon propos « caricature » et « diffame » le comportement des médecins.

Au cours des 17 mois écoulés depuis cette publication, les enquêtes, émissions, et articles dénonçant sexisme et maltraitances (physique, morale, sexuelle) exercées par le monde médical se sont multipliés ; des livres soigneusement documentés décrivent ce que subissent les étudiantes en santé (Omerta à l’Hôpital, de Valérie Auslender), les femmes qui consultent un gynécologue (Le livre noir de la gynécologie, de Mélanie Déchalotte), les femmes qui accouchent (Accouchement, les femmes méritent mieux, de Marie-Hélène Lahaye). 



 
Dans le même temps, des Etats-Unis, nous est venu le mouvement #MeToo. Il nous a rappelé – si nous l’avions oublié – que la société française est elle aussi furieusement sexiste : les femmes le vivent dans la rue, au travail, en formation, dans le couple, en politique (comme nous le rappellent Mathilde Larrère et Aude Lorriaux dans un excellent livre), dans la presse et j’en passe. Même quand elles n’aspirent pas à grimper en haut de l’échelle, de nombreuses femmes sont harcelées, brutalisées, menacées, contraintes, violées – et cela, parfois, rien que pour pouvoir vivre, travailler, être libres. Beaucoup y laissent leur vie.
 

Elles vivent aussi cette violence dans tous les lieux hiérarchisés, car la hiérarchie n’est rien d’autre que la concrétisation officielle des luttes de pouvoir, et la violence sexiste se nourrit du désir de pouvoir.

***

En janvier 2018, aux Etats-Unis, Larry Nassar, médecin du sport, a été condamné à 175 ans de prison pour avoir abusé sexuellement de plus de 265 femmes dans le cadre des entraînements pour les Jeux Olympiques et à l’Université du Michigan, dont il était l’employé. Plus de cent cinquante de ces femmes sont venues témoigner à son procès.

A la suite de cette condamnation, les victimes appelaient à enquêter sur les conditions dans lesquelles, alors que de nombreuses plaintes avaient été formulées depuis 1993, Nassar avait pu continuer à exercer impunément. Pour ses victimes, il ne fait aucun doute qu’un médecin prédateur sexuel ne peut faire autant de mal pendant autant d’années que s’il est soigneusement protégé par les institutions dont il fait partie – comme employé ou comme « collègue ». A la suite de cette condamnation, une pluie de plaintes en justice s’est abattue contre le comité olympique des Etats-Unis, l’Université du Michigan et les autres institutions où travaillait Nassar, pour avoir couvert ses agissements et être restées sourdes aux plaintes des victimes. Quelques jours plus tard, la présidente de l’Université du Michigan a démissionné.

En lisant les comptes-rendus du procès Nassar, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à trois affaires similaires, survenues en France : l’affaire Hazout, l’affaire Tordjmann et l’affaire d’Hulster.
En clavardant pour en retrouver la trace, j’ai constaté que les poursuites pour viols contre des médecins ne sont pas rares. Vous n’avez qu’à taper « médecins viols France » dans votre moteur de recherche. Quand on sait que toutes ces affaires ne sont instruites qu’au bout de longues années, dans le silence assourdissant de l’Ordre des médecins, on est en droit de se dire que la France ne vaut pas mieux que les Etats-Unis.

Et les viols ne sont que la partie visible de l’iceberg.
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Que les femmes vivent dans le monde médical la même violence que dans le reste de la société, ce n’est guère étonnant. Le système de santé français, centré sur l’autorité des médecins aux dépens des autres professionnelles, est furieusement élitiste et hiérarchisé ; le sexisme s’y exerce de manière quotidienne. Lorsque des voix s’élèvent en qualifiant sans honte de « patrimoine » (ou d' "oeuvre d'art") les fresques pornographiques peintes aux murs de certains internats, on devine que ce sexisme et son déni sont très, très fortement ancrés dans la « culture » du milieu…

En médecine, les abus de pouvoir sont aussi des abus de confiance ; en ce sens, les agresssions sexuelles perpétrées par des médecins ne sont pas différentes de celles des prêtres, des enseignants, des agents des forces de l’ordre ou des « soldats de la paix ». 

