dimanche 19 juin 2016

Ne pas croire ce que disent les patient.e.s est une attitude antiscientifique et contraire à l'éthique. C'est aussi une posture de classe.


Une internaute écrit : « Comment reconnaître les malades qui mentent de ceux qui sous-estiment leurs symptômes ? Apparemment, c’est un dilemme pour le corps médical… J’ai souffert de troubles cardiaques pendant des années avant qu’on ne me prenne au sérieux. »

Une autre me confie : « Je suis médecin, et parce que je suis médecin on m’a cataloguée comme hypocondriaque pendant des années avant de reconnaître que j’avais une endométriose. »

Une autre me raconte que lorsqu'elle s'est présentée à l'échographie demandée par son médecin pour une douleur très violente de l'abdomen, l'échographiste a dit : "Alors, vous nous faites du cinéma ?" Elle avait une péritonite aiguë. 

Il y a aussi cette vidéo d'une jeune femme souffrant de maladie d'Ehlers-Danlos, et qui parle très bien de ce que lui ont fait subir les médecins qui ne la croyaient pas. 

En France (et c’est très spécifique de ce pays), l’un des messages « subliminaux » les plus transmis aux étudiants en faculté de médecine est : « Surtout, faut pas croire tout ce que disent les patients. »

Cette injonction a des conséquences redoutables : si le médecin ne peut pas croire tout ce que dit un patient, que doit-il croire, alors ? La réponse, on la lui donne sous la forme de grilles diagnostiques : si les symptômes évoqués par le patient entrent dans les cases, alors on peut le croire. S’ils n’y entrent pas (ou s’ils ne semblent pas appartenir au diagnostic auquel le médecin croit le plus) alors, il ne faut pas le croire.

C’est aussi inepte et aussi terrible que ça. Et c’est d’autant plus terrible que cet apprentissage est subliminal, transmis par l’attitude, la contiguïté, l’émulation, et non dans les cours. C’est ce que les Anglo-Saxons nomment « the hidden curriculum » : l’enseignement par sous-entendus.

Je me souviens d’avoir fait des diagnostics de migraine et d’hyperthyroïdie chez des hommes, des diagnostics de cancer du rein et d’angine de poitrine chez des femmes, et avoir entendu mes correspondants s’étonner que j’aie évoqué « ces diagnostics-là chez chez gens-là ». Pourquoi ? Parce que j’avais identifié chez des patients d’un sexe des maladies qu’on voit beaucoup plus souvent chez les patients de l’autre sexe. 

Cela m’avait surpris : en quoi le sexe ou le genre devraient-ils orienter (ou en l’occurrence dés-orienter) mon diagnostic ?

Je me souviens aussi avoir fait à de nombreuses reprises (je l'ai raconte dans  La Revue Prescrire[1]) des diagnostics de hernies abdominales minuscules mais responsables de douleurs aussi intenses que fugaces, que d’autres médecins avaient attribuées… au stress, à l’anxiété, au « psychisme ». Le diagnostic était confirmé par l’intervention – et les patients et moi avions de la chance : il y avait dans l’hôpital un chirurgien qui savait qu’une hernie abdominale  peut être minuscule et faire un mal de chien, et qu’il faut parfois beaucoup de patience pour mettre (littéralement) le doigt dessus. Alors quand je lui envoyais un(e) patient(e) en évoquant ce diagnostic, il me prenait au sérieux.

Et s’il me prenait au sérieux, c’est parce que j’avais, d’abord, pris le patient au sérieux.

Et j’en viens au fait. Il n’est pas acceptable de fonder la relation de soin sur la méfiance et le soupçon. Penser « Ce patient me raconte peut être des histoires » ou « C’est dans sa tête » est, tout simplement, incompatible avec le soin.

1° Le point de vue éthique
Ne pas croire le patient (ou choisir de le croire en fonction de notre humeur, de nos opinions, de nos préjugés), c’est poser d’emblée que le médecin sait mieux que lui ce qu’il ressent, et si c’est vrai ou non. Or, la relation de soin est en principe fondée sur la confiance réciproque. La confiance du patient est souvent immédiate : il s’adresse au médecin en confiance. Sinon il irait voir quelqu’un d’autre.
En retour, de la part du médecin, attendre du patient qu’il avance des symptômes « convaincants », c’est de la méfiance et, pire, de la discrimination. Car ce qui pousse à croire certaines personnes plus immédiatement que d’autres repose le plus souvent sur des préjugés. De genre, de classe, de culture, de valeurs.

