dimanche 5 juillet 2020

Comment éviter qu'une échographie endovaginale soit (perçue comme) un viol ?

NB : Je rappelle que désormais, sur ce blog, tous les termes génériques pouvant désigner des personnes de toutes les genres sont utilisés sous leur forme féminine (et parfois féminine-plurielle). 
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Pour le code pénal français, le viol est défini comme étant : 

"Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis (...) par violence, contrainte, menace ou surprise". 

Quand elles ne sont pas librement consenties, les échographies endovaginales sont des viols. 

Démonstration.  

1. "Tout acte de pénétration sexuelle"

Certains médecins et médeciennes prétendent/affirment/soutiennent qu'un toucher vaginal ou un examen gynécologique pratiqués par une professionnelle de santé n'est pas sexuel, mais "médical". 

Cette affirmation est typique de la culture des brutes en blanc : elle suggère que la perception des professionnelles ("Ce que je vous fais n'est pas sexuel/brutal/douloureux/humiliant") est la seule réalité valide. Et que cette "réalité" s'impose à toute personne qui s'adresse à elles. 

Elle suggère aussi, accessoirement, que les définitions du Code pénal ne s'appliquent pas aux corps médical. Or, s'il existait une exception le concernant, elle serait clairement indiqué dans ledit Code, ce qui n'est pas le cas. (Il n'existe rien de tel non plus dans le Code de la santé publique, que lesdites professionnelles ne sont pas censées ignorer...)   

Penser qu'un médecin sait toujours dire ce qui est sexuel ou non, c'est oublier qu'en tout temps, la perception de la personne soignée est primordiale : c'est elle qui ressent les symptômes ; c'est sur ses indications qu'une praticienne  recherche un diagnostic et/ou propose et ajuste un traitement ; ce sont ses perceptions qui suggèrent 
- qu'elle est voie de guérison ("Je me sens mieux depuis que j'ai pris le traitement")
- ou qu'elle est guérie ("Tous mes symptômes ont disparu et je me sens très bien."). 

Et ce sont ses symptômes qui invitent à évoquer une rechute de maladie, bien avant qu'on en observe les effets par des tests diagnostiques. 

Nier ces perceptions (ou n'en nier qu'une seule) c'est déjà une brutalité et une vision contraire à l'éthique. En plus d'être contre-productive et non-professionnelle... 

Par conséquent, il appartient à la personne examinée de dire si le fait, pour une tierce personne, de la toucher est, ou non, sexuel. Ce n'est pas à la tierce personne de le décréter. 

Cette manière de voir n'est pas une posture de principe contre le corps médical, c'est la seule attitude possible si l'on veut pouvoir dénoncer viols et agressions sexuelles commises par n'importe qui, et en particulier par les personnes d'autorité (professionnelles de santé, membres du corps enseignant ou des forces de police, parents ou tuteurs/ices, membres du clergé, supérieures hiérarchiques et/ou employeures, adultes encadrant des enfants, etc.). 

2. "De quelque nature que ce soit" : 

L'obligation de se déshabiller entièrement et la palpation "systématique" des seins d'une femme qui n'a rien demandé  (qui n'a rien d'utile, médicalement parlant) sont des brutalités, et la seconde peut être considérée comme un attouchement, autrement dit comme une agression sexuelle. Ici encore, ce n'est pas la perception de la professionnelle de santé qui compte mais celle de la femme concernée. Se montrer nue à un(e) étranger(e) n'est pas une situation "anodine", et le fait d'avoir à le faire au cours d'une consultation médicale ne la rend pas plus anodine pour autant.  

L'examen au spéculum, outre qu'il doit être médicalement justifié, explicité au préalable par le/la professionnelle (au moyen de dessins et/ou schémas, s'il le faut), et que la professionnelle doit y procéder sans provoquer de douleur (spéculum de taille appropriée, utilisation d'un lubrifiant, insertion délicate et retrait du spéculum dès qu'il n'est plus utile, etc.) est bien entendu assimilable à un viol quand elle n'est pas librement consentie. 

Je ne reviens pas sur le "toucher vaginal", dont il est question un peu partout dans les médias depuis plusieurs années ; c'est un examen sans intérêt, peu fiable d'un point de vue diagnostique, et qui (comme l'examen des seins) n'a aucune raison d'être imposé à titre systématique à une femme en bonne santé et qui ne se plaint de rien, en particulier quand celle-ci demande une prescription de pilule... (Je rappelle que ce n'est pas moi qui le dis mais 1. la communauté scientifique internationale et 2.... Le conseil de l'Ordre des médecins. Et cela, depuis près de 20 ans !!!.)  

3. "Par violence, contrainte, menace ou surprise" 

L'autonomie de la personne soignée est un des principes fondamentaux de l'éthique médicale (qui en principe régissent le comportement de toute professionnelle de santé, car ils sont inclus dans le code de déontologie). 
Le mot autonomie est simple : "C'est mon corps, c'est à moi de décider ce que j'en fais." 
Pour garantir cette autonomie, la notion de consentement libre et éclairé est centrale. 

Le consentement n'est pas un simple accord de principe, tacite et définitif. C'est une marque de confiance accordée à la professionnelle de santé ("Je vous confie la responsabilité des soins dont j'ai besoin") et la personne soignée peut suspendre son consentement unilatéralement et à tout moment - ou ne l'accorder que pour certains gestes et à certaines professionnelles, mais pas d'autres. 

Pour être "éclairé", le consentement doit se faire en connaissance de cause. (Pour plus de détails, je vous invite à lire cet article.) 
Mais il doit également être libre. Or, il n'est pas rare que des professionnelles fassent pression de manière plus ou moins "subtile" sur les personnes soignées pour leur imposer un geste ou un traitement. 

- Le chantage au soin : "Si vous ne faites pas ce que je demande, je ne vous soignerai pas/je ne peux pas vous soigner"
- Le chantage moral et la culpabilisation : "Pensez à votre famille..." 
- La menace : "Si je ne peux pas vous examiner, vous risquez une complication grave." 
- La force : "C'est comme ça et pas autrement." 
- La surprise : Je ne compte pas le nombre de témoignages de femmes à qui on a infligé une échographie endovaginale sans les prévenir. La sidération (favorisée par la position allongée les cuisses écartées) peut tout à fait empêcher de réagir, comme lors d'un viol. Auquel s'ajoute le sentiment de culpabilité parce qu'il s'agit d'un médecin. 

*

Ces formes de pression sont particulièrement sournoises en ce qui concerne l'échographie endovaginale, présentée comme "le seul examen diagnostique" possible dans un certain nombre de cas. C'est faux (il y a toujours moyen de faire sans).  

D'un point de vue diagnostique, l'échographie (quelle que soit sa forme) n'est jamais la seule option : tout aussi importantes, voire plus encore sont l'écoute attentive de la personne soignée, l'examen clinique (même sans "toucher vaginal"...), les tests sanguins ou urinaires, les autres méthodes d'exploration (radiographies, IRM)... 

Lorsqu'une professionnelle affirme qu'elle "ne peut pas faire de diagnostic" sans échographie endovaginale, de deux choses l'une : ou bien elle est incompétente, ou elle ment. 