Un médecin est une personne de confiance. Quand cette personne de confiance abuse d’une patiente, sous quelque forme que ce soit, elle trahit sa mission et n’est plus digne de respect.  

L’un des hauts lieux de la violence médicale sexiste est, sans équivoque, la salle d’accouchement. En ce moment, des articles et enquêtes sur les violences obstétricales sont publiées chaque semaine. Au début, elles suscitaient de la part des gynécologues-obstétriciens (en la personne d’Israël Nisand, président du CNGOF, en particulier) des réactions assourdissantes de colère, de déni, de mépris envers la dénonciation des humiliations verbales, du refus de laisser les femmes déambuler librement pendant leur travail, de l’expression abdominale, du « point du mari », des épisiotomies et des césariennes imposées.

Mais ces protestations n’ont pas grande signification : elles sont l’expression d’un corporatisme qui, par nature, résiste fortement à toute remise en question.
Plus préoccupant, me semble-t-il, est le silence individuel des professionnelles.

Il ne suffit pas en effet de dire « Je ne fais pas partie des médecins qui maltraitent ». Il ne suffit pas de dire « les pratiques violentes sont minoritaires ». Il ne suffit pas de dire « C’est les autres, c’est pas moi ». Il ne suffit pas non plus de se taire.

De même que les hommes qui respectent les femmes doivent se déclarer clairement solidaires du combat contre les violences sexistes, les médecins qui tiennent à honorer leur profession doivent s’insurger et dénoncer ouvertement toutes les pratiques médicales sexistes et maltraitantes.

Un délit, un crime doivent être punis. Pour cela, il faut que la victime puisse s’exprimer et être entendue, et surtout que sa voix compte autant que celle de l’accusé.e.

Un crime, un délit, une transgression, un abus de confiance commis par un médecin doivent être punis. Ce qui veut dire que la parole des patientes doit toujours être entendue. Le fait que parfois, certaines puissent accuser à tort ne justifie pas que la majorité des accusations soient étouffées au nom de la défense d’une profession. Ça devrait aller de soi : le code de déontologie et toutes les règles d’éthique le disent. Malheureusement, dans l’esprit de beaucoup de médecins, ce n’est pas le cas, parce que la formation médicale est foncièrement élitiste ; parce que beaucoup de « modèles » (aîné.e.s, mentors) auxquels les étudiantes sont exposées véhiculent une culture sexiste héritée de leurs propres aînées ; parce que l’esprit de corps impose le silence.

Certes, il y a partout en France des soignantes de bonne volonté qui oeuvrent avec acharnement pour délivrer un enseignement et des soins sans préjugés. Mais il faudra beaucoup de temps avant que, dans toutes les facultés de médecine, la formation médicale soit fondée sans équivoque sur le respect des patientes et des autres professionnelles ; il faudra beaucoup de temps pour que le sexisme soit banni des cours d’amphithéâtre et des propos de couloir ; il faudra beaucoup de temps, aussi, pour que la « norme » de l’enseignement consiste à former des médecins qui éclairent et soutiennent sans préjugé, jugement ni pression les décisions des patientes. Il faudra encore plus de temps pour que des institutions aussi momifiées que le CNGOF ou l'Ordre des médecins exercent des sanctions rapides et sans équivoque quand des violences sexistes sont commises par des membres de la profession. 

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Les institutions mettent du temps à changer. Les individus, en revanche, sont capables de changer rapidement la donne pour les patientes maltraitées : en ouvrant les yeux et les oreilles,  et en énonçant clairement quelles valeurs leur tiennent à coeur. Car l’immobilisme des institutions ou des groupes d’intérêt ne justifie pas que les individus se tournent les pouces. Ou restent "neutres". 