Or, ce que ressent une personne n’est pas réfutable. On peut discuter de ses croyances ou de ses demandes, on ne peut pas réfuter les perceptions qu’il ou elle a de son corps. On peut parfois dire que ces perceptions ne sont pas dues à une maladie en évolution (les brûlures d’estomac ne sont pas toujours dues à un ulcère) mais on n’a pas le droit de dire qu’elles n’existent pas : elles existent, puisqu’il les éprouve.

Considérer les perceptions d’un(e) patient(e) comme suspectes (ou inexistantes), c’est donc une posture de jugement, et non une posture de soin. 

(Dans "Les brutes en blanc - La maltraitance médicale en France", à paraître en octobre 2016 chez Flammarion, je montre que cette attitude est aussi furieusement sexiste.)

Du point de vue éthique, il me semble moins grave de se tromper avec le patient (parce qu’on l’a cru) que d’avoir raison contre lui (en ayant refusé de le croire).

Or, tout médecin a une obligation de moyen. Cette obligation nécessite qu’il mette tout en œuvre pour (au moins) servir le patient, et parmi ces moyens, il y a d’abord la propre personne du médecin ! (Le premier médicament du médecin, c’est le médecin lui-même, écrivait Michael Balint.)
L’examen clinique, la recherche d’informations, les examens complémentaires sont des outils importants. Mais l’échange avec le patient, un échange loyal, en confiance est primordial. Il conditionne tout ce qui va suivre.
Même s’il ne peut pas tout résoudre, la fonction d’un médecin devrait être, in fine, de soigner. Et soigner, ça n’est pas seulement « guérir ». Comme le dit l’aphorisme : « Guérir parfois, soulager souvent, consoler toujours. »

2° Le point de vue scientifique
Ce que raconte le patient peut ne pas figurer dans les « cases » du médecin qui le reçoit ; ça ne veut pas dire que ça n’existe pas. Ça peut simplement vouloir dire qu’il n’a pas la formation ou l’expérience qui lui permettraient de les comprendre. En médecine, c’est toujours le cas, en raison de la propension à sectoriser, fragmenter, surspécialiser la pensée. On ne peut pas tout savoir.
Par conséquent, manifester de la méfiance ou de l’incrédulité devant le symptôme décrit par un patient, c’est une attitude antiscientifique similaire à celle qui, de la part d’un ichtyologiste, consisterait à dire : « Quoi ? Un poisson qui change de sexe en fonction de l’environnement ? C’est pas possible, ça n’existe pas ! »
Eh bien si, ça existe. Nemo fait partie de ces poissons-là. 

La seule attitude scientifique de la part d’un médecin devant un symptôme « inhabituel » ou « atypique », devrait être l’intérêt, la curiosité, le désir de comprendre, l’envie d’explorer. C’était mon attitude quand je voyais des patients venir plusieurs fois pour ces douleurs abdominales qu’aucune radio ou échographie n’avait élucidées.
Et j’ai utilisé ma tête : je me suis dit « Qu’est-ce qui peut faire mal, dans l’abdomen ? » Et au bout d’un moment j’ai pensé : "Il n’y a pas que ce qu’il y a dedans ! Il y a aussi ce qui le délimite."

(NB pour celles et ceux que les "j'ai pensé" agacent : ces dernières phrases ne sont pas destinées à appeler des exclamations admiratives, mais à suggérer que la réflexion en médecine ne nécessite aucun génie, elle consiste à utiliser son bon sens de manière systématique.)  

Idem pour les douleurs thoraciques des sujets jeunes. Il n’y a pas que le cœur qui fait mal. Les muscles intercostaux, les douleurs projetées des dérangements intervertébraux mineurs font un mal de chien, eux aussi. Et la normalité de l'ECG ne veut pas dire que le patient est un simulateur ou un hypocondriaque. Il y a très peu de vrais hypocondriaques. En revanche, des gens qui souffrent et qui ont peur, il y en a beaucoup. Même s'ils n'ont rien de grave. Mais comment pourraient-ils savoir qu'ils n'ont rien de grave : ils ne sont pas médecins, eux !!! 

