dimanche 1 mai 2022

L’indécence du plaidoyer contre la contraception hormonale - par Caroline Watillon



Mercredi, je revenais de la République Démocratique du Congo (RDC) après une mission bénévole de 10 jours. J’ai eu la chance de participer à un programme visant à lutter contre la mortalité maternelle « donner la vie sans risquer la mort ». 

En complément à mes compagnons de voyage, deux gynécologues-obstétriciens et un anatomo-cytopathologiste, j’ai notamment abordé la diversité contraceptive qui constitue une vraie réponse à ce taux de mortalité effarant en Afrique subsaharienne[1]. Si j’espère avoir apporté des éléments de réflexion à notre public, ce voyage a aussi été particulièrement apprenant pour moi et m’a amenée à réfléchir sur nos propres contradictions. Laissez-moi vous en parler en ce qui concerne la contraception…

En 2006, La RDC a ratifié le protocole de Maputo[2] – qui autorise les femmes congolaises à choisir leur contraception sans l’avis de leur conjoint –, mais ne l’a publié officiellement qu’en 2018. Depuis, elles peuvent mobiliser le droit international en cas de plainte mais aussi le droit national avec la loi du 13/12/2018 qui fixe les principes fondamentaux relatifs à l’organisation de la santé publique. Cependant, pour les femmes mariées, l’article 82 de la loi susmentionnée dit « Pour les personnes légalement mariées, le consentement des deux conjoints sur la méthode contraceptive est requis

En cas de désaccord entre les conjoints sur la méthode contraceptive à utiliser, la volonté du conjoint concerné prime » [3].  Il est évident que les pressions sociales, religieuses et culturelles freinent le bon accès aux méthodes modernes de contraception – d’ailleurs les mots « planification familiale » sont relativement proscrits et l’on m’a conseillé de ne pas les utiliser. 

À ce jour, le taux d'exposition aux messages sur la planification familiale  a été estimé à 56 % à Kinshasa et 33,6 % au Kongo Central, contre une moyenne de 20 % en 2019. En regard, la prévalence de la contraception moderne n’est passée en 2021, que de 26 à  27,3 % à Kinshasa[4]. Si nous devons nous réjouir de certaines améliorations, il est évident que l’accès à la contraception en RDC reste un chantier important et primordial. 

Aussi, j’ai réfléchi à nos populations occidentales, qui rejettent de plus en plus les méthodes contraceptives hormonales. Pourtant, la commercialisation de la pilule contraceptive dans les années 1960, est certainement le plus beau cadeau que l’industrie pharmaceutique pouvait faire aux femmes. En outre des améliorations en terme de santé sexuelle et reproductive – diminution des avortements, des risques de cancers de l’utérus[5] et de ceux liés à toute grossesse/accouchement –, le développement de la contraception hormonale a permis aux femmes d’avoir une sexualité plus sereine : « C’est par le bilan de l’action du Planning familial en 1967 que des transformations au sein du couple conjugal peuvent enfin être appréhendées : parmi les femmes ayant utilisé la pilule, 94 % ont eu des rapports plus fréquents, 53 % plus de plaisir et 86 % de leurs conjoints jugent les rapports sexuels plus agréables »[6]

Ce témoignage d’Annie Sugier, physicienne et féministe française, illustre également cette problématique du désir sexuel avec ou sans contraception : « Pour moi, c'était vraiment une libération », se souvient-elle en parlant de l’arrivée de la pilule en France. « Il ne me venait pas à l'esprit de pouvoir avoir des relations avec les hommes si ce problème n'était pas résolu. Je ne voulais absolument pas prendre le risque d'une grossesse »[7].

Mon mantra en matière de contraception est le suivant : plus il y a de possibilités, plus il y a de libertés ! Aussi, je recommande aux professionnel.les de la santé de présenter l’ensemble des méthodes – dont les masculines ou celle des indices combinés –, sans exception. En effet, il est prouvé que le choix informé de la méthode favorise la compliance[8] : aussi, une méthode naturelle sera plus efficace que la pilule chez une femme qui ne souhaite pas ingérer d’hormones ; par contre, une méthode comme le dispositif intra-utérin (aussi appelé stérilet) conviendra sans doute mieux à une autre qui ne souhaite pas que la contraception soit une charge quotidienne. 