D'un point de vue techniqueune échographie abdominale (la sonde est posée sur l'abdomen) est toujours possible. Et le plus souvent, elle apporte toutes les informations dont le médecin a besoin. 

D'un point de vue éthique : quand bien même une personne ne refuserait que la seule échographie endovaginale, c'est son droit le plus strict et elle n'a pas à le justifier, puisque son consentement doit toujours être recueilli avant de faire quoi que ce soit !

D'un point de vue déontologique et légalle refus d'un examen n'autorise jamais une professionnelle de santé à suspendre la délivrance des soins.

NB : A la question d'une internaute : "Est-ce qu'une coloscopie peut être perçue comme un viol ?" la réponse est : Oui
Une coloscopie imposée peut être perçue comme un viol par la personne qui la subit. Là encore, ce n'est pas aux professionnels de décréter ce que les personnes ressentent. Il leur appartient en revanche de faire en sorte que les gestes qu'ils pratiquent ne soient pas ressentis comme des viol(ence)s. 

***

Que faire pour éviter qu'une échographie endovaginale soit un viol ? 
(Ou pour que tout geste médical soit une maltraitance ?) 

* Si vous êtes une professionnelle de santé en exercice   
(quelle que soit votre pratique, car ces règles s'appliquent à toutes)
 
 si une femme se sent brutalisée par un de vos gestes, ne songez à aucun moment à lui en faire porter la responsabilité (ou à nier sa perception) : c'est aux professionnelles de santé qu'il incombe de "D'abord, ne pas nuire" !!! 
- révisez vos pratiques de consultation courante et en urgence ; de nombreux travaux ont été publiés sur la fiabilité des gestes que vous avez appris et que vous pratiquez parfois de manière "automatique" ; beaucoup peuvent être abandonnés
- écoutez les femmes et respectez ce qu'elles vous disent ; (s'il est nécessaire qu'on vous explique pourquoi, vous avez beaucoup de travail à faire)... 
- rappelez-vous que quand on souffre ou quand on a peur pour sa santé ou sa vie, il n'y a pas de question stupide : si une personne vous fait la confiance de vous interroger, vous êtes dans l'obligation de lui répondre de la manière la plus précise et la plus respectueuse possible ; répondez à toutes les questions ; et si vous ne connaissez pas la réponse, "Je ne sais pas mais je vais me renseigner" est une réponse parfaitement acceptable ; 
- avant de procéder au moindre geste, parlez-en à la femme qui se trouve devant vous et dites-lui pourquoi (à votre avis) ce geste est justifié dans sa situation
- dites-lui précisément en quoi ce geste consiste ; insistez sur le fait que vous ne ferez rien sans son accord explicite et que le geste cessera dès qu'elle le demandera !
- comme me l'ont rappelé plusieurs soignantes internautes en lisant cet article, quand l'examen est accepté, proposez à la femme d'insérer elle-même le spéculum ou la sonde d'échographie
- si elle refuse un geste, respectez son choix et puisez dans votre expérience pour faire autrement (vous n'avez pas fait dix ans d'études pour rien, n'est-ce pas ?) 
- si elle l'accepte, ne procédez pas de manière brutale ou "expéditive", mais toujours en prévenant à chaque étape et en gardant toujours un contact verbal avec la personne examinée ; 
- ne faites aucun commentaire sur l'habillement, les caractéristiques physiques (poids en particulier) de la personne que vous examinez : l'humiliation est une brutalité qui peut transformer un examen gynécologique en agression et une échographie en viol... 

Enfin : rappelez-vous que le plus grand accomplissement professionnel, quand on est chargée de soigner, c'est de remplir ses obligations, à savoir : aider les personnes soignées à aller mieux, à être le plus autonomes possible et à se passer des soignantes... 

*

Si vous êtes une professionnelle de santé en formation

- n'hésitez jamais à questionner les gestes ou comportements qui vous semblent discutables ; vos perceptions - et en particulier vos valeurs morales - ne sont pas moins respectables que celles des formatrices qui vous encadrent, surtout si vous êtes choquée par leur comportement envers les personnes soignées ; 
- refusez par principe de procéder à des gestes "pour apprendre" si la personne n'en a pas besoin (ou s'il a déjà été fait par une autre professionnelle) : les personnes soignées ne sont pas des cobayes ; 
- exigez de pouvoir vous entraîner  sur un mannequin et avec le matériel approprié avant d'avoir à le faire sur une personne réelle ; 
demandez toujours le consentement de la personne concernée en lui assurant que son refus ne compromettra pas les soins dont elle a besoin ; 
- si vous êtes témoin de gestes pratiqués sans consentement, questionnez les personnes qui les font, et interposez-vous chaque fois que vous le pouvez ; chaque fois que ça vous est possible, comportez vous en alliée des personnes soignées, et non en complices des brutes en blanc ;  
- s'il n'est pas possible de vous interposer, déclarez-les aux autorités compétentes ; si ce n'est pas possible, ouvrez un blog sous pseudonyme et faites un podcast et décrivez ce que vous avez vu.  
- organisez-vous en groupes d'apprenantes (associations) ou joignez-vous à un syndicat pour vous défendre contre la violence de vos aînées ; le fait que vous soyez en formation ne signifie JAMAIS que vous êtes corvéables à merci ou que vous êtes "au service" des personnes qui sont censées vous former ; ce sont les enseignantes qui ont des obligations à votre égard, et non l'inverse ; 

Enfin : rappelez-vous que vous n'êtes pas responsable des violences auxquelles vous assistez ou auxquelles on vous fait participer contre votre gré ; vous en êtes, vous aussi, victimes. Gardez votre liberté de penser : "Ce que fait telle ou telle collègue est inacceptable, et cela remet en question tout ce qu'elle prétend m'enseigner." 

*

*Si vous êtes une personne (de tout genre/orientation/préférence) qui consulte une professionnelle de santé, rappelez-vous que : 

- votre corps vous appartient ; rien ne peut vous êtes imposé par une professionnelle de santé ; 
- tout geste peut être refusé ou interrompu par vous à tout moment ; 
- les commentaires désagréables ou dénigrants, le chantage, la menace, l'humiliation et la culpabilisation (mais aussi les comportements de flatterie et de séduction) disqualifient la professionnelle qui les exprime ; 
- vous avez le droit d'obtenir des réponses à toutes les questions (il n'y a pas de question stupide) il n'est pas acceptable qu'on vous réponde "Vous n'avez pas besoin de le savoir", "Vous posez trop de questions", "Vous n'allez pas comprendre" ou encore "Je sais ce que je fais, c'est moi le médecin ici." 
- votre refus de consentir à un geste ne justifie jamais qu'on vous refuse des soins ; il est toujours possible de soigner une personne qui ne veut pas d'un examen ou d'un traitement ; les professionnelles qui connaissent leur métier savent le faire ; si vous sentez que la délivrance des soins dont vous avez besoin dépend du bon vouloir de la professionnelle et de votre soumission à ses diktats, changez de professionnelle : celle-ci ne vous soignera jamais correctement ; 
- vous avez à tout moment le droit de vous lever, de prendre vos affaires et de partir. Et rien ne vous oblige à vous acquitter d'une consultation qui se passait mal parce que vous vous sentiez maltraitée. 