L’une des choses les plus importantes dans la pratique de tout médecin est l'une de celles qu'on enseigne le moins : l’analyse d’une douleur. 

Une douleur, ça n’est jamais univoque ou simple. La douleur est toujours une production du cerveau et, en tant que telle, c’est une indication imparfaite pour le patient – et pour le médecin. 

L’intensité d’une douleur et sa localisation peuvent être tout à fait trompeuses : une sciatique peut provoquer une douleur du gros orteil sans aucune sensation dans le bas du dos ; une colique néphrétique peut se manifester par une douleur isolée du testicule ; une appendicite peut être prise pour la perforation d’un ulcère gastrique. 

Guérir, parfois. Soulager, souvent.

Deux de mes amis, spécialisés dans le traitement de la douleur, m’ont dit combien il est pénible de voir débarquer à leur consultation spécialisée des patients qui auraient pu être soulagés par des traitements simples, car leur problème était simple, mais n’avait tout simplement pas été pris en compte de manière rationnelle.

Bref, pour comprendre un symptôme, il est indispensable de savoir penser « hors des cases ». Mais d’abord, ces cases, il faut les avoir explorées !!! C’est à dire s’être comporté en homme de science, et pas en idéologue paresseux !

Et pour ça, évidemment, il faut d’abord avoir cru le patient.

3° Le point de vue politique et déontologique

L’enseignement de la médecine en France ne remet pas vraiment en perspective les déterminants socio-économiques de la santé - à savoir qu'on n’est pas malade par hasard : qu’il s’agisse d’obésité, de cancer, de diabète ou d’alcoolisme, le milieu d’origine, les conditions de vie et l’environnement socio-professionnel y ont une part majeure, contrairement au préjugé selon lequel « les patients sont malades parce qu’ils ne font pas ce qu’ils doivent faire. » 

Ce préjugé, fort répandu, est un préjugé de classe. Et le monde médical français en est imprégné.

Car, même si les médecins ne sont pas tous (quoique majoritairement) issus de classes favorisées, ils se retrouvent de fait dans un milieu favorisé, où ils ont accès à des soins auxquels peu de gens ont accès.

Une étudiante en médecine a la possibilité d’éviter une grossesse non désirée, de faire suivre une grossesse à risque ou de se faire avorter dans de meilleures conditions qu’une caissière de supermarché. Un étudiant en médecine pourra faire soigner ses chlamydiae, sa gonococcie ou sa biture de weekend plus facilement qu’un ouvrier d’usine. Ce n’est pas une accusation, ni un reproche, c’est un fait.

Et les inégalités entre les étudiantEs et les étudiants sont, déjà, criantes : une étudiante ou une interne enceinte ne peut pas faire valider son stage si elle accouche pendant son déroulement. Il y a déjà deux classes parmi les étudiants en médecine : les femmes et les hommes ne sont pas traités (ni crus, voir les exemples ci-dessus) de la même manière. 

Oublier ces réalités, et projeter ses propres valeurs (en matière d’arrêt de travail, par exemple) sur les patients, c’est inacceptable : les conditions de vie des patients sont rarement superposables à celles qu’ont connues les médecins. Le seul critère, en l’occurrence, c’est donc ce que le patient dit de sa vie. Il n’est donc pas seulement indispensable de le croire pour des raisons morales, c’est aussi essentiel d’un point de vue strictement médical.

*
En France toujours, la formation médicale est fondée sur le mépris des autres professionnels de santé. Il ne faut donc pas s’étonner que les présidents de syndicats de gynécologues s’offusquent que les sages-femmes puissent prescrire des arrêts de travail aux femmes qui font une IVG médicamenteuse. Qu’un représentant syndical puisse écrire : « (…) la prescription (par les sages-femmes), d’un arrêt de travail renouvelable une fois, apparaît comme les prémices d’une médecine pleinement exercée par une profession qui ne l’a jamais apprise, avec les risques que cela comporte pour les patientes. », c’est une posture de classe et de mépris. 

Pour le code de déontologie, les médecins ont pour mission de soigner tout le monde, sans discrimination. Ils sont aussi censés respecter l’indépendance professionnelle des autres professionnels de santé.