Cependant, force m’est de constater que depuis quelques années, certain.es acteur.rices de la contraception thermique ou des méthodes dites naturelles, ne partagent pas ce point de vue et portent des discours délétères pour la santé des femmes et la bonne information en matière de contraception.

À titre d’exemple, lorsque j’ai rencontré le développeur de l’anneau thermique il y a 3 ans, je lui ai demandé ce qu’il pensait des femmes – dont je faisais partie – qui n’auraient pas confiance en leur partenaire pour la prise quotidienne d’un contraceptif. Sa réponse, qui portait en elle toute la condescendance masculine sur les discours des femmes, m’a laissée sans voix : « ça n’existe pas ! ».

 De plus, on retrouve des témoignages antihormones[9] sur sa page Instagram : « J’étais intéressé alors j’en ai parlé à ma copine qui ne suivait aucune contraception. On s’est dit que ce serait franchement cool de l’envisager plutôt que de prendre un tas d’hormones qui perturbent le corps et l’esprit »[10]. 

Le fait que cet entrepreneur – appelons un chat, un chat – mette en gras cette partie du témoignage, montre qu’il joue sur ce rejet de la contraception hormonale pour vendre son produit. Se rend-il seulement compte que ces hormones ont littéralement sauvé des millions de femmes de grossesses non-désirées et d’avortements clandestins ; et qu’elles pourraient en sauver encore bien d’autres dans les pays où elle est difficile d’accès ? Se rend-il compte que son discours est totalement inapproprié en regard de l’Histoire de la santé sexuelle et reproductive des femmes et de son actualité dans le monde ? 

Le rejet de la contraception hormonale doit rester un choix individuel et non-prosélyte. L’existence d’alternatives à la pilule est essentielle car elle peut favoriser la contraception chez certaines femmes à qui les hormones ne conviennent pas[11] – mais utiliser cet argument en le généralisant à une population entière est un acte dangereux, qui peut, de surcroît, faire peser sur nous une culpabilité dont nous ne voulons pas : nous sommes déjà suffisamment éprouvées par la domination masculine que pour donner une voix à de faux alliés. 

C’est pourquoi, je considère que le plaidoyer contre la contraception hormonale est indécent – aussi, je plaide en faveur de la diversité contraceptive et du choix libre sur la base d’une information neutre et objective. 

Caroline Watillon, rédactrice indépendante - https://carolinewatillon.be 



[1] https://www.guttmacher.org/fr/report/avantages-repondre-aux-besoins-de-contraception-des-camerounaises , page consultée le 28 avril 2022

[2] https://ouragan.cd/2020/07/mise-en-oeuvre-du-protocole-de-maputo-en-rdc-beatrice-lomeya-obtient-lappui-dipass-internationale/ , page consultée le 28 avril 2022

[3] extwprlegs1.fao.org/docs/pdf/Cng190586.pdf , page consultée le 28 avril 2022

[4] https://www.cafi.org/fr/pays-partenaires/democratic-republic-congo/scaling-family-planning , page consultée le 28 avril 2022

[5] https://www.cancer.be/nouvelles/la-pilule-contraceptive-diminue-le-risque-de-cancer-de-l-ut-rus , page consultée le 22 avril 2022 – qui mentionne que la pilule peut aussi augmenter les risques d’autres cancers : il revient donc au professionnel.les de la santé de faire la balance bénéfices-risques en interrogeant la patiente sur ses antécédents familiaux. 