Et enfin : le viol est puni par la loi. Bien qu'une plainte soit toujours une démarche moralement très lourde, et socialement et émotionnellement éprouvante pour les personnes qui s'y risquent, il n'est pas interdit de l'envisager... et d'en parler avec une avocate. 

Marc Zaffran/Martin Winckler




samedi 20 juin 2020

Pourquoi je tiens depuis 2003, à titre bénévole, un site d'informations consacré à la santé des femmes



En août 2020, cela fera 17 ans (août 2003) que le Winckler's Webzine existe.
Il est auto-entretenu, auto-financé. A défaut d'être totalement objectif (il ne peut pas l'être), zr dans les limites d'une remise à jour de son contenu (il en a besoin), il peut revendiquer d'être aussi précis que possible, indépendant et engagé.
Il va bientôt changer de peau, et se refaire une jeunesse. Je suis en train d'y travailler. 

A plusieurs reprises, des internautes se sont étonnées que j'entretienne ce site à titre bénévole, et que j'y ai donné autant d'informations gratuitement. 

Pourquoi faire un site d'information gratuit (et sans publicité) ? Pourquoi faire de l'agit-prop sur Facebook et Twitter ? 
Bonne question. Je me la suis posée de nombreuses fois, d'autant que tout le temps que je passe à répondre, je ne le passe pas à écrire des articles ou des livres qui pourraient, eux, me rapporter de l'argent. Ecrire en ligne, c'est du travail, et celui que je fais n'est pas rémunéré.

Mais je n'ai pas créé mon site d'informations par vocation sacrificielle, ou par masochisme. Je pense que ce site (et les blogs que j'ai créés par la suite) a (eu) une fonction importante, pour moi et celles qui le fréquentent.


L'écriture, ça (s')entretient.

L'écriture est comme un instrument de musique. Plus on la pratique, mieux on sait en jouer. Je trouve très stimulant d'écrire toutes sortes de textes, du roman à la note de lecture en passant par la critique de série, la chanson ou la poésie, et bien sûr l'article « engagé » ou « de vulgarisation », sans oublier la traduction (oui, c'est de l'écriture aussi, et on apprend beaucoup sur l'écriture en traduisant).

Se mesurer au plus grand nombre de formes et de contenu possible, c'est comme s'essayer à tous les styles de musique. On n'est pas obligé de le faire (ce n'est pas un critère de qualité, loin de là), mais il y a des personnalités qui sont à l'aise dans une forme, d'autres qui sont à l'aise quand ils en pratiquent plusieurs, je fais partie de cette deuxième catégorie.

Dans mon esprit, écrire des choses très différentes est à la fois une possibilité de respirer (je n'ai pas toujours la tête dans la même chose) et de toujours découvrir de nouvelles manières de jouer de mon instrument.

Or, pour pousser la comparaison musicale un peu plus loin, un concertiste ne se contente pas de jouer pendant son concert. Quand il est chez lui, il répète et il fait des gammes. Et quand il a des amis à la maison, il peut se mettre à jouer des choses qui lui font plaisir mais qui ne sont pas des pièces monumentales. (Les chanteurs d'opéra ne chantent pas toujours de l'opéra sous la douche, ils chantent aussi du jazz, des spirituals, des chansons populaires, etc.).

Ecrire « pour se faire plaisir », ce n'est ni vain ni gratuit. C'est une manière d'entretenir son outil. C'est l'empêcher de rouiller ou de s'user de manière uniforme. Il paraît qu'en plus (c'est ce que disent les neuropsychologues, en tout cas) toutes les activités « cognitives » (lire, écrire, faire des mots croisés ou du sudoku) ça entretient le cerveau plus longtemps. Comme l'exercice entretient les muscles et le squelette... (Bon, je vais peut être rester plus longtemps lucide que valide : je ne suis pas sportif, je me contente de sortir notre chienne, Zoë, mais c'est déjà ça.)

Comme vous l'avez vu si vous y êtes passée, le Webzine ressemble plus à un magazine qu'à un journal intime. C'est délibéré. Je voulais qu'il soit aussi divers que mes intérêts (qui ont changé avec le temps). Je voulais qu'il ressemble à un « petit journal » avec tout plein de rubriques. C'était un vieux rêve de pré-adolescent. Ce n'était pas possible dans les années 60. Depuis le début des années 2000, ça l'est. C'est vachement cool.
(Oui, je sais, mon expression date, mais je date aussi...)
Pouvoir réaliser ses rêves, ça maintient en bonne santé.

L'écriture est un moyen de communication dans les deux sens

J'ai toujours écrit beaucoup de lettres ; et ce, depuis la pré-adolescence. J'ai toujours aimé la correspondance. J'ai longtemps échangé des courriers avec un  ami un peu plus âgé que moi à qui j'écris depuis que j'avais quatorze ou quinze ans. On a continué à s'écrire (ou à s'envoyer des courriels) jusqu'à sa mort brutale il y a quelques années.

J'ai passé une année aux Etats-Unis en 1972-73 et je reste en contact écrit avec les membres de la famille qui m'a accueilli encore en vie, et quelques amis de l'époque.

Si j'écris beaucoup aux autres, ça n'est pas par vanité, c'est parce que... j'aime lire les réponses. Je suis un lecteur avant d'être un écrivain. Ce qui me transporte vraiment, c'est de plonger dans les textes des autres, pas dans les miens. C'est difficile d'être transporté par ses propres textes quand on les relit : au mieux on les trouve... étranges ; au pire on les trouve exécrables ; parfois on se dit que c'est pas mal mais on se demande qui les a écrits - si, si, je vous assure...

Donc, quand j'écris à quelqu'un, c'est parce que j'espère bien qu'on va me répondre. Ou elle/il m'a écrit le premier, ça m'a fait quelque chose et j'espère bien poursuivre l'échange.

J'ai eu ma première adresse courriel en 1995. Ça a changé ma vie. J'ai commencé à avoir des correspondantes très très loin de chez moi et ça m'a apporté beaucoup de satisfactions. De sorte que lorsque je me suis mis à recevoir des messages de lectrices (je mets une adresse courriel dans tous mes livres, ou presque) j'ai, tout naturellement, répondu. De même, lorsque en 2002-2003, j'ai fait des chroniques sur France Inter, j'ai fait l'effort de répondre aussi régulièrement que possible (souvent à leur grande surprise) aux auditrices qui m'écrivaient.

Là encore, ce n'était pas « gratuit ». Quand les échanges sont aussi faciles, on gagne beaucoup de temps... et on se fait des amies et on apprend beaucoup d'elles. Je ne pourrais pas échanger autant de courriers si on en était encore à s'envoyer des missives par voie postale.

L'écriture est un outil de partage dans les deux sens

Dès les débuts du web, j'ai été fasciné par tous les individus qui remplissaient des pages entières d'informations diverses et pouvaient vous renseigner aussi bien sur leurs goûts personnels que sur le sujet de leur thèse ou le travail d'une vie. Le web m'est vite apparu comme une immense bibliothèque d'accès très facile dans laquelle on peut trouver une quantité astronomique d'informations - plus que l'on ne pourra jamais en lire, plus que ce dont on aura jamais besoin.