Quand un médecin ne respecte ces principes, c’est donc non seulement une posture de classe, mais aussi une manière de dire que les lois ne s’appliquent pas à lui : « Je fais partie d’une aristocratie. Moi seul décide ce que sont mes obligations. »


4° Le point de vue pratique et soignant

Il arrive, rarement, qu’un médecin ait affaire à un simulateur ou à un patient qui délire. C’est toujours très pénible, mais c’est extrêmement rare en médecine générale et en spécialité de ville. Voir des simulateurs partout après en avoir vu un(e), c'est un biais cognitif, et non une réalité. 

Et certes, on doit traiter sans hésiter un patient délirant lorsque son délire est manifeste (il entend des voix ou a vu la vierge ou pense que son voisin veut le tuer).
Mais ça ne justifie pas de désigner comme « délirant » tout patient dont on ne comprend pas les symptômes.

L’immense majorité des patients qui consultent disent précisément ce qu’ils ressentent, parce qu’ils veulent que ça cesse. Ils n’ont aucune envie d’être fourrés chez le médecin tous les quatre matins ; ce qu’ils veulent, c’est se passer du médecin. 

L’objectif d’un médecin devrait donc être de chercher avec eux le meilleur moyen de faire en sorte qu’ils n’aient plus besoin de lui. Et, pour cela, encore une fois, il faut que le médecin croie le patient qui s’assied en face de lui.

Je me souviens avoir entendu des confrères hurler parce que je prescrivais la pilule à toutes les adolescentes qui me la demandaient pour calmer leurs douleurs de règles. On me disait "Elles te manipulent ! En fait, elles veulent baiser sans risque !" Et je répondais : "Eh bien alors, elles ont tout autant de raisons de me la demander." Plus tard, je me suis rendu compte que, comme la plupart des médecins, on m'avait sous-éduqué en matière d'endométriose, et que j'avais eu raison de ne jamais considérer que "souffrir pendant ses règles, c'est normal !" 

Alors le meilleur moyen de ne pas voir revenir sans arrêt les patients qui présentent des plaintes « incompréhensibles », c’est de les élucider ! C’est seulement après avoir pris la plainte dans tous les sens (y compris ceux qui ne sont pas martelés à la faculté) qu’on pourra, de temps à autre, envisager que cette plainte est seulement « dans la tête ».

Et quand bien même serait-il certain que la plainte existe seulement « dans la tête » que le travail du médecin ne serait pas terminé : tout simplement parce que dans le fond, toutes les souffrances sont dans la tête : c’est notre cerveau qui nous dit que nous souffrons.

Les amputés qui souffrent de douleurs dans leur « membre fantôme » ne délirent pas. Ils souffrent. Les patients qui souffrent de douleurs inexpliquées doivent, eux aussi, être si possible soulagés et toujours écoutés. Car écouter, c’est montrer à l’autre « Je suis là, je suis avec vous, je vous crois. » 

Ce n’est pas une « posture », c’est la seule attitude moralement acceptable pour un professionnel de santé, celle qui permet d’apporter au moins réconfort et consolation.

Soulager, souvent. Consoler, toujours.

Marc Zaffran/Martin Winckler








[1] Marc Zaffran, « Douleurs abdominales : il faut aussi savoir palper superficiellement », La revue Prescrire, 1985, n°47

25 commentaires:

  1. MERCI Que tous les médecins de France et d'ailleurs puissent vous lire pour nous comprendre....
    Merci infiniment

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  2. Les larmes me montent aux yeux, non pas par tristesse.

    Tout est dit, ou presque, dans ce texte lumineux, argumenté, synthétique, et posé : une consolation.

    Quelques remarques car je ne peux malheureusement pas faire part de tout ce que le texte m’inspire.
    J’ajouterai, il me semble qu’il y a beaucoup plus d’obsédés par l’hypocondrie dans le milieu médical que de vrais hypocondriaques dans la société. Binarité qui ne reflète pas la réalité : cela ne rentre pas dans les grandes catégories : c’est dans la tête. Le patient s’obstine à exprimer ses souffrances, on frôle la HP… C’est bien, la confiance entre médecins (qui n’est pas toujours là, je ne parle même pas de la parole du médecin généraliste souvent méprisée) mais quid de la confiance dans le patient ? Il n’a bien sûr qu’un seul but dans la vie, c’est bien connu, embêter les médecins et se faire coiffer d’un entonnoir !