[6] https://journals.openedition.org/clio/622 , page consultée le 28 avril 2022

[7] Annie Sugier in https://www.rtbf.be/tendance/bien-etre/sante/detail_50-ans-apres-sa-legalisation-la-contraception-reste-une-affaire-de-femmes?id=9789304

Page consultée le 16 février 2020

[8] La compliance décrit la régularité avec laquelle une personne va suivre une prescription médicale

[9] https://www.instagram.com/p/CTSLp5jDFHQ/, page consultée le 28 avril 2022

[10] https://www.instagram.com/p/CTSLp5jDFHQ/ , page consultée le 28 avril 2022[11] Acné, prise de poids, perte de libido,.. sont autant d’effets indésirables identifiés par les médecins et la littérature scientifique

vendredi 11 février 2022

Je ne serai pas complice - par Marc Zaffran/Martin Winckler

En janvier 2018, aux Etats-Unis, Larry Nassar, médecin du sport, a été condamné à 175 ans de prison pour avoir abusé sexuellement de plus de 265 femmes dans le cadre des entraînements pour les Jeux Olympiques et à l’Université du Michigan, dont il était l’employé. Plus de cent cinquante de ces femmes sont venues témoigner à son procès.


A la suite de cette condamnation, les victimes appelaient à enquêter sur les conditions dans lesquelles, alors que de nombreuses plaintes avaient été formulées depuis 1993, Nassar avait pu continuer à exercer impunément. Pour ses victimes, il ne fait aucun doute qu’un médecin prédateur sexuel ne peut faire autant de mal pendant autant d’années que s’il est soigneusement protégé par les institutions dont il fait partie – comme employé ou comme « collègue ». A la suite de cette condamnation, une pluie de plaintes en justice s’est abattue contre le comité olympique des Etats-Unis, l’Université du Michigan et les autres institutions où travaillait Nassar, pour avoir couvert ses agissements et être restées sourdes aux plaintes des victimes. Quelques jours plus tard, la présidente de l’Université du Michigan a démissionné.


En lisant les comptes-rendus du procès Nassar, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à trois affaires similaires, survenues en France : l’affaire Hazoutl’affaire Tordjmann et l’affaire d’Hulster.


En clavardant pour en retrouver la trace, j’ai constaté que les poursuites pour viols contre des médecins (toujours des hommes) ne sont pas rares. Vous n’avez qu’à taper « médecins viols France » dans votre moteur de recherche. Quand on sait que toutes ces affaires ne sont instruites qu’au bout de longues années, dans le silence assourdissant de l’Ordre des médecins, on est en droit de se dire que la France ne vaut pas mieux que les Etats-Unis.


Et les viols ne sont que la partie visible de l’iceberg.


***


L'agression sexuelle commise par un médecin est un abus de pouvoir et un abus de confiance



Que les femmes vivent dans le monde médical la même violence que dans le reste de la société, ce n’est guère étonnant. Le système de santé français, centré sur l’autorité des médecins aux dépens des autres professionnelles, est furieusement élitiste et hiérarchisé ; le sexisme s’y exerce de manière quotidienne. Lorsque des voix s’élèvent en qualifiant sans honte de « patrimoine » (ou d' "oeuvre d'art") les fresques pornographiques peintes aux murs de certains internats, on devine que ce sexisme et son déni sont très, très fortement ancrés dans la « culture » du milieu…



Un médecin, une médecienne sont des personnes de confiance. Quand une personne de confiance abuse d’une patiente, sous quelque forme que ce soit, elle trahit sa mission et n’est plus digne de respect.  En ce sens, les agresssions sexuelles perpétrées par des médecins ne sont pas différentes de celles des prêtres, des enseignants, des agents des forces de l’ordre ou des « soldats de la paix ». 


L’un des hauts lieux de la violence médicale sexiste est, sans équivoque, la salle d’accouchement. Depuis la publication du livre de Marie-Hélène Lahaye, Accouchement les femmes méritent mieux, articles et enquêtes sur les violences obstétricales se sont multipliés. Au début, cela


suscitait de la part des gynécologues-obstétriciens (le CNGOF, en particulier) des réactions assourdissantes de colère, de déni, de mépris envers la dénonciation des humiliations verbales, du refus de laisser les femmes déambuler librement pendant leur travail, de l’expression abdominale, du « point du mari », des épisiotomies et des césariennes imposées. 


Mais ces protestations n’ont pas grande signification : elles sont l’expression d’un corporatisme qui, par nature, résiste fortement à toute remise en question.


Plus préoccupant, me semble-t-il, est le silence individuel des professionnelles.