Mais son principal intérêt c'est de mettre toutes les informations au même niveau. Le même clic peut vous entraîner vers un portail commercial, un blog individuel ou un site spécialisé tenu par des fadas qui veulent partager tout ce qu'ils savent sur leur sujet favori.
(Oui, je sais que les moteurs de recherche font du tri, mais tout dépend du moteur que vous utilisez.)

C'est la correspondance avec les internautes et la tenue régulière des articles de mon site sur la contraception qui m'a permis non seulement de mettre à jour Contraceptions mode d'emploi mais aussi d'écrire Le Choeur des femmes, L'Ecole des soignantes et C'est mon corps. (A paraître en septembre 2020).

Même quand on connaît très bien un sujet, il y a toujours des aspects qu'on n'a pas envisagés et les questions « fraîches » que posent les femmes sont autant d'incitations à aller chercher des réponses qu'on n'a pas encore. Et souvent, les internautes fournissent des informations dont on ignorait l'existence. C'est de plus en plus fréquent, de nos jours.
Ecrire en ligne, c'est instructif.


Partager le savoir est une obligation éthique

Quand on devient une professionnelle de santé, on acquiert des notions et un savoir-faire très importants pour la compréhension de ce qui se passe dans le corps humain. Bien que les professionnelles soient plus souvent formées à reconnaître ce qui est pathologique (« anormal ») plutôt que ce qui est physiologique (normal ou, en tout cas pas « pathologique ») elles détiennent des connaissances qui sont, en principe, destinées à bénéficier à tout le monde. En principe, une médecienne ou un médecin se forment pour soigner les autres avec ce qu'elles savent. Pas pour les torturer.

Il est légitime d'être rémunéré pour un service rendu (une consultation, un soin) mais il est crapuleux et contraire de garder le savoir pour soi et de le délivrer au compte-gouttes ou de le monnayer très cher comme s'il s'agissait d'une denrée rare. Autrement dit : une professionnelle doit être rémunérée pour son travail, pas parce qu'elle distribue des bribes de savoir.

En septembre-octobre 2002, sur France Inter, avant mon site internet n'existe, j'ai composé trois chroniques sur la contraception (« Que faire quand on a oublié sa pilule ? », « Qu'est-ce qu'un implant contraceptif ? » et « Pourquoi dit-on que les femmes sans enfant ne doivent pas porter de DIU ? »).

Les textes des chroniques en question ont été postés en ligne sur le site de la chaîne et toutes les auditrices ont pu ensuite les télécharger, les copier, les distribuer, etc.
Beaucoup m'ont écrit qu'elles n'avaient jamais encore entendu des chroniques de santé pratiques aussi précises et utiles. Et claires.
(Si vous voulez les lire, elles sont dans l'intégrale de Odyssée, qui se trouve sur cette page. Les chroniques en question sont p 21-23).

Donner des infos sur la contraception à l'antenne trouvé ça bien naturel : j'étais rémunéré pour écrire des chroniques chaque jour et les lire à haute voix ; pas pour monnayer leur contenu. Ça aurait été contraire à l'idée que je me faisais d'une chronique de service public sur une antenne de radio publique.

En 2001, j'ai publié Contraceptions mode d'emploi. En 2003, et 2007 j'ai publié une 2e et 3e éditions mises à jour. J'aurais aimé en publier une 4e, refondue et complétée, mais ça ne s'est pas fait. Or les livres d'information santé vieillissent vite, car le savoir change très rapidement. Un site internet permet de rester à peu près à jour. Et d'aborder des sujets qui ne l'ont pas été dans un livre antérieur.

En tant que soignante préoccupée par la santé des femmes, je serais heureux de voir le nombre d'IVG par accident de contraception (ou par contraception mal adaptée) diminuer. Je sais que pour ça, il faut que les femmes aient l'information la plus large et la plus précise possible sur la contraception. Donc, d'un point de vue strictement éthique, j'ai l'obligation de partager le savoir de la manière la plus accessible qui soit. La mise en ligne sur un site gratuit va donc de soi. Et j'ai aussi celui de donner l'exemple à d'autres soignantes que moi (en particulier les médeciennes et médecins en formation). Et cela, d'autant qu'en France, le corps médical le plus traditionnel n'aime pas partager les informations avec le public. 

Heureusement, ça change. 

Pour les raisons que j'ai indiquées plus haut, même si ça ne me rapporte pas d'argent en monnaie sonnante et trébuchante (et non, ça ne multiplie pas les ventes de mes livres non plus...), ce n'est pas sans gratification : parmi les dizaines de milliers de courriers que j'ai reçus depuis 17 ans, l'immense majorité étaient des courriers de remerciements et de gratitude d'usagères.  
Et beaucoup aussi viennent de soignantes
Ça n'a pas de prix.

Partager le savoir, c'est libérateur

Il y a une autre raison pour laquelle j'ai été heureux de diffuser des informations sur la santé e manière bénévole. C'est une raison politique. Dans un monde où tout se monnaie, le savoir comme les biens, et où beaucoup de médecins (pas tous, mais beaucoup trop) retiennent le savoir pour en faire un levier, je trouve indispensable de montrer qu'il est possible de se comporter autrement.

Que l'exemple à donner, quand on soigne, c'est le partage, pas la rétention. Que les relations entre soignantes et patientes peuvent être égalitaires, même si elles ne sont pas égales. Que l'asymétrie de la relation ("J'en sais plus que vous, ce qui me permet de me faire moins de souci quand j'ai mal quelque part.") peut et doit être compensée par l'obligation morale de partager ce que le médecin sait.

Une soignante ne devrait jamais user de son savoir comme outil de pouvoir ou comme instrument de torture.

De plus, le partage du savoir contribue au mieux-être collectif : pour une soignante, partager le savoir, c'est armer les soignées et les citoyennes contre les abus de pouvoir. C'est les équiper contre les mensonges et les manipulations. Bref, c'est participer à la lutte contre les inégalités.

De plus, le partage du savoir met au jour l'ignorance, la vanité et l'obscurantisme de ceux qui affectent de "mieux" savoir mais sont incapables de réviser leurs insuffisances et leurs préjugés.

Et enfin, le partage du savoir a des vertus thérapeutiques et préventives.
Le simple fait d'écrire que prendre la pilule en continu évite 1° des échecs de contraception 2° des règles (douloureuses ou non), 3° un syndrome prémenstruel pénible ou 4° des migraines de fin de cycle, non seulement ça rend service à des femmes, mais ça me fait plaisir, à moi !!! 

J'aime que la vie soit plus simple pour les autres, parce que ça me la simplifie, à moi aussi. J'aime que les autres souffrent moins. Alors je suis heureux de partager ce qui soulage les autres. Ça ne m'enlève rien, bien au contraire.

Certains con-frères, il y a quelques années, disaient : "Si vous expliquez tout aux gens, ils ne vous respectent plus." Quel mépris pour les personnes soignées, et quel aveu : ce qui les intéresse n'est pas le soin, mais la domination.