    Un médecin sera d’autant plus enclin à prendre au sérieux le patient qu’un autre médecin aura pris au sérieux ce patient. Inversement si un patient n’a pas été pris au sérieux par une série de médecins, le nouveau médecin ne sera souvent pas du tout enclin à le prendre au sérieux… Et s’il a eu le malheur de répondre honnêtement par l’affirmatif à la question « avez-vous déjà pris des antidépresseurs ? », le calvaire est lancé…Je ne veux pas généraliser, mais quel est l’argument de poids ? « Entendu chez mon PU » comme « vu à la télé » ? J’exagère…mais quand même…

    Oui, les déterminants socio-économiques de la santé sont importants. Le milieu familial aussi. Les familles dysfonctionnelles font des dégâts. Dans tous les milieux sociaux, et aussi dans les insoupçonnables classes prétendument « supérieures ».

    A propos de la projection de valeurs et des préjugés de classe. Une amie m’a confié récemment à quel point sa mère avait été choquée, lors d’une consultation d’annonce de diagnostic pour son fils, de la question liminaire du médecin : « Quel métier exercez-vous ? ». Pas de réponse, dame ébahie : ? « C’est pour savoir si je peux vous parler ».

    Merci pour cette réponse consolation, éthique et scientifique, merci

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    1. Merci de vos remarques, qui viennent donner des compléments que mon texte ne contenait pas. Il y aurait tant à dire.

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  3. Il faudrait aussi tenir compte du fait que le meilleur spécialiste du patient, il arrive souvent que ce soit le patient lui-même.
    Jeanne-A

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  4. Et si vous faites cela si bien, pourquoi avoir arrêté d'exercer la médecine ?

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    1. Parce que j'ai émigré au Canada pour enseigner. En France, je ne pouvais pas enseigner pour transmettre ce que j'avais appris. Mais rien ne m'aurait fait plus de plaisir.

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  5. merci de ce texte. mes expériences avec le corps médical rejoignent ce qui est dit là.
    ça n'est pas la seule fois, mais je n'oublierai pas le médecin qui, pour ce qui était en réalité une hernie de huit centimètres et un nerf sciatique qui a fini écrasé de moitié, m'a affirmé que je m'écoutais beaucoup (alors que je lui disais que j'avais mal, très, et que pourtant j'avais déjà eu des fractures à la main sans m'en rendre compte), que je devais être stressée à force de ne pas travailler (je suis auteur, ça n'est donc pas un travail), et qui a tenté de me faire une manœuvre digne d'un oncle bourré à qui on dit qu'on a mal au cou, avant de me faire une prescription pour un patch de synthol. j'ai mis deux ans avant de pouvoir être opérée de ma hernie, les médecins m'ont dit qu'il était possible que ma jambe ne puisse plus fonctionner, et j'ai mis trois ans à ne plus avoir mal, tous les jours, ni de sensations fantômes. encore aujourd'hui, je ne tiens pas debout très longtemps sans avoir des fourmis pendant plusieurs jours ensuite. mais le synthol, c'était la bonne solution, effectivement. je n'avais qu'à avoir un métier comme tout le monde. et puis je devais mentir, à dire que j'étais particulièrement dure à la douleur et que là, même moi je ne tenais plus.

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  6. Grand merci pour cette chronique ô combien parlante.

    J'ai regardé la vidéo de Margot avec beaucoup d'intérêt et d'amotion.

    Oui c'est une situation psychologique très difficile que de toujours parler dans le vide quand on cherche à se faire soigner d'une maladie mal répertoriée.

    Tout est dans le titre de cette chronique.

    — L'aspect anti-scientifique : tous les médecins consultés en vain passent pour des cons quand on trouve enfin la raison de la douleur.

    — Le côté insupportable : tu as mal et on te demande pourquoi tu as besoin de penser que tu as mal...

    — La posture de classe : tu n'es qu'un minable détritus devant celui qui sait bien mieux que toi...

    Il y quelque chose de libératoire quand une équipe, qui cherche vraiment, établit enfin un diagnostic et quand tu remontes la pente grâce au traitement. Et cette libération n'est pas seulement la sortie de la souffrance ininterrompue mais aussi se dire qu'on avait raison de penser que l'on n'était pas cinglé.