Chaque médecin se devrait de réfléchir à son rôle et à ses relations avec les individus qu’ille* est censée soigner.

Chaque médecin devrait se demander : « Qu’y a-t-il de sexiste dans ma pratique, sans que j’en sois encore consciente ? Comment puis-je modifier mon comportement dans ce sens ? Comment puis-je lutter contre le sexisme médical au côté des patientes ? »

Chaque médecin devrait s’interroger sur les abus de pouvoir que permet son statut et sur sa responsabilité individuelle face aux « confrères » qui commettent de tels abus.

Pour lutter contre le sexisme en médecine, il est nécessaire de sortir de l’élitisme, du sentiment de supériorité et de la « fonction apostolique » (comme la désignait Michaël Balint) que confèrent, individuellement et collectivement, le diplôme et la blouse blanche. Et, pour cela, il est nécessaire de comprendre une fois pour toutes qu’être médecin n’est pas agir en  juge, en père fouettard ou en directeur de conscience, c’est être au service des autres.**   

Il est nécessaire d’accepter que soigner vise avant tout à aider la personne quel que soit son genre, son origine ethnique, son milieu socio-économique, à exercer de libres choix pour sa santé. Et, pour cela, répondre à ses questions et respecter ses décisions avec une absolue loyauté.

Il est, indispensable, pour être fidèle à l’éthique du soin de se placer toujours du côté des personnes qui font appel à nous, en particulier quand elles disent avoir été maltraitées. De le faire quand la maltraitance vient des conjoints, des parents, des enfants, des enseignants mais aussi des médecins…

Il n'est pas moins indispensable de déclarer haut et fort : «  Quand une femme dit avoir été maltraitée par un médecin, mon code déontologique et éthique m’impose d’entendre sa voix, de la croire et de la soutenir dans son action de réparation. »

(Et l’accusé, me direz vous ? L’accusé aura des défenseurs, n’en doutez pas. La victime, elle, a besoin de vous – tout comme l’amie ou la voisine qui vous confie avoir été frappée par son conjoint. Si vous voulez l’aider, c’est maintenant, pas dans six mois, qu’il faut le faire. Et gardez à l’esprit une notion simple, mais fondamentale : ce n’est pas à l’agresseur de définir le mal qu’il a fait, c’est à la victime.)

Lorsqu’on est médecin, il n’est pas acceptable de ménager la chèvre et le chou, d’être solidaire des femmes quand elles subissent des violences au travail ou chez elle mais d’émettre des réserves quand les accusations de violence portent sur les actes d’un autre médecin. 

Face aux violences sexistes du monde médical, il ne suffit pas, quand on est médecin, de dire « Ce n’est pas ma pratique », de se défendre en disant "Je ne savais pas", de se réconforter en pensant « Mais moi, je suis bienveillante », de suggérer que les patientes n'ont "pas bien compris" et de "laisser le bénéfice du doute" aux médecins soupçonnés d'avoir abusé de leur statut.  
Il n’est pas acceptable de se taire par « confraternité ».

Les violences sexistes doivent être dénoncées et combattues sous toutes leurs formes, dans tous les lieux où on en commet, et quelles que soient les personnes qui les exercent. 



S'il est intolérable de laisser siéger un ministre accusé de viol, n'est-il pas tout aussi inacceptable de laisser exercer un médecin qui maltraite des patientes ? 

Il est temps pour chaque médecin de dire clairement "Je soutiens les femmes victimes du sexisme médical", ou "Je préfère continuer à fermer les yeux".  

Il est temps de s'avancer pour que la population sache quels médecins sont, ouvertement, sans équivoque, les alliées inconditionnelles des femmes et lesquels, par leur silence, restent complices des agresseurs.

