samedi 31 janvier 2015

Ne nous jugez pas !

J'ai reçu ces jours-ci un message écrit par une lectrice. Après qu'elle m'a donné son accord, je publie le texte de son message et, juste après, le rappel d'un texte récent du British Medical Journal
MW 

"Monsieur, 
Je voulais simplement vous remercier pour votre livre Le choeur des
femmes
,  lu hier entre 16H30 et minuit. En tant que femme et obèse je vous remercie de mettre nos mots dans ce livre, notre révolte de passer en jugement à chaque fois que l'on va chez le médecin ; que ce soit pour un mal de dent ou un bouton, on a le droit à "Mais dites donc, vous savez que vous êtes en surpoids?". Le résultat est que me concernant je ne suis suivie par aucun médecin, je n'y vais jamais, je n'ai pas de médecin traitant, je n'ai à 34 ans jamais été chez un gynécologue, je n'ai pas des dents dans un très bon état mais je n'ai même plus l'envie d'aller chez le dentiste.

Vous parlez d'un(e) patient(e) Alpha(*), pour ma part j'ai eu un "Docteur Alpha" lors d'une visite de la médecine du travail qui lorsque j'ai eu l'épreuve de la balance n'a rien dit à l'annonce de mon poids. Rien. Et c'est ce silence qui a fait que deux mois après j'ai été chez un nutritionniste, parce qu'il n'y a eu ni jugement de sa part, ni remarque idiote sur "Vous connaissez mangezbougez.fr?", ni pitié. Rien. 

Et depuis deux ans je suis mon bout de chemin pour perdre mes kilos pour moi, parce que c'est le moment, qu'il est temps pour moi. Mais je suis pauvre et la CMU ne veut pas prendre en charge mon nutritionniste car "vous avez déjà une mutuelle alors on ne va pas non plus tout rembourser", donc je me débrouille pour payer 100 euros par mois sur 440 euros de RSA. (...)

J'ai le souvenir d'une visite "offerte" par la CPAM chaque année pour les bénéficiaires de la CMU, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai été la faire, douce naïve qui se disait que peut être serais cela l'occasion de vraiment prendre soin de moi. Que l'on m'aide à prendre soin de moi. A peine entrée dans le bureau du médecin, il était assis, il lève les yeux quelques instants et immédiatement me demande "alors, votre diabète, cholestérol, hypertension". Alors qu'il ne me connait pas, qu'il ne sait rien de moi, je ne suis pour lui qu'une montagne de graisse et ses corollaires que sont le diabète etc. Je n'ai pas été plus loin dans l'humiliation et en suis sortie renforcée dans mon idée de ne pas me soigner. C'est cela que je ne veux plus : ne pas être écoutée mais jugée. "

Tsiporah

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Ce message vient à point nommé : 
Le British Medical Journal, la plus grande revue médicale britannique, et l'une des plus grandes et les plus respectées au monde, commençait, tout récemment, la publication d'une série d'articles intitulés : "Ce que pense votre patient". Le premier article rédigé par une patient en surpoids. Il s'intitule "Why there is no point telling me to lose weight" ("Pourquoi il est inutile de me dire de perdre du poids").

Voici les messages-clé qui concluent l'article (le texte original figure après ma traduction) : 


1° Concentrez vous sur ce que le patient est venu vous demander aujourd'hui. Si vous ne faites que ça, vous aurez déjà fait du bon travail. Réfléchissez à deux fois avant d'offrir - sans sollicitation - des conseils "éducatifs", surtout quand votre patient vous consulte pour autre chose [que son poids]. Si vos patients entendent toujours les mêmes conseils éculés à chaque consultation, ils perdront toute signification ; et si vous insistez pour aborder un sujet qu'ils trouvent douloureux, vous pourriez les dissuader de vous demander conseil dans l'avenir.