Il ne suffit pas en effet de dire « Je ne fais pas partie des médecins qui maltraitent ». Il ne suffit pas de dire « les pratiques violentes sont minoritaires ». Il ne suffit pas de dire « C’est les autres, c’est pas moi ». Il ne suffit pas non plus d’invoquer la neutralité ou de « laisser la justice suivre son cours ».


De même que les hommes qui respectent les femmes doivent se déclarer clairement solidaires du combat contre les violences sexistes, les médeciennes et médecins qui tiennent à honorer leur profession doivent s’insurger et dénoncer ouvertement toutes les pratiques médicales sexistes et maltraitantes.


Un crime, un délit, une transgression, un abus de confiance commis par un médecin doivent être punis. Ce qui veut dire que la parole des patientes doit toujours être entendue. Les très rares accusations sans fondement ne justifient pas que la majorité des accusations soient étouffées au nom de la défense d’une profession. Ça devrait aller de soi : le code de déontologie et toutes les règles d’éthique le disent. 


Malheureusement, dans l’esprit de beaucoup, ce n’est pas le cas, parce que la formation médicale est foncièrement élitiste ; parce que beaucoup de « modèles » (aînés, mentors) auxquels les étudiantes sont exposées véhiculent une culture sexiste héritée de leurs propres aînés ; parce que l’esprit de corps impose le silence.


Certes, il y a partout en France des soignantes de bonne volonté qui oeuvrent avec acharnement pour délivrer un enseignement et des soins sans préjugés. Mais il faudra beaucoup de temps avant que, dans toutes les facultés de médecine, la formation médicale soit fondée sans équivoque sur le respect des patientes et des autres professionnelles ; il faudra beaucoup de temps pour que le sexisme soit banni des cours d’amphithéâtre et des propos de couloir ; il faudra beaucoup de temps, aussi, pour que la « norme » de l’enseignement consiste à former des soignantes, qui éclairent et soutiennent sans préjugé, jugement ni pression les décisions des personnes soignées. Il faudra encore plus de temps pour que des institutions aussi momifiées que le CNGOF ou l'Ordre des médecins exercent des sanctions rapides et sans équivoque quand des violences sexistes sont commises par des membres de la profession. 



Dénoncer un délit, ce n’est pas « faire de la délation ». C’est se placer du côté des victimes. 


Les institutions mettent du temps à changer. Les individus, en revanche, sont capables de changer rapidement la donne pour les patientes maltraitées : en ouvrant les yeux et les oreilles,  et en énonçant clairement quelles valeurs leur tiennent à coeur. 


On ne fait pas de « délation » contre un délinquant. On met au jour les délits qu’il a commis. 


C’est ce que montrent les étudiantes qui ont témoigné des violences exercées par Emile Darai, gynécologue à l’hôpital Tenon. 


Ces étudiantes nous montrent l’exemple : 


Chaque praticienne se devrait de réfléchir à son rôle et à ses relations avec les individus qu’elle est censée soigner.


Chaque médecin/médecienne devrait se demander : « Qu’y a-t-il de sexiste dans ma pratique, sans que j’en sois encore consciente ? Comment puis-je modifier mon comportement dans ce sens ? Comment puis-je lutter contre le sexisme médical au côté des patientes ? » Chaque professionnelle devrait s’interroger sur les abus de pouvoir que permet son statut et sur sa responsabilité individuelle face aux « confrères » qui commettent de tels abus.


Pour lutter contre le sexisme en médecine, il est nécessaire de sortir de l’élitisme, du sentiment de supériorité et de la « fonction apostolique » (comme la désignait Michaël Balint) que confèrent, individuellement et collectivement, le diplôme et la blouse blanche. 


Et, pour cela, il est nécessaire d'énoncer et de défendre, une fois pour toutes, qu'une médecienne, un médecin n’est pas un  juge, une mère ou un père fouettard, ni même directeur de conscience, c’est une professionnelle au service du public ! 


(Oui, c’est tout un changement de paradigme. Et si ça vous fait grincer des dents, c’est que vous n’avez pas encore commencé à réfléchir…) 


Il est indispensable d’accepter que le système de santé vise avant tout à aider la personne quel que soit son genre, son origine ethnique, son milieu socio-économique, à exercer de libres choix de vie


Et, pour cela, les professionnelles doivent répondre à ses questions et respecter ses décisions avec une absolue loyauté.