 #JeNeSeraiPasComplice

Marc Zaffran/Martin Winckler




* Une langue, c’est fait pour évoluer avec et refléter son temps. En 2008-2009, dans ma trilogie romanesque de SF, Un pour Deux, L’un ou l’autre et Deux pour tous (Calmann-Lévy, 2009), je proposais déjà d’écrire « ille »  à la place de il/elle. Alors je récidive…

** Oui, c’est tout un changement de paradigme. Et si ça vous fait grincer des dents, c’est que vous n’avez pas encore commencé à réfléchir…










samedi 30 décembre 2017

Qui a (vraiment) besoin d’un.e gynécologue ? - par Marc Zaffran/Martin Winckler


Une salve d’articles récents tire la sonnette d’alarme sur la baisse du nombre de gynécologues en France - et laisse entendre que cette baisse s'accompagnera inévitablement d'une moins bonne délivrance des soins de santé aux femmes. 

Ces articles n’ont pas manqué – à juste titre – d’attirer les réactions de médecins généralistes et sages-femmes français.e.s. Car la santé des femmes, les sages-femmes et médecins généralistes sont beaucoup mieux placé.e.s et plus nombreux/ses pour la prendre en charge ; soulignons cependant que la préparation des sages-femmes est bien meilleure à cet égard que celle des généralistes, notoirement sous-formés en ce domaine par les facultés. 

De fait, les compétences gynécologiques des sages-femmes sont sous-utilisées. Quand on connaît les positions réactionnaires du CNGOF (Collège National des Gynéco-obstétriciens) et du SYNGOF (Syndicat des mêmes) sur la place des sages-femmes dans l’accouchement, on n’est pas surpris. Pourquoi une caste de professionnel.le.s élitistes respecterait-elle hors des hôpitaux les compétences de professionnel.le.s qu’elle méprise à l’intérieur?

Pourtant, malgré les chiffres (vous pouvez les lire ici), dans l’esprit de beaucoup de femmes (et d’hommes), la gynécologie reste la « médecine de la femme » et « seuls les gynécologues et obstétriciens sont aptes à s’occuper de leur santé ».

Pour faire un sort à cette chimère, rappelons certaines réalités. 

Avant 50 ans, les femmes ont essentiellement besoin de soins de santé primaire

Dans un pays comme la France, où la plupart des femmes sont en bonne santé, les maladies graves (ou les complications de maladies bénignes) sont rares avant cinquante ans. Pour les hommes comme pour les femmes, les besoins les plus nombreux sont donc les soins de santé primaire.

La santé primaire, ce qui vous fait vous adresser à votre généraliste ou votre médecin de famille, s'étend (en gros) de la grippe à la crise d’appendicite – que votre médecin n’opère pas, mais qu’il diagnostique et qu’il confie à un chirurgien de première ligne. Une fois l’appendicite opérée, vous sortez de l’hosto et c’est le médecin ou l’infirmière de secteur qui vous retire les agrafes et vous donne de quoi faire cicatriser la plaie, si elle n’a pas cicatrisé toute seule. 

De même, la santé primaire des femmes (du traitement des symptômes gynécologiques les plus fréquents jusqu'à la grossesse, accouchement et post-partum inclus) relèvent de l'activité des généralistes, des médecins de PMI et des sages-femmes, hospitalières ou libérales.  

(Rappelons qu'il en va de même de la santé primaire des nourrissons et des enfants, qui dans l'immense majorité des cas relève de l'activité des généralistes et non des pédiatres...) 


Les femmes ont plus de besoins en santé primaire que les hommes parce qu’en plus de tout ce qui peut arriver aux hommes (de la grippe à l’appendicite en passant par l’entorse ou le lumbago), elles sont susceptibles de souffrir de symptômes liées à leur physiologie, beaucoup plus riche et mouvementée que celle des hommes (la puberté, les règles, le cycle, les grossesses, les fausses couches, l’allaitement, la ménopause et même l’accouchement, qui avant 1950 avait encore lieu à domicile pour la plupart des femmes françaises) ; tous ces événements relèvent de la santé primaire : ils ne nécessitent pas des soins lourds délivrés par des centres de soins spécialisés.