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    1. Comme je vous comprends. Et j’ai regardé aussi la vidéo si juste de Margot avec émotion. Il est intolérable, d’une rare violence de considérer le patient comme un cinglé (un cauchemar) faute d’avoir trouvé, ou chercher à trouver, du moins soulager, et à défaut de pas nuire et consoler. Le médecin qui ne trouve pas, celui qui se trompe, n’est pas un con. Celui qui ne cherche pas, qui persiste dans l’erreur, et ne s’excuse pas à posteriori est plus qu’un con. Je préfère ne pas le qualifier… Le meilleur peut se tromper. Ne pas reconnaître ses erreurs, qui font toujours progresser, est une marque de faiblesse. Mais les hommes s’excusent rarement, et les institutions ne se dédisent jamais.

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  7. Merci pour cet article qui met en lumière ce que beaucoup ont pu expérimenter. Tout ca va parfois très loin. Cette année, j'ai failli mourir a 20 ans d'une pneumonie pour les mêmes raisons. Sos médecins et le Samu ont refusé ma prise en charge et c'est deux médecins plus tard qu'on m'a accordé une prise de sang comme on accorde un bonbon a un enfant qui fait un caprice. J'ai du me battre, dans un état physique extrême pour être soignée. Si mon ami n'avait pas été là pour me soutenir, je n'aurais pas eu cette force... En france en 2016, on peut mourir d'une pneumonie parce qu'on n'est pas pris au sérieux.

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  8. Une dernière remarque. Ces fausses croyances très répandues dépassent malheureusement le milieu médical, et ceci dans toutes les classes de la société, y compris, et peut-être surtout, dans les milieux qui ont bénéficié d’un accès à l’enseignement supérieur. Avec parfois des conséquences dramatiques pour ces personnes étiquetées « on a rien trouvé, c’est dans la tête » qui souffrent. Pour de multiples raisons, croyance en l’autorité médicale (surtout l’hôpital et la parole du « patron », désir de la part d’un proche que la personne qui souffre ne soit pas malade, psychologisation excessive de tous les aspects la vie à l’œuvre depuis de nombreuses années et parfois, envie d’avoir la paix …

    Les personnes qui souffrent, parfois de douleurs croissantes combinées à des incapacités de plus en plus invalidantes dans leur quotidien, aller au travail, faire ses courses… n’ont parfois, à cause du « c’est dans la tête » pas d’aide matérielle, et encore moins de soutien de la part de leur entourage. Et sont réduites au silence, faute de quoi on leur renvoie l’image d’u malade mental…, du fabulateur qui exagère. Elles doivent alors puiser encore plus dans leurs forces de vie, si leur situation n’a pas généré une dépression, qui sera interprétée comme la preuve que c’était dans la tête, pour continuer à sourire et s’ouvrir au monde, sourire qui dans cette logique irrationnelle, sera parfois compris comme un mieux-être : « ah tu vois, tu réussis à te promener, tu vas mieux ! ».

    Oui il y aurait tant à dire…
    Merci pour ce billet

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  9. Merci!! Je dévore vos écrits, riches d'enseignement sur la bienveillance, l'empathie. Vous ne parlez pas seulement de médecine mais aussi d'humanisme, d'altérité. Lors de votre conférence à Villeurbanne, je vous ai posé une question : vers quel généraliste pourrions-nous nous orienter pour trouver une telle écoute à Lyon? Je vous réécrirai car d'après les médecins, toutes mes douleurs chroniques, ma fatigue chronique, ma faiblesse épisodique, mes troubles digestifs, mes intolérances alimentaires... sont psychosomatiques depuis ma tendre enfance. Alors forcément, je me dis dépressive. Mais au fond de moi, je ne désespère pas. C'est comme une quête à travers les médecines alternatives. Pour l'instant j'ai les moyens financiers. Mais si mon cas s'aggravait ou si je ne trouvais pas de réponses... Vous avoir rencontré à travers le Chœur des femmes et la Maladie de Sachs est salutaire. Vous aidez à me déculpabiliser, un fardeau lourd à porter. Merci encore. Sabrina

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  10. « Un malade ne doit point vouloir guérir que la faculté n’y consente. » (M. de Pourcegnac, acte I, scène 7). Et on pourrait reformuler Molière ainsi :
    « Un patient ne doit point vouloir souffrir que la faculté n’y consente »