Il n'est pas moins indispensable de déclarer haut et fort : «  Quand une femme dit avoir été maltraitée par un médecin, mes obligations déontologiques et éthiques m’imposent d’entendre sa voix, de la croire et de la soutenir dans son action de réparation. »


Et l’accusé, me direz vous ? L’accusé aura des défenseurs, n’en doutez pas. La victime, elle, a besoin de vous – tout comme l’amie ou la voisine qui vous confie avoir été frappée par son conjoint. Si vous voulez l’aider, c’est maintenant, pas dans six mois, qu’il faut le faire. Et gardez à l’esprit une notion simple, mais fondamentale : ce n’est pas à l’agresseur de définir le mal qu’il a fait, c’est à la victime de dire le mal qu’elle a subi et à l’agresseur d’assumer les conséquences de ses actes. 

 

Il n’est pas acceptable de faire deux poids, deux mesures, en étant solidaire des femmes quand elles subissent des violences au travail ou chez elle mais en émettant des réserves quand les accusations de violence portent sur les actes d’un autre médecin. 


Il n’est pas acceptable de se taire par « confraternité ».


Il est temps que chaque professionnelle exprime clairement sa position, afin que la population sache lesquelles sont, ouvertement, sans équivoque, les alliées inconditionnelles des femmes et lesquelles, par leur silence, restent complices des agresseurs.


Et cette solidarité n'est pas moins importante aujourd'hui, en période de pandémie et de souffrance collective, alors que les risques d'abus médicaux sont encore plus importants.  

Les victimes des maltraitances médicales ont besoin du soutien de toutes les soignantes. 


 #JeNeSeraiPasComplice


Marc Zaffran/Martin Winckler



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jeudi 28 octobre 2021

Les femmes savent (et nous disent) comment les soigner. Le CNGOF aurait peut-être dû les écouter - par MW/MZ

La publication récente d'une "Charte de la consultation en gynécologie ou en obstétrique" par le CNGOF a suscité pas mal de critiques (justifiées, à mon avis) de la part des associations d'usagères et des femmes spécialistes de la maltraitance gynéco-obstétricale. 

Ladite charte m'a rappelé un texte rédigé il y a quelques années et que je ne suis pas sûr d'avoir publié. 

J'y décrivais ce que j'avais entendu, compris et appris des femmes (et d'autres personnes) que j'avais reçues en consultation ou vues en visite pendant vingt-cinq ans, et de celles qui m'écrivent depuis le début des années 2000. 

Je l'ai retrouvé, relu, retouché et je vous le livre ici. 

MZ/MW

Soigner… 


On ne devient pas soignant du jour au lendemain. Quand j'ai commencé à exercer, j’étais bourré de certitudes et de préjugés. Heureusement pour moi, j'ai appris une bonne partie de mon métier de soignant en centre d'orthogénie (IVG et contraception), parmi des femmes, avec des femmes. Ces femmes m'ont enseigné à les recevoir et à les soigner. Voici ce qu’elle m’ont dit ou fait comprendre ; cela vaut, il me semble, pour les personnes de tous genres, toutes origines, toutes sensibilités qui consultent un médecin. 


- Ne commencez pas la consultation en me demandant de me déshabiller. 


Me demander (m’imposer) de me déshabiller est la pire manière de (ne pas) nouer une relation. Souriez-moi, donnez-moi votre nom, demandez-moi le mien et invitez-moi à m'asseoir. Votre attitude à mon égard compte plus que votre statut ou vos compétences affichées. 


- Assurez-moi de la confidentialité de l'entretien. 


Parler de soi n’est pas simple, on ne le fait pas sans confiance. Assurez-moi que vous méritez la mienne. (Et, une fois que je serai partie, ne parlez pas de moi en salle de garde ou lors d’un repas entre « confrères », même sans citer mon nom. Mon histoire ne vous appartient pas.) 