J'ai entendu aussi trois autres reproches fréquents. A savoir : "Vous faites ça pour promouvoir vos livres." (Bien sûr, à moi tout seul je fais plus de pub qu'un éditeur... !)  "Vous faites ça pour accroître votre clientèle." (Dommage que je n'en aie plus depuis... 1993, date à laquelle j'ai exercé exclusivement dans le service public.) et la meilleure : "Vous faites ça pour constituer une secte."
Ah, oui ?
Que les membres de ma secte lèvent la main...
Mmhhh... Va falloir que je demande des leçons au Gourou du moment, vous savez, celui qui parle tout le temps de la chloroquine...

Je sais que beaucoup de médecins voient les femmes comme "des idiotes, des manipulatrices ou des emmerdeuses" (j'ai entendu les trois termes), et n'ont qu'une idée, les garder le moins longtemps possible dans leur cabinet et leur prendre le plus d'argent possible au passage. Ces médecins-là me débectent.

Ils ne méritent pas de pratiquer leur métier. Ce ne sont pas des soignants mais des parasites. Des profiteurs. Des brutes en blanc.

Alors, j'ai écrit aussi pour les dénoncer, leur donner tort et les déstabiliser. On ne change pas le monde avec un site internet ou un roman, mais qu'à cela ne tienne. Si ça permet à une seule femme de ne plus se laisser faire et de se dire "Je suis pas folle", c'est déjà ça : pour elle, c'est du cent pour cent.


Depuis une dizaine d'années, les blogs, les pages FB, les sites, les réseaux d'échange se sont multipliés comme des champignons. On peut trouver en ligne des informations sur la contraception, le cycle, les coupes menstruelles, l'endométriose, la grossesse, l'accouchement, la ménopause et mille et un sujets qui concernent les femmes, et de nombreux livres, écrits par des femmes.

Et ça, franchement,  ça me met en joie car ça montre que le savoir est fait pour être partagé - et pas seulement par des professionnelles, mais par les personnes que ça concerne au premier chef.
Et ça justifie tout le boulot bénévole que j'ai fait pendant dix-sept ans.
Et que je vais continuer à faire tant que je pourrai.

On ne sera jamais trop nombreuses pour lever des torches contre l'obscurantisme.

MW/MZ

dimanche 14 juin 2020

Ne fais pas médecine !




Il m'arrive régulièrement de recevoir des messages de personnes de tous âges (surtout des femmes, allez savoir pourquoi) qui se demandent si "elles ont raison de se lancer dans des études de médecine". 


Elles me confient que des médecins le leur ont déconseillé - "parce que c'est trop dur", "parce que c'est trop long", "parce qu'elles sont trop vieilles", "parce qu'on ne peut plus faire carrière, c'est bouché",  "parce qu'on n'est plus considéré", "parce que les gens pensent qu'on est à leur service", "parce qu'on ne gagne plus sa vie comme avant", "parce que le gouvernement se fout de nous". 


Bref, pour tout un tas de "raisons" plus discutables les unes que les autres, à mon humble avis. 


Je pense en effet qu'il y a de bien meilleures raisons que celles-là de NE PAS faire des études de médecine


Ainsi, il y a quelques jours, j'ai vu passer un tweet d'une militante trans (@DrEmmy_Zje) disant en substance : 


"Si vous pensez que les personnes transgenre ne méritent pas les soins salvateurs et la chirurgie d'affirmation de genre dont des centaines de travaux scientifiques et de psychologie sociale montrent le bénéfice en qualité de vie et réduction des risques, FAUT PAS FAIRE MEDECINE!"


C'est vrai, poursuit-elle, c'est comme demander à des gens qui croient que la terre est plate d'être astronomes (ou astronautes) ou bien confier l'enseignement de la biologie à des créationnistes...




Je suis de son avis. 

Il ne faut surtout pas confier des métiers aussi délicats que les métiers de soin à des gougnafiers. 
Mais de bonnes raisons comme celles qu'invoque Emmy Zje sont rarement mises en avant et, curieusement, jamais sous le nez des personnes qui ne devraient en aucun cas devenir médecins ou médeciennes. 

Car si l'on veut dissuader quiconque de faire médecine, il ne faut surtout pas dissuader les personnes qui ont envie de soigner, et qui se fichent de savoir qu'elles ne feront pas fortune, qu'elles n'auront pas de carrière internationale mais acceptent de se mettre au service de la communauté. 


En toute bonne logique, si on veut dissuader quiconque de faire médecine - ou de s'engager dans n'importe quel métier de soin, il faut se concentrer sur les personnes qui seront, de par leur attitude, de très mauvaises soignantes. Et les attitudes, ça commence par des présupposés. 


Conscient de mes responsabilités en tant qu'aîné (j'ai 65 ans depuis cette année) je me suis dit que j'allais dresser une liste (non exhaustive) de bonnes raisons de ne pas faire médecine. Je n'ai pas eu besoin de me creuser beaucoup la tête pour en trouver... 65. 


Je ne doute pas que vous en trouverez d'autres, et je serai ravi de les ajouter à la liste si vous me les confiez. 


En attendant, je m'adresse à toutes celles qui éprouvent le désir de se lancer dans des études longues et difficiles, encore fortement imprégnées par des idéologies archaïques et n'ayant rien à voir avec la santé du public. (Bien entendu, les personnes qui sont déjà des professionnelles de santé sont tout à fait en droit de la lire aussi, et je les invite à y réagir, la commenter, la compléter...) 


Et je leur dirai ceci : 


Toi qui veux devenir médecin, lis cette liste. Elle n'est pas faite pour te mettre mal à l'aise, mais pour te rappeler la réalité. 


1. Si tu n'es pas capable de sortir de ta zone de confort, 

et si tu n'es pas capable d'arriver au bout de cette liste,
NE FAIS PAS MEDECINE ! 


2. Si tu veux faire médecine parce que "dans la famille tout le monde l'a fait depuis des générations et c'est ce qu'on attend de toi", 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

3. Si tu crois dur comme fer qu'il existe des races supérieures (si tu crois dur comme fer qu'il existe des races dans l'espèce humaine...) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

4. Si tu es convaincue qu'il n'y a pas d'injustice dans ta rue, à ta porte, dans la pièce voisine 

NE FAIS PAS MEDECINE !

5. Si tu es un homme, blanc, cis et hétéro qui ne souffre pas de handicap, qui as un toit et des moyens pour t'aider à financer tes études et si tu penses que tout cela est normal et que tu n'as pas de privilèges pour autant

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

6. (Si tu ne sais pas ce qu'est un homme blanc cis hétéro et ses privilèges, informe-toi avant de faire médecine. Et si ce que tu apprends te défrise, 

NE FAIS PAS MEDECINE !) 

7. Si tu es une femme blanche et penses que les féministes en font trop - surtout quand elles parlent des inégalités entre femmes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

8. Si tu penses qu'une religion (une culture) vaut mieux qu'une autre, ou qu'une personne croyante vaut mieux qu'une personne athée (ou l'inverse, d'ailleurs) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

9. Si tu n'es pas prête à réviser tes dégoûts et tes préjugés, afin de délivrer avec respect - c'est à dire sans mépris ni condescendance - des soins à toutes les personnes qui t'en font la demande, quelle que soit la couleur de leur peau, leur langage, leurs valeurs, leurs préférences et leurs croyances  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

10. Si tu penses que la science est infaillible et que les soi-disant savants ont toujours raison (surtout quand ils ont une grande gueule et dirigent un institut) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

11. Si tu détestes l'incertitude et si tu penses qu'il y a des personnes/des situations pour lesquelles "on ne peut (plus) rien faire" 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

12. Si tu adores la compétition et si tu veux être parmi "les meilleures" 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

13. Si tu n'es pas prête à accepter que la personne soignée est toujours celle qui doit avoir le dernier mot en ce qui la concerne 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

14. Si ça ne t'émeut pas d'entendre dire "Je souffre" 

et si ça ne te donne pas toujours furieusement envie de soulager 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

15. Si tu penses que les femmes passent leur temps à se plaindre pour rien, 

NE FAIS PAS MEDECINE. 