2° Il est approprié de donner des conseils diététiques ou d'exercice quand un patient vous le demande clairement. Mais essayez de vous concentrer sur les autres bénéfices d'une alimentation saine et de l'exercice, au lieu de considérer la perte de kilos comme une fin en soi. Ainsi, vos patients ne seront pas découragés d'adopter des habitudes saines même si celles-ci ne donnent pas de résultats durables en terme de perte de poids.

3° Les personnes en surpoids savent qu'elles sont en surpoids. Vous n'avez pas besoin de nous le dire. On a entendu ça toute notre vie. Beaucoup d'entre nous ont été traumatisés par les appels constants à une culture de la maigreur et par la manière dont vous semblez trouver que notre corps est honteux.  




Texte original :

1. Focus on what the patient has come to see you about today. If you only do that, you’ve done a good job. Think twice before offering unsolicited advice in the guise of “education,” particularly when your patient is consulting you about something unrelated. If your patients hear the same potted advice during every appointment, it’ll soon lose its impact; and if you insist on bringing up a subject that they find traumatic you could put them off seeking your advice in future.

2. It is appropriate to give diet or exercise advice when somebody asks you directly, but try to focus on the other benefits of eating well and getting regular exercise, rather than treating weight loss as an end in itself. That way your patients won’t get discouraged from healthy behaviours even when they do not result in permanent weight loss.

3. Fat people know that they are fat. You don’t need to tell us; society’s been doing that our whole lives. Many of us have been traumatised by constant reminders about weight loss culture—about how shameful you seem to find our bodies.


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(*) Dans Le Choeur des femmes, la "patiente alpha" est celle qui change radicalement le regard d'un médecin et l'ouvre à une pratique plus large, plus humaniste, plus tolérante. 

4 commentaires:

  1. Merci Marc. J'imagine que tu as déjà vu ça : https://www.ted.com/talks/peter_attia_what_if_we_re_wrong_about_diabetes?language=fr Je signale cette merveilleuse conférence TED pour des lecteurs à qui elle aurait échappé.

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  2. Je suis en surpoids !!!! Même si me concernant c'est leger mais j'ai un autre problème !!!! Qui au fond le rejoint je suis bipolaire et cela ne se voit pas !!!! Soignée depuis plus de quinze ans je suis parfaitement stabilisee par contre je prends des médicaments et contrairement a d'autres je me fais suivre soigneusement pour certains effets secondaires et la cela ne manque pas tout va bien jusqu'à ce que j'n'annonces les raisons de l'examen : ni mon âge ,ni mon surpoids ... Mais les troubles psy et la en deux secondes l'attitude du médecin change'..... .je deviens une folle'..... A une époque jai arrêté de me faire suivre aussi bien.... Je ne supportais plus ce regard je mentais sur mon métier plutôt tres élevé socialement'.....quand je sentais le regard horrifié du médecin !!!!!! Je me demande si je n'aurai pas préféré faire de la tension du diabète une maladie sérieuse due à mon surpoids modéré ''''''' aujourd'hui je tiens ce regard mais je sors parfois ravagé

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  3. Bonjour

    De plus en plus d'articles montrent que le manque d'activité physique est plus problématique que le surpoids :

    http://www.lanutrition.fr/les-news/le-manque-dactivite-physique-tuerait-plus-que-lobesite.html

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  4. Bonjour,
    En surpoids, je souffre également de critique récurrente quand je dois me trouver face à un médecin...
    C'est encore plus douloureux que j'ai pris du poids pour une raison simple : contraceptif hormoné. Avant, j'étais "normal".
    Les préjugés sont encore plus lourd quand le médecin lit les résultats de mes prises de sang : "Non vous avez pas de diabète ?! Pas de mauvais cholestérol ?! pas de gama GT ?!"
    Pour beaucoup surpoids = macdo, chips, gateaux, alcool, etc.... un dérèglement du foie ne peut en être la cause.
    On ne peut être en surpoids si on mange des fruits et des légumes, c'est bien connu...
    Par contre j'ai un vrai problème de santé : l'anémie. Mais on ne peut être anémique que si on ne mange pas voyons....

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