A cette liste, on peut ajouter l'IVG (qui peut être pratiquée en ambulatoire et qui, lorsqu'elle est pratiquée en milieu hospitalier, l'est aussi bien par un généraliste que par un gynécologue...), la prévention des grossesses non désirées et du cancer du col utérin (par la contraception et par le frottis de dépistage, respectivement).

Tous ces soins peuvent être assurés par deux catégories de professionnel.le.s de première ligne : les médecins généralistes et les sages-femmes.

La plupart des femmes françaises n’ont jamais eu de gynécologue à  proximité.

De 1981 à 1993, j’ai exercé comme médecin généraliste en milieu rural dans la Sarthe. L’hôpital le plus proche se trouvait au Mans, à une vingtaine de kilomètres de ma commune d’exercice. La plupart des femmes qui vivaient dans le secteur n’allaient pas consulter de gynécologue. Les généralistes du canton assuraient la contraception et la gynécologie courante (frottis, traitement des problèmes gynécologiques les plus fréquents, traitement de la ménopause) ; mais aussi le suivi de grossesse et du post-partum en parallèle avec les sages-femmes. Au CIVG, seuls des généralistes pratiquaient les IVG.

A partir du début des années 2000, les sages-femmes ont également été autorisées à prescrire des contraceptifs. Elles en avaient parfaitement la capacité et, bien que cette prescription soit restée limitée d'abord à la pilule, j'ai animé des réunions de formation demandées par les sages-femmes qui voulaient connaître toutes les méthodes, pour pouvoir au moins les conseiller utilement aux femmes. L'autorisation de prescrire toutes les méthodes, obtenue il y a quelques années, coulait de source. 
Comparée à un accouchement, la pose d'un DIU ou d'un implant, c'est de la petite bière. Empêcher les sages-femmes de le faire, c'était idiot, insultant et contre-productif. 

Entre 1980 et 2000, il existait encore de nombreuses maternités locales. L’un des co-fondateurs de la revue Prescrire, Pierre Ageorges, qui exerçait comme généraliste dans le Loiret, assurait ainsi avec d'autres généralistes libéraux des accouchements à la maternité locale la plus proche (Neuville-aux-Bois) en coordination avec les sages-femmes installées dans le secteur. 

Ce qui était vrai dans le Loiret et dans la Sarthe était tout aussi vrai dans le reste du pays. Les gynécologues, pour la plupart installés dans des villes moyennes ou grandes, recevaient essentiellement des femmes vivant dans ces villes. Dans tout le pays, c’étaient les médecins généralistes et les sages-femmes qui assuraient la plupart des soins de santé primaires des femmes. Ce n’est pas moins vrai aujourd’hui.

Une partie non négligeable de la population française n’a jamais eu – et n’aura jamais – accès à un.e gynécologue

La sociologie de la santé, en France comme dans les autres pays développés, est impitoyable : l’accès aux médecins spécialisés (toutes spécialités confondues) varie beaucoup avec le niveau socio-économique. Autrement dit : plus on est riche, plus on a accès aux soins les plus "pointus", et mieux on est soigné. Et inversement.
Les patient.e.s choisissent les médecins en fonction de leur lieu de vie, de leurs moyens, de leurs valeurs, de leurs relations.

De plus, les médecins participent – parfois inconsciemment – à cette sélection : d’abord en s’installant dans un quartier ou une ville plutôt qu’une autre ; ensuite en acceptant de recevoir ou non certain.e.s patient.e.s. Au service de planification du CH du Mans, pendant la première décennie du vingtième siècle, mes collègues et moi avons reçu beaucoup de femmes roms et beaucoup d’immigrées (de Tchétchénie, en particulier). Rares étaient les gynécologues privé.e.s qui acceptaient de les voir. Et de toute manière, elles n’avaient pas les moyens. Les dépassements d’honoraires étaient déjà fréquents et importants, à l’époque.