16. Si tu penses qu'une femme a le droit de disposer de son corps... "sauf dans certains cas"

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

17. Si tu penses qu'un embryon a plus de valeur que la femme qui le porte, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

18. Si tu crois que les femmes doivent prévenir les éventuels géniteurs avant d'interrompre leurs grossesses, 

NE FAIS PAS MEDECINE !

19. Si tu crois que le genre et l'identité sont inscrits dans les gènes et que n'est "normal" que ce qui est "naturel" 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

20. Si tu penses que la santé d'un individu n'a rien à voir avec son milieu social et les obstacles et discriminations systémiques que la société met sur son chemin 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

21. Si tu penses que les industriels du médicament sont des bienfaiteurs de l'humanité (surtout/seulement/sauf quand ils commercialisent des médicaments homéopathiques) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

22. Si tu penses qu'être médecin fera de toi un membre d'une élite 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

23. Si tu jouis d'apprendre des choses que les autres ne savent pas sans avoir une furieuse envie de partager le savoir avec celles qui n'y auront jamais accès 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

24. Si tu penses que tu peux deviner ce qu'une autre personne pense et si tu ne vois aucun inconvénient à l'utiliser contre elle 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

25. Si tu n'es pas capable d'entendre une plainte sans te moquer, la prendre de haut, la minimiser, en dire ou en penser "C'est pas vrai, elle exagère..." 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

26. Si tu ne sais pas te taire, et si tu ne veux pas apprendre à le faire 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

27. Si tu n'acceptes pas d'être émue aux larmes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

27. Si tu n'es pas en colère contre ce qui martyrise les personnes qui te demandent des soins 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

28. Si tu n'es pas prête à croire celles qui disent avoir été maltraitées par (et à prendre leur parti contre) d'autres professionnelles de santé 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

29. Si tu penses que la parole d'une personne ayant un statut a force de loi et ne doit jamais être contestée 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

30. Si tu refuses de mettre les mains dans la merde pour aider une personne à se nettoyer, de l'aider à descendre ou remonter dans son lit ou à retaper son oreiller pour qu'elle soit plus confortable 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

31. Si tu refuses d'accepter que tu ne sauras jamais tout, mais que tu devras toujours apprendre  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

32. Si tu n'es pas prête à te pencher sur la personne allongée sur le trottoir pour lui demander si elle a besoin d'aide  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

33. Si tu aimes les blagues qui se moquent des autres, de leur comportement, de leur handicap, de leurs gestes, de leur milieu, de leurs origines, de la couleur de leur peau, de leurs coutumes et croyances, de leur genre ou de leurs préférences 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

34. Si tu n'es pas capable de dire : "Je ne sais pas" quand tu ne sais pas,  

ou encore, quand il n'y a rien d'autre à dire et sans qu'on te le demande
"Je me suis trompé",  "Ce que j'ai fait était inacceptable", et "Je vous présente mes excuses"
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

35. Si les fresques pornographiques dans les internats hospitaliers ne te gênent pas furieusement

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

36. Si tu es capable de laisser une personne mourir dans son lit au milieu de sa famille sans lui et leur proposer tout ce qu'il est possible de faire pour qu'elle ne souffre pas - ou plus du tout
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

37. Si tu veux faire de la chirurgie parce qu'au moins les malades dorment et tu peux t'en tenir à l'aspect technique 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

38. Si tu ne veux pas entendre que la population d'un pays a plus besoin de soignantes de première ligne, que de superspécialistes

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

39. Si tu penses que pour bien soigner, il n'est pas indispensable de parler de manière intelligible et sans jargonner 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

40. Si tu n'as pas envie d'écouter les histoires des autres
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

41. Si tu n'as pas envie de travailler avec les autres et de respecter leur expérience, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

42. Si tu penses qu'une femme est "insensée" de vouloir accoucher chez elle, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

43. Si tu penses qu'il t'appartient de décider si l'on doit ou non dire la vérité à une personne soignée, quel que soit son âge, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

44. Si tu penses que le savoir médical t'appartient en propre

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

45. Si tu n'es pas capable de concevoir, de voir (et de dire, lorsque c'est possible) que la personne responsable de ta formation se comporte de manière moralement inacceptable

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

46. Si tu n'es pas prête à accepter qu'une personne soignée refuse les traitements que tu lui proposes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

47. Si tu penses qu'on fait médecine "pour sauver des vies"

NE FAIS PAS MEDECINE ! 
Un médecin, une médecienne "sauvent" rarement des vies. En revanche, elles peuvent toujours rendre ces vies moins pénibles : ça s'appelle SOIGNER. 

48. Si tu veux "trouver le remède au cancer" sans garder à l'esprit qu'on soigne des personnes (et non "des cancéreux") ni vouloir comprendre que le marché des médicaments anticancéreux est - comme son nom l'indique - régi par les lois du marché

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

49. Si tu n'es pas consciente que les industriels sont prêts à tout pour te flatter, te culpabiliser, te terroriser, t'acheter et te faire prendre des vessies pour des lanternes afin de te manipuler, et si tu n'es pas prête à tout faire pour refuser les cadeaux, les flatteries et les menaces, et combattre ces manipulations aux côtés de tes collègues et des personnes soignées 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

50. Si tu penses qu'une personne n'a pas le droit de refuser que tu la touches pour l'examiner

et si tu penses que tu ne "peux pas soigner les gens dans ces conditions" 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

51. Si tu ne peux pas lire ou entendre dire "La médecine est violente et un trop grand nombre de médecins sont des brutes en blanc" sans éprouver l'irrésistible désir de lever la voix pour dire "Pas tous, quand même"ou de lever la main en criant "Pas moi, pas moi!!!"  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

52. Si tu comptes plus sur ton "sens clinique" et sur les tests diagnostiques que sur ce que te dit la personne concernée 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

53. Si tu n'es pas prête à travailler en équipe en respectant le point de vue de toutes ses membres 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

54. Si tu penses que toutes les mères sont trop angoissées pour savoir de quoi souffrent les enfants qu'elles te confient 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

55. Si tu penses qu'un arrêt de travail, une IVG, une aide médicale à mourir, une écoute attentive, prendre la main et respecter la décision d'une personne soignée en lui assurant ton soutien ne sont pas des soins, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

56. Si tu penses qu'une personne handicapée n'est jamais une personne capable 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

57. Si tu penses qu'une personne qui dit "Je suis un homme dans un corps de femme" ou "Je suis une femme dans un corps d'homme" est folle 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