- Quand on me bombarde de questions, je ne donne que les réponses que je crois devoir donner. 


Ne me demandez pas « Qu’est-ce qui vous amène » ? Dites plutôt : « Je vous écoute. » Ou « Racontez-moi... » Ce sont des paroles magiques : elles me laissent entendre que ce qui vous soucie le plus, c’est ma vie et ma personne, non mes symptômes. 


- Ecoutez-moi sans m’interrompre. 


Je peux vous dire ce qui me soucie en moins de trois minutes. Et dans quatre-vingt dix pour cent des cas, ça vous donnera le diagnostic. Si vous m’écoutez attentivement, vous l'entendrez. 


- Prenez toujours mon histoire au sérieux. 


Même si elle vous paraît futile ou scandaleuse. Parfois, la demande est cachée derrière un "pré-texte", qui sert d'écran protecteur. Si cela vous met mal à l’aise, ne me jugez pas, essayez de vous mettre à ma place. Et, pour ça, invitez-moi à en dire plus. Si vous vous braquez, je ne parlerai pas. Si vous me tendez la main, je me sentirai en confiance. Parfois, je ne sais pas moi-même exactement ce qui ne va pas. En étant ouvert, vous m'aiderez à le découvrir.  


- Aidez-moi à formuler ce qui m' inquiète. 


C'est plus important pour moi que ce qui vous inquiète. Et souvent, ce qui vous inquiète est totalement étranger à mon problème réel. 


- Invitez-moi à employer mes mots, et non à reprendre ou confirmer les vôtres. 


Et, quand je vous dis que j'ai mal (et quand je vous dis quoi que ce soit !!!) croyez-moi !!! Si vous ne me croyez pas, vous ne pourrez pas me soigner.  Et vous courrez moins de risque en nous croyant toutes qu'en ne croyant personne ou seulement les personnes qui vous semblent crédibles. 


- Rassurez-moi autant qu'il est possible. 


L'angoisse accentue la douleur et compromet la prise de décisions. Si je viens vous voir, c'est pour aller mieux ! Si vous me rassurez, je serai plus détendue, ça facilitera votre travail et ça me permettra de décider de manière plus sereine. Mais ne confondez jamais rassurer et mentir.  


- Ne soyez jamais ironique ou blessant (en parlant de mon aspect physique ou de mon poids, par exemple). 


Et si vous avez été blessant sans le vouloir, présentez-moi des excuses. Je peux vous pardonner une erreur ou une maladresse ; je ne vous pardonnerai jamais de m'avoir humiliée. 


- Ne me condamnez pas, ne me terrorisez pas, ne me culpabilisez pas. 


Si je viens pour une IVG, ce n’est pas pour qu’on m’inflige une leçon de morale. Si je viens pour une IST, ce n’est pas pour être terrorisée sur ma fertilité future ou culpabilisée d’avoir un « comportement à risque ». Si je viens parce que je veux être enceinte à quarante-cinq ans, ce n’est pas pour subir votre condescendance. Je ne suis pas là pour que vous me disiez quoi faire de ma vie, mais pour que vous m'aidiez à la vivre le moins mal possible. 


- Ne dénigrez pas mes choix, respectez-les. 


C'est ma vie, pas la vôtre. Vous n’êtes pas mon directeur de conscience. 


- Invitez-moi à vous poser des questions. Et quand je pose une question qui vous semble « naïve » ou « simple », ne me traitez pas avec condescendance. 


Il n'y a pas de question stupide : si je la pose c’est qu’elle est importante à mes yeux. Et je mérite une réponse respectueuse. Si vous ne comprenez pas ma question, invitez-moi à préciser ce que je veux dire. Parfois, je ne la comprends pas moi-même. Avec votre soutien, nous la comprendrons ensemble. 


- Répondez-moi avec franchise. 


Ne tournez pas autour du pot. Vous avez le droit de réfléchir avant de répondre. Mais vous n'avez pas le droit de me mentir ou d'éluder. 


- Ne me prenez pas pour une imbécile. 


Je n'ai pas fait d'études de médecine, mais si vous prenez le temps de me dire ce que vous pensez, je comprendrai. Ne présumez pas le contraire. Jamais. 