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  11. Votre réflexion sur la souffrance du patient/médecin m’interpelle, je rajouterai les étudiants.
    Effectivement le patient n’a pas le monopole de la souffrance, il est agressif, désagréable, impoli, et parfois il sent mauvais…
    Vous n’êtes pas sans ignorer que certain de vos confrères, toutes spécialités confondues, ont oublié ce à quoi ils aspiraient : Une pratique médicale bienveillante. Aujourd’hui gonflée d’orgueil et de toute puissance, vêtus de cette blouse blanche qui sert d’armure, la souffrance cela tache et parfois de façon indélébile.
    Alors il est préférable d’ignorer la souffrance des patients et des étudiants.
    Je fus jadis vulnérable, un système immunitaire défaillant associé à quelques hpv oncogènes un cocktail détonant.
    Contrôle annuel, étant une patiente disciplinée, au qi de 12 évidement. Je vous passe le nombre de propos désobligeants que j’ai pu entendre ces vingt dernières années, oui les mots cela blessent de façon indélébile.
    Lors d’une consultation un étudiant naturellement bienveillant me reçoit, questionnaire classique etc. En attendant DIEU nous parlons de ces études, d’une probable installation en tant que médecin généraliste quand tout à coup DIEU rentra en scène les cheveux au vent, vêtu de cette blouse blanche impossible à boutonner tellement il était gonflé d’orgueil.
    Que le spectacle commence… Je n’ai pas applaudit mais envoyé un mail à ce praticien lui rappelant certains préceptes évoqués par Maimonide, qu’il fut aussi étudiant. A ce jour je n’ai reçu aucune réponse.

    Bien cordialement

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  12. Bien d'accord, en fait c'est parfois plus la barrière culturelle qui m'a dérangée, et qui parfois me donnait un jugement hâtif assez vite redressé alors par l'examen clinique, car ehureusement, j'exameine quasiment tous mes patients (sauf s'ils ne le veulent pas, mais j'en ai jamais eu des adultes qui ne voulaient pas prendre leur tension et des enfants qui ne voulaient pas savoir leur taille même si je les avais vu il ya peu de temps) et souvent le contact permet de réfléchir à nouveau, d'enlever le jugement comme les questions supplémentaires quand on sent qu'un jugement nous vient à l'esprit, car après tout, dire qu'un patient est hypocondriaque est un jugement, dire qu'on n'a pas trouvé ce qu'il avait est la réalité... et parfois , on envoie à des spécialistes , ou on finit par trouver soi même avec du temps et des échanges avec des collègues. il m'est arriver de donner de la morphine ou des antalgiques trop forts pour des patients qui me disaient avoir des douleurs insupportables, généralement, ils les arrêtaient assez vite avec les effets indésirables qu'ils avaient ( la morphine est généralement bien supportée quand la douleur est vraiment très insupportable, horrible) et ils en revenaient d'eux-mêmes à un antalgique moins fort et mieux supporté. je ne regrette pas de les avoir sur traité ( sauf à la première patiente âgée à qui je n'avais peut être pas assez expliqué les effets secondaires) car je les ai crus mais au moins ceux qui en ont vraiment besoin de la morphine l'ont eux aussi.

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  13. Merci pour cet article. J'ai un cas d'école pour vous: tous les malades d'une maladie dite rare, le syndrome d'Ehlers Danlos ou SED. Cette maladie, qui correspond à un défaut génétique du collagène est multisystémique (le collagène est partout dans l'organisme) et est très polymorphe, avec des atteintes variables selon les points faibles des individus. Donc d'une personne à l'autre, à part les atteintes articulaires quasi systématiques, les uns auront des problèmes digestifs, d'autres respiratoires, occulaires, gynécologiques, artériels, allergiques, etc... avec pour toile de fond la constance des douleurs et la fatigue. Le résultat: un délai d'errance moyen de ..... 15 ans pour les hommes et 21 ans pour les femmes, et des histoires incroyables de patients diagnostiqués pendant des années pour des problèmes psychologiques, car "c'est dans la tête" ; par exemple impossible de voir la défectuosité du collagène aux radiographies, IRM etc... donc c'est que le patient n'a rien. Pendant ce temps, des personnes et même des enfants, s'enfoncent années après années dans la maladie et effectivement les troubles anxieux, mais c'est une conséquence et non une cause, et certains se retrouvent en fauteuil roulant et sans prise en charge. Voici un lien vers une pétition demandant la reconnaissance de cette maladie, les commentaires écrits par les patients sont édifiants quant à la négation, au déni complet de la souffrance de ces malades et cela pendant des années et même dès la naissance pour certains enfants.
    http://www.petitions24.net/signatures/petition_pour_une_reconnaissance_du_syndrome_d_ehlers-_danlos/