58. Si tu penses qu'une femme qui accouche n'a pas "tout le sang qu'il faut dans son cerveau" pour prendre une décision

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

59. Si tu penses qu'une personne homosexuelle, bi ou asexuelle est malade dans sa tête,
NE FAIS PAS MEDECINE !

60. Si tu n'es pas prête à rayer de ton vocabulaire des termes comme "fou/folle", "hystérique" "hypocondriaque", "simulateur/ice", "profiteur/euse", "irresponsable", les expressions telles que "syndrome méditerranéen" et toutes les insultes et tous les jugements à l'emporte-pièce qu'on cherchera à te fourrer dans la tête, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

61. Si tu n'es pas prête à croire les histoires des soignées, si invraisemblable qu'elles puissent te paraître, 

Si tu n'es pas prête à entendre dire "J'ai mal" sans jamais en douter 
Si tu n'es pas prête à faire confiance 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

62. Si tu n'es pas, à tout moment, disposée à réviser tes certitudes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

63. Si tu n'es pas prête à admettre, dès aujourd'hui, qu'une médecienne, un médecin, a pour mission de soigner les autres, et pas de soigner sa carrière, 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

64. Si tu penses que la faculté et les corps constitués t'en apprendront plus que les soignées, les infirmières, les brancardières,  les sages-femmes, les aide-soignantes, les orthophonistes et les aidantes naturelles,  
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

Et enfin, 

65. Si tu n'es pas prête à te battre pour que la faculté de médecine à laquelle tu postules lutte ouvertement contre les inégalités, le sexisme et le racisme systémiques et entreprenne de fonder ses enseignements - c'est à dire ta formation - sur l'expérience de toutes les professionnelles de santé avec la collaboration active des personnes soignées 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

(A suivre...) 


Marc Zaffran/Martin Winckler


Suite :  


"Si tu penses que le deuil est un processus qui dure trois mois et qu'une personne qui ose se plaindre ou souffrir au-delà a un comportement pathologique,
Ne fais pas médecine."
(C.C.) 
















samedi 16 mai 2020

Comment faire pour soigner (tout le monde) ? - une conversation lancée par "Dr Vagin"

NB : Je rappelle que désormais, sur ce blog, tous les termes qui désignent des personnes de toutes les genres sont utilisés sous leur forme féminine (et parfois féminine-plurielle). 
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Pendant la pandémie, on continue à souffrir d'autre chose, et les soignantes continuent à soigner - et à s'interroger sur le soin. Et à souffrir, elles aussi. 
Ces jours-ci, l'une d'elles, sur Instagram, a posté le texte suivant (à mon intention entre autres, mais pas seulement).
MW 


***


Alors bon. J’ai commencé à lire « Le chœur des femmes » de Martin Winckler. Il était temps vous me direz, après vingt ans de médecine. J’ai pas fini. J’en suis même encore au début.

Mais voilà. Il y a un truc qui me chiffonne. J’aime beaucoup le peu que je connais de @martin_winckler. Je suis complètement en accord avec sa vision de la médecine, du traitement des femmes très souvent dégradant notamment en gynéco-obstétrique.

Mais je me souviens, quand j’avais vu « La maladie de Sachs » au cinéma. J’avais, quoi, 20 ans ? J’avais été terrifiée par ce médecin qui se perdait dans la médecine. Qui se noyait, sous nos yeux. Qui faisait un travail magnifique, mais dont il était la première victime.

Je m’en souviens d’autant plus qu’à la fin du film, deux mamies, devant moi, avaient décrété en se levant « c’est le seul bon médecin que j'aie jamais rencontré ».

Evidemment qu’au quotidien j’essaie de faire comme Sachs. Comme Karma.
Mais c’est juste pas possible. Peut être que dans les années 70 ou 80 c’était faisable. Aujourd’hui non. On n'est tout simplement pas assez nombreux. On ne peut pas passer 45 minutes par consultation, finir à 18h, avoir 10-15 jours de délai de rendez vous, et soigner tout le monde.

Ecouter les gens, vraiment, c’est un travail épuisant. Après 15 patients, je sature. J’ai deux mois d’attente, en prenant en plus les urgences entre deux. C’est finalement assez peu, mais en cardiologie c’est déjà trop.

Alors tu m’expliques. Comment je dois faire. Pour écouter les patients sans les interrompre. Pour être disponible. Pour prendre tout le monde à temps.
Crois-moi, je suis la première à en être attristée. Et je sais que je fais un procès injuste à Martin Winckler, mais faire croire que cette médecine n’existe pas à cause de l’absence d’humanité des médecins en exercice, c’est un peu dégueulasse.

Ce post n’a pas vocation à susciter des commentaires réconfortants. J’aimerais plus avoir votre avis, surtout si vous êtes soignants ! Merci !
Dr Vagin


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Comme "Dr Vagin" (c'est un pseudo...) le dit très clairement, son texte invite les internautes qui le liront à réagir, non pour la réconforter, mais pour donner leur avis - et partager leurs expériences. Voici ma contribution.
MW  

Chère Soignante,

D'abord, merci de m'avoir lu (ou d'être en train de le faire) et d'avoir pris le temps d'écrire ce qui précède.
Ensuite, nous sommes d'accord : soigner des gens, (vraiment soigner, et pas seulement prescrire pour traiter) c'est prenant, c'est physiquement fatigant et émotionnellement épuisant.

Ce risque d'épuisement était, vous l'aviez bien compris, au coeur de La Maladie de Sachs, publié il y a plus de vingt ans et que le film de Michel Deville a parfaitement traduit. Et ça n'avait pas échappé aux lectrices du livre, un an auparavant.

A l'époque, les généralistes aussi ont reconnu le message : quand on n'a que sa tête et ses mains (ce qui est le cas de la plupart des omnipraticiennes), soigner prend du temps et beaucoup d'énergie. Et il est difficile de passer tout son temps de soin à avoir une attitude bienveillante, égale, attentive, encourageante. Les soignantes sont des êtres humaines, pas des robots. Les soignées portent le poids de leur maladie ou de leur souffrance. Les soignantes, elles, portent le poids du soin. Et ce poids s'accumule avec le temps.

La Maladie de Sachs faisait de son mieux pour parler du "burn out", sans le nommer et bien avant que le terme ne passe dans le langage courant. Comme vous le verrez je pense au fil de votre lecture, Le Choeur des femmes aborde un sujet différent : la manière dont on forme les médeciennes - et en particulier celles et ceux qui sont censées soigner les femmes. Et la manière dont ces médeciennes les traitent, dans tous les sens du terme.

Vous avez raison : l'exercice de la médecine en 2020 n'est pas ce qu'il était à la fin des années 90. En 1983, quand je me suis installé à la campagne, j'ai longtemps attendu que les patients viennent. Aujourd'hui, toutes les praticiennes refusent du monde. Entre 1990 et 2018, la population française est passée de 58 à 67 millions et l'hospitalocentrisme, le recours aux spécialistes et la consommation ont explosé. De plus la démographie médicale s'est profondément modifiée : beaucoup plus de médeciennes dans les grandes zones urbaines, beaucoup moins dans les zones rurales. Et surtout, la proportion de généralistes a baissé, la proportion de spécialistes a augmenté. Ce sont des faits indiscutables.