Beaucoup d’actes de gynécologie courante sont pratiqués sans aucune nécessité – par les gynécologues.

Citons, en vrac : le frottis cervical avant 25 ans et tous les ans ; l’examen gynécologique systématique pour prescrire la pilule ; l’examen gynécologique systématique annuel sans aucun motif médical ; la palpation systématique avant 40 ans des seins d’une femme qui n’a pas de symptômes.

On peut aussi trouver non seulement superflues – car elles font partie du rituel de certains médecins – mais aussi franchement invasives et nocives  : les déclarations et jugements de valeur sur le poids, le tabagisme (avant 35 ans, l’association tabac + pilule n’a pas à être « interdite »), l’orientation sexuelle, l'origine ethnique, le nombre de partenaires sexuels et les « risques » d’IST, le fait d’avoir ou non des enfants, les dangers de « l’horloge qui tourne »… Sans oublier la transphobie, qui interdit à bon nombre de personnes transgenre l'accès à un médecin, gynécologue ou non, au mépris des obligations déontologiques.

Il y a aussi, souvent, les gestes de santé primaire que les gynécologues ne font pas alors qu'ils devraient les faire : lorsqu'une femme (avec ou sans enfant) se heurte à un refus de DIU ou de contact chirurgical pour ligature de trompes, peut-on vraiment dire que les gynécologues qui leur opposent ce refus ont une attitude professionnelle ?

On pourrait également faire remarquer qu’une question très importante ne fait pas encore partie du registre de beaucoup de médecins (gynécos et généralistes) mais commence à être posée de manière de plus en plus fréquente par les sages-femmes, plus sensibilisées à la question : « Avez-vous déjà subi des violences sexuelles ? » Or, s’agissant de ce sujet important, ce qui permet le plus probablement à une femme d’en parler, c’est le sentiment de confiance et de proximité qu’elle établit avec un.e professionnel.le de santé. Ce sentiment ne peut naître que de deux choses : la qualité de l’attitude professionnelle et la fréquence des échanges. Là encore, sages-femmes et généralistes sont mieux placé.e.s que la plupart des gynécologues pour aborder la question de manière délicate. 

Les gynécologues ont toujours été peu nombreux/ses en proportion de l’ensemble des soignant.e.s, et leur présence a toujours été concentrée sur des zones de populations limitées ; l’augmentation du nombre de gynécos améliorerait sans doute les choix des patientes dans certaines villes moyennes, mais elle ne changerait rien à celui des patientes qui vivent dans les zones les moins bien desservies en soignant.e.s : les zones rurales, les quartiers défavorisés.

J’ai rencontré beaucoup de généralistes, de sages-femmes et d’assistant.e.s sociaux/les qui s’occupaient de personnes défavorisées, mais je n’ai rencontré qu’une gynécologue qui le faisait : elle s’appelle Marie Didier, et elle parle de cette pratique gynécologique atypique dans un beau livre, Contre-Visite (Gallimard). Le livre date des années 80. Son activité (elle faisait des consultations dans les caravanes des femmes Rom du sud-ouest) était probablement très marginale ; est-elle plus répandue aujourd'hui ?  

Je suis sûr que d'autres gynécologues étaient ou sont aussi engagé.e.s qu'elle, mais – comme M. Didier me le disait elle-même lors d'une rencontre – cet engagement n'est-il pas quelque peu contradictoire avec la manière dont on les forme ? Mais aussi la manière dont certains pratiquent ?

Et, d'un point de vue plus général, à quoi sert la gynécologie médicale ? La France est la seule à former des "spécialistes de la femme" à moitié - en séparant l'obstétrique et la chirurgie (activités de soins secondaires) des activités de soins primaires. Quelle est la logique de cette dichotomie, née à la fin des années 60 et inventée de toutes pièces par les obstétriciens hospitaliers pour enrayer la féminisation de la profession ?

Est-il logique de laisser des médecins se former à une "spécialité" qui ne servira qu'aux citadines les plus aisées - autrement dit, de former des spécialistes pour femmes riches ?