- Si vous ne savez pas, dites "Je ne sais pas, mais je vais me renseigner." 


Et faites-le ! C'est votre boulot. J'attendrai avec confiance. Ne me trahissez pas.


- Avant de m'examiner, posez vous la question de savoir si c'est utile, expliquez-moi pourquoi ça peut l’être et demandez-moi si je suis d'accord. 


- Si je refuse d'être examinée, ne me culpabilisez pas, et ne me menacez pas. 


Un examen gynécologique imposé est un viol. Si je tiens à être examinée alors que vous n’en voyez pas l’utilité, ne le prenez pas pour de la défiance. Parfois, je veux simplement vous montrer que ce que je dis est vrai. (Car je redoute que vous ne me croyiez pas.) Dans tous les cas, examinez-moi avec délicatesse, sans hâte mais aussi sans vous attarder. Un examen gynécologique qui se prolonge est, au mieux, une épreuve pour moi. Au pire, c’est un viol. 


- Ne me prescrivez pas des examens pour vous rassurer. 


Faites-le parce que ça permettra de mieux me soigner. Expliquez-moi à quoi ils serviront, demandez-moi mon accord avant de rédiger la prescription 


- N'énoncez pas un diagnostic pour avoir l'air d'être compétent, mais parce que vous en avez les éléments. 


Ces éléments, donnez-les moi. Et si vous avez plusieurs hypothèses en tête, énoncez-les clairement. Une personne éclairée se détend. Une personne qui ne comprend pas se défend.


- Ne prescrivez pas des traitements « parce qu'il faut bien prescrire quelque chose » ou « pour que j’aie le sentiment d’être soignée » 


Faites-le seulement si vous en attendez un résultat précis. Décrivez-moi leurs effets, attendus ou indésirables. Une femme avertie en vaut deux. 


- Si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas être mon/ma soignant·e, proposez-moi de ransmettre toutes les informations nécessaires à un·e professionnel·le qui acceptera de le faire. 


Et ne m'interdisez pas l'accès à une procédure à laquelle j'ai droit, comme la loi l'indique : une IVG, une ligature de trompes, par exemple. Si vous faites obstacle à ce que je les obtienne, vous n'êtes pas seulement hors la loi, vous trahissez votre mission de soignant·e. 


- N'hésitez jamais à demander de l'aide – par exemple à un ·e praticien·ne plus âgé ·e, à l'infirmière ou la sage-femme chevronnées que vous côtoyez dans le service. Je n’ai pas besoin de quelqu'un qui sait tout, mais d’une personne qui met son savoir, son savoir-faire et ses pairs au service du soin. 


Et rappelez-vous que la manière dont vous me soignez me dit si vous êtes digne ou non de soigner mes enfants, mes parents, celles et ceux que j'aime, et toutes les personnes qui ont besoin de soins. Et que je le ferai savoir autour de moi. 

MW/MZ


Conseil de lecture : 

Encore un livre qui devrait être traduit en français et lu et discuté en fac de médecine et qui montre que si beaucoup de médecins n'écoutent pas les femmes et ne les croient pas, c'est parce qu'ils ne savent pas qui elles sont. 





mercredi 27 octobre 2021

Les hommes devraient-ils porter le poids de la contraception (suite) - par Martin Winckler/Marc Zaffran

J'ai déjà abordé la question dans une entrée précédente de ce blog. Au risque de me répéter, je publie ici une réponse adressée à une praticienne spécialisée dans la santé sexuelle qui m'écrit vouloir se consacrer à la contraception masculine.

Voici ce que je lui ai répondu. Comme toujours,  il ne s'agit que d'une position personnelle, pas d'une "vérité" et encore moins "immuable". Je publie ces réflexions pour nourrir la réflexion sur le sujet. 

MW 

La contraception masculine est un sujet important, qui soulève des problèmes complexes et intriqués. En résumé, je pense qu'elle (et la recherche en ce qui la concerne) se heurte à trois types d'obstacle : 

des difficultés techniques et physiologiques : trouver une méthode réversible est beaucoup plus compliqué que pour les contraceptions féminines qui bénéficient du caractère intermittent de l'ovulation (et de la facilité de la bloquer) et des possibilités anatomiques (pour les DIU, en particulier). 