De cet ensemble de changements il s'ensuit que la charge de travail des professionnelles n'a fait qu'augmenter - tandis que les attentes des personnes soignées augmentaient également. L'organisation des soins et la politique de santé du pays n'ont malheureusement pas suivi.
Pendant les décennies écoulées - nous en voyons les conséquences avec la crise actuelle - la santé a été considérée comme un coût à réduire, et non comme un service à rendre à la population. Nous en payons le prix aujourd'hui. Toutes et tous. D'abord les personnes malades, mais aussi les professionnelles, exploitées et exposées de manière inacceptable et privée des moyens dont elles auraient besoin.

***

Si je me permets de rappeler ça, c'est parce qu'à votre question :
"Comment je dois faire. Pour écouter les patients sans les interrompre. Pour être disponible. Pour prendre tout le monde à temps." 
on ne peut pas répondre sans penser à l'environnement dans lequel vous exercez.  

Dans ce que vous dites, ce que je crois entendre (et si je me trompe, n'hésitez pas à me contredire) c'est : "Je me sens tenue de soigner tout le monde mais je ne peux pas en même temps recevoir tout le monde ET écouter ce que toutes les personnes ont à dire."

Et il me semble que ce sentiment d'être "coincée" découle d'une obligation qu'on pourrait résumer ainsi : "Je  suis cardiologue, je dois recevoir tout le monde. Mais pour recevoir tout le monde, il faut que je fasse vite, et j'ai pas le temps d'écouter."

S i c'est bien ce que vous avez voulu dire, j'aimerais vous demander : Que voulez-vous exactement ? Soigner ou voir tout le monde ? Faire votre métier ou montrer que vous êtes surhumaine ? Dans le second cas, vous allez vous épuiser. Et y laisser votre peau.

Je connais : j'ai failli y laisser la mienne. Et puis, un jour, grâce à des camarades et à des soignantes chevronnées, j'ai abandonné mon fantasme d'être un médecin parfait (à mes propres yeux) pour le monde entier. J'ai compris que je ne pouvais soigner que les personnes qui se trouvaient devant moi. Et que je ne pouvais soigner BIEN que si je prenais le temps de le faire. Et que si je le prenais, pour ces personnes-là, ce serait sans prix.

Car on ne peut pas soigner 100% de la population, mais on peut soigner une personne en lui accordant notre attention à 100%. Et si on fait ça pour 15 personnes par jour ou même seulement pour 10, c'est énorme. Et c'est gratifiant pour celle qui le fait.

Pour pouvoir me donner à 100% à un petit nombre de personnes, il m'a fallu abandonner le fantasme selon lequel tout le système de santé reposait sur mes épaules et dépendait de ma "compétence" - traduire : de ma productivité, de ma capacité à l'abattage.

Très tôt, on laisse entendre aux étudiantes en médecine que leur profession a plus de valeur que les autres. Mais c'est une escroquerie : la meilleure preuve, c'est qu'on survalorise certaines spécialités, et qu'on en méprise d'autres. Même parmi les médeciennes, toutes ne sont pas égales. Et on incite les étudiantes à reproduire cette hiérarchie des valeurs.

Le fait est qu'en réalité, chacune de nous n'est pas si importante que ça  puisque fondamentalement, on ne nous demande jamais notre avis sur le système de santé, pour le démonter, le remonter, l'améliorer, le rendre plus apte à servir la population.

En instillant dans notre esprit l'idée que "nous sommes les professionnelles les plus importantes et c'est sur nous que tout repose", le système nous déforme pour qu'on reste prisonnières de cette illusion. Et que nous participions à l'abattage collectif - c'est à dire au mal-soigner.

***

Alors, oui, nous sommes d'accord, on ne peut pas recevoir tout le monde ET écouter tout le monde. Mais devez vous vraiment recevoir tout le monde ? A qui devez-vous ça ? Et qui vous demande de regarder votre montre, sinon vous-même ?

Etes vous sûre que le monde ira beaucoup plus mal si vous vous en tenez à douze personnes par jour ? Ou qu'il ira beaucoup mieux si vous en recevez trois fois plus ? Pour qui et pour quoi travaillez-vous ? Pour sauver le monde ou, plus modestement, pour soulager de votre mieux la personne qui se présente à vous ?

Non, je ne crois pas que "cette médecine n’existe pas à cause de l’absence d’humanité des médecins en exercice". Je pense que dans un système où personne n'est estimé (pas même les médeciennes, et encore moins les femmes) il y a différentes manière de pratiquer la médecine. 

L'une d'elles consiste à se dire : "Je fais partie d'une élite et je vaux mieux que les personnes qui viennent me consulter." 
Ca peut rapporter gros, mais ça ne se passe jamais bien pour les soignées. Et ce n'est jamais du soin. 

Une autre consiste à se dire : "Je suis une professionnelle. Je dois montrer ma compétence coûte que coûte, et d'abord en en faisant le plus possible. Car c'est ce qu'on attend de moi" Celle-là , très souvent,  mène tout droit à l'épuisement. 

Une troisième consiste à dire, plus modestement : "Je vais faire du mieux que je peux pour chaque personne qui entre, avec les moyens dont je dispose, en sachant que je ne peux pas faire plus (le système ne me le permet pas), en acceptant que j'aie des limites et en refusant qu'on me transforme en machine à prescrire. 

Je cite ces trois-là, mais il y en a certainement d'autres. 

Laquelle choisissons-nous ? Et pourquoi ? 


***

Deux mots sur un sujet que vous n'abordez pas, mais qui me semble important : la bienveillance. 

Toutes les professionnelles de santé ne sont pas bienveillantes. La honte des études de médecine en France consiste à passer sous silence que, lorsqu'on veut soigner, c'est une attitude indispensable. Et que TOUTE professionnelle en formation doit s'y exercer. Car oui, ça se développe. (Si on n'est pas capable de développer son attitude de bienveillance, on n'a rien à faire dans le soin.)

La bienveillance ne découle pas des conditions d'exercice.
Chacune de nous a une responsabilité individuelle, et si cette responsabilité est limitée, elle est déterminante. Quand vous conduisez un véhicule, c'est vous qui décidez de respecter la limite de vitesse et de ralentir en voyant une cycliste ou une piétonne engagée sur la voie. Quand vous vous mettez à tousser, c'est vous qui décidez de rester chez vous pour ne contaminer personne. Quand votre enfant vous exaspère, c'est vous qui décidez que non, vous n'allez pas lui coller une tarte alors que ça vous démange furieusement.

Quand vous exercez votre métier, personne ne peut vous imposer d'accueillir les personnes avec bienveillance. C'est vous qui décidez. Sur nos attitudes, chacune de nous a tout pouvoir. 

Et bien sûr, la bienveillance ne peut s'exercer que si l'on commence par soi-même. 
Etes-vous assez bienveillante avec vous-même ?...

Voilà ce qui m'est venu en vous lisant. Je ne sais pas si j'ai bien lu, et si mes réflexions ont un sens. Mais ceci est une page ouverte, un blog pour toutes les soignantes. Vous êtes la bienvenue pour continuer la réflexion.
Et toute autre lectrice, soignée ou soignante, l'est également.

Au plaisir de vous lire.

Mar(c)tin