Ne serait-il pas plus logique de supprimer totalement cette spécialité (1) et, lors de la formation des généralistes, de leur enseigner à tou.te.s la délivrance des soins primaires dont la population a besoin ?

Conclusion :

Depuis toujours - on peut l’affirmer aussi bien d’un point de vue vue sociologique qu’arithmétique - la majorité des femmes françaises qui bénéficient d’un suivi gynécologique le font grâce à un.e généraliste ou un.e sage-femme. Les gynécologues s’occupent essentiellement (et pas toujours de manière rationnelle, quand ils multiplient les gestes inutiles) d’une toute petite partie, le plus souvent favorisée, de la population.

Affirmer le contraire – et sous-entendre que « les femmes sont en danger » à cause de la baisse du nombre de gynécologues – n’est pas seulement médicalement et sociologiquement faux, c’est aussi malhonnête d’un point de vue moral.

Si l'on voit le soin comme un marché lucratif, celles et ceux qui en vivent grassement ont sans doute intérêt à être peu nombreux/ses à se partager le gâteau que représentent les sommes dépensées. 
Si l'on voit en revanche le soin comme une entreprise collective nécessaire au bien-être de la population - de même que l'éducation, la sécurité routière ou les transports en communs, il n'y aura jamais trop de professionnel.le.s pour l'assurer. 

Les gynécologues actuellement en exercice remplissent une mission indiscutable, et les femmes qui les consultent ont besoin de leurs soins. Mais la spécialité ne couvrira jamais tous les besoins des femmes françaises, même si leur nombre était trois fois plus élevé. 

Nous n'avons pas besoin de "plus de gynécologues", nous avons besoin de plus de soignant.e.s, qui répondent aux besoins de la population en santé primaire. Et il serait bon que tou.te.s les professionnel.le.s de santé aient ça en tête. 

D'un point de vue éthique, les luttes de pouvoir et les bouffées d'égo professionnel sont incompatibles avec le soin. 


MW/MZ


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(1) Rassurez-vous. "Supprimer" la spécialité, ça ne voudrait pas dire "passer par les armes" tous les gynécologues déjà en exercice, ou les empêcher d'exercer... Ca voudrait juste dire : ne plus entretenir une profession qui, dans l'état actuel des choses, ne sert que les femmes les plus aisées.
Si les gynécologues craignent que ce qu'ils/elles savent faire disparaisse aussi, leur est-il impossible de participer à la formation des jeunes médecins et sages-femmes, pour que leur savoir-faire ne se perde pas ? 


mardi 19 décembre 2017

La « pilule » était un spermicide… par Marc Zaffran/Martin Winckler

 Ces jours-ci, dans Le Monde, on pouvait lire dans l’article évoquant la promulgation de la loi Neuwirth légalisant la contraception, en 1967 : 

« Il fallut un an pour convaincre le parlement d’adopter et de promulguer la loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive, le 28 décembre 1967. Engagé dans les Forces françaises libres au côté du général de Gaulle, Lucien Neuwirth (1924-2013) découvrit la pilule à Londres un soir de juin 1944 : une Anglaise avec laquelle il avait un rendez-vous amoureux lui glissa un contraceptif effervescent dans la main. Le jeune homme fut abasourdi : la « gynomine », contraceptif à usage unique, était en vente libre dans les parfumeries anglaises. » Le Monde, 19 décembre 2017


Ce premier paragraphe témoigne, de la part de l'auteur de l'article, d'une confusion née d’une méconnaissance historique.

Quand on connaît l’histoire de la contraception, le problème saute aux yeux : en 1944, une Anglaise ne peut pas mettre dans la main de Lucien Neuwirth une « pilule effervescente ». 