Rien de tel n'est possible pour les hommes et les méthodes existant à l'heure actuelle (slips chauffants, injections hormonales, méthode andro-switch) sont très imparfaites en terme d'efficacité (et on ne les a pas testées sur un nombre suffisant d'hommes pour les commercialiser en toute tranquillité d'esprit). 

Et d'abord, aucune ne peut se mesurer, en termes de tolérance et de continuation, à celles d'un estroprogestatif ou d'un DIU. 

Or, une méthode mal tolérée et abandonnée rapidement par la majorité des utilisateurs/ices n'est pas une méthode praticable, comme les femmes le savent parfaitement. 

Y-a-t-il une réticence des industriels à chercher une méthode masculine ? Non. Autrefois, quand je traduisais le Bulletin des médicaments essentiels de l'OMS,  je me suis intéressé au gossypol (une molécule testée en Chine) et aux injections de valsalgel dans le déférent (expérimentées en Inde). C'était il y a vingt-cinq ans. Etant donné les fortes motivations de ces deux pays pour trouver des méthodes masculines (la vasectomie y est bien plus répandue qu'en France...), on est en droit de penser que si ça avait donné des résultats probants, lesdites méthodes seraient aujourd'hui disponibles, au moins dans les pays en question. Or, il n'en est rien. Le gossypol entraîne des azoospermies permanentes et des insuffisances rénales ; l'injection de valsalgel, en plus des difficultés techniques et des accidents inévitables, ne semble pas aussi réversible qu'on l'avait espéré...  

des problèmes méthodologiques : comment faire pour recruter un nombre suffisant d'hommes et étudier l'efficacité contraceptive de la méthode qu'on leur propose alors que celle-ci se mesure... au nombre de grossesses de leurs partenaires féminines... ? 

Le nombre des spermatozoïdes est en effet insuffisant pour conclure (on voit des grossesses avec des nombres de spz très bas). Et comment prendre en compte l'éventualité qu'un même homme ait plusieurs partenaires féminines pour savoir si la méthode est efficace ? 

Faut-il interdire aux hommes qui testent la méthode d'avoir des relations avec plus d'une partenaire pendant toute la durée de l'expérimentation ? Faut-il les surveiller ? Faut-il leur demande de déclarer les relations extérieures à l'étude ? Et si on le fait, comment contacte-t-on (de quel droit) les partenaires extérieures pour savoir si elles sont enceintes ou non ? Sur le plan du respect de la vie privée et de la méthodologie de recherche, c'est très compliqué et très épineux... 

des question éthiques : Est-ce qu'une contraception masculine efficace assure la sécurité des femmes ? 

Je pense que non. 

La partenaire d'un utilisateur de C° masculine peut très bien décider d'avoir des relations sexuelles avec un ou plusieurs autres partenaires masculins. Donc, elle a besoin de sa méthode personnelle. 

Et même si une femme hétérosexuelle a une relation mutuellement exclusive avec un homme,  pour être tout à fait tranquille, il lui faut l'assurance que la méthode de son partenaire est efficace à 100%. 

C'est  beaucoup demander : aucun médicament et aucune méthode contraceptive n'a ce taux d'efficacité... pas même la ligature des trompes et  la vasectomie, dont le taux d'échec n'est pas nul !!! 

Et, chaque fois qu'il y a une grossesse (accidentelle ou non), c'est la femme que ça concerne en premier. 

La sécurité contraceptive d'une femme ne peut donc pas reposer, sinon de manière occasionnelle (et en toute connaissance des risques), sur la contraception d'un homme (quelle que soit la bonne volonté de l'homme en question). 

(Et je ne parle même pas de l'éventualité terrible qu'une femme soit agressée sexuellement par un autre homme, ou induite en erreur par un homme qui, sans la prévenir, décide de ne plus utiliser sa propre méthode...) 

Je sais que cette idée va à l'encontre du désir - justifié - de beaucoup de femmes de voir les hommes prendre leurs responsabilités en