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  14. Bonjour Martin,
    Je trouve votre approche passionnante et notamment sur ce qui est relatif à l'importance de la clinique du patient et de l'interprétation de la douleur. Ayant fait des études vétérinaires, je peux vous témoigner que ces éléments sont au coeur de notre approche diagnostique. La douleur témoigné par l'animal est la seule piste que nous avons pour démarrer un diagnostic et le bon sens nous est d'une grande aide pour élucider d'où elle provient.
    Malheureusement, ce n'est pas ceux sur quoi est mis l'accent pendant nos études... nos professeurs préférant nous apprend à faire des batteries d'examens en tout genre et à raisonner par diagnostic différentiel sur des maladies bien décrites dans des livres mais qui ne sont finalement pas le gros de nos consultations quotidiennes !

    J'admire le fait que vous abordiez le sujet si ouvertement, continuez !

    Je vous souhaite une bonne journée,
    Justine.

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  15. C'est tellement vrai. Et c'est encore pire dans les foyers pour handicapés mentaux et psychiques tels que celui où je travaille comme aide-soignant, puisqu'il y a double filtre : Faut déjà que l'infirmier écoute le patient pour prévenir le médecin. Et les A.S. aussi. Mais bon, comme on est des grouillots, on a p'têt un peu moins le préjugé de classe. En tous cas, il faut reconnaître qu'il est même plus d'une fois arrivé que je voies des infirmier s'arracher les cheveux devant un médecin qui ne faisait aucun cas de ce qu'on racontait. On est au contact de nos résidents en permanence, mais qu'est-ce qu'on y connaît ?

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  17. Bonsoir Martin, il a suffi que j'évoque mon poids (élevé) à un neurologue qui devait me faire passer un EMG pour qu'il ferme les écoutilles et parle d'emblée de méralgie diabétique en lien avec une polyneuropathie diabétique : paresthésies multiples, soucis d'équilibre, etc.
    Il y a juste un problème : je n'ai pas de diabète, les tests l'ont confirmé.
    Et j'hésite beaucoup à revoir ce neurologue qui pourtant a clairement souligné les anomalies neurologiques, parce qu'il n'a tout simplement pas voulu me croire quand je lui parlais de paresthésies très anciennes, de réflexes aux tendons d'Achille abolis depuis plus de 20 ans - alors que je n'avais pas de problème de poids à l'époque.
    Que faire ?

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  18. Moi je dis qu'il faudrait vous cloner et remplacer par tous vos clones les médecins sourds d'aujourd'hui, cela ferait beaucoup de clones, j'en conviens, mais tellement nécessaires, voire indispensables pour la survie humaine, le corps, l'âme et l'esprit et le sauvetage de la médecine

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  19. C'est un très beau texte, qui rappelle les valeurs d'humanité. Merci beaucoup

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  20. Un petit exemple de maltraitance : j'ai été victime d'un accident de la route en 2011. J'avais mal à l'épaule et elle était pour le moins disgracieuse (os qui ressortait bcp). La radio laissait apparaître une subluxation de la clavicule. On m'a alors orientée vers un chirurgien orthopédiste. Celui-ci n'a rien trouvé de mieux à me dire que ma clavicule avait toujours été comme ça et que je me focalisais dessus par coquetterie... "vous etes une femme, vous aimez mettre des décolletés alors ça vous gêne...". Je lui ai dit que je m'en serais quand meme aperçue avant.. et ce d'autant plus que les gestes de la vie quotidienne étaient devenus pénibles du fait de la douleur. Il a exigé que je lui fournisse des photos antérieures à l'accident pour le vérifier et a émis l'hypothèse que je souffrais d'arthrose. Je n'y ai jamais remis les pieds!
    Cela est un exemple parmi tant d'autres... J'aimerais que tous les médecins soient comme vous..

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