Tout simplement parce que les pilules contraceptives (c’est à dire une contraception hormonale absorbable par voie orale) n’ont été développées par Gregory Pincus (et testées à Porto-Rico) que dans les années 50. Elles ont été approuvées par la FDA (Food and Drugs Administration) américaine en 1957, et mises sur le marché pour la première fois en 1960 aux Etats-Unis. Quant aux seules « pilules à usage unique » existant pour le moment, le lévonorgestrel (Norlevo) et son dérivé l’ullipristal (Ella One), elles n’ont été commercialisées que dans les années 80 et 2000, respectivement.

Ce que la jeune femme met dans la main de Lucien Neuwirth, le Gynomine, est un spermicide. Autrement dit : une substance inactivant les spermatozoïdes, utilisée sans (ou avec) des préservatifs ou un diaphragme – et donc, introduite dans le vagin. Le fait que le Gynomine soit effervescent signifiait qu’il se dissolvait facilement au contact de l’humidité et diffusait rapidement dans les secrétions vaginales.
Pris par la bouche, ça n’aurait pas vraiment été efficace. 

(Dans les années 70, en France, quand j'étais étudiant en médecine, il existait des capsules spermicides similaires, des crèmes et des éponges vaginales imprégnées de ces substances.) 

Après l’allaitement et le retrait (qui sont des méthodes qu’on peut qualifier de naturelles), les spermicides sont, historiquement parlant, la méthode de contraception la plus ancienne. Dès que les humain.e.s ont fait le lien entre éjaculation et fécondation, on s’est préoccupé de tuer (ou de bloquer) le contenu du sperme. La première mention de substances spermicides est décrite dans un papyrus égyptien datant de 1850 avant notre ère, le papyrus d’El-Lahoun. On y parle d’excréments de crocodile, de blé fermenté, de miel, de gomme arabique… Mais dans de nombreuses cultures, on utilisait aussi des rondelles de citron posées contre le col, car l’acidité du jus était défavorable à la circulation des spermatozoïdes…

Ce sont également les Egyptiens qui décrivent pour la première fois des « fourreaux péniens » destinés à servir de préservatifs.

Si des spermicides étaient déjà disponibles dans les pays anglo-saxons dans les années 40 c’est parce que les recherches sur la contraception y existent depuis toujours, sous toutes les formes. Le diaphragme date de 1882, l’ovule spermicide à la Quinine de 1886 (il sera utilisé en Angleterre jusqu’à la fin des années 40) ; les capes cervicales de 1890.
Toujours est-il que l’article du Monde cité plus haut aurait pu gagner en sérieux en modifiant un seul mot dans le premier paragraphe. Il aurait fallu écrire :

« Engagé dans les Forces françaises libres au côté du général de Gaulle, Lucien Neuwirth (1924-2013) découvrit la contraception à Londres un soir de juin 1944. »

Et la « découverte » de la contraception par le jeune Neuwirth s’explique très bien : alors qu’en 1916, la militante Margaret Sanger ouvre la première « clinique » de planification à Brooklyn et que le ministère de la santé britannique autorise dès 1930 la diffusion des méthodes de contraception, en France en revanche, à partir de 1920, la loi française interdit toute promotion, vente et prescription de méthodes contraceptives pour encourager la natalité après l’hécatombe de la Grande Guerre. 

Cette loi ne sera abrogée qu’en 2001, par la loi sur la contraception* qui élargit les délais de l’IVG, permet la délivrance gratuite de la pilule d’urgence aux mineures et autorise (enfin) la stérilisation volontaire des personnes majeures. 


Cet excellent article de « The Conversation » montre les variations d’utilisation des différentes méthodes aujourd’hui dans le monde.

Pour un historique de la contraception, voyez cet article de la défunte revue en ligne The Contraception Report (le PDF peut être téléchargé).



*Rectificatif/Erratum : j'avais initialement et par erreur (je confonds souvent les deux) écrit "en 2002, par la loi Kouchner". Merci à Philippe Faucher, gynécologue-obstétricien et par ailleurs émérite militant de la santé des femmes, de m'avoir indiqué l'erreur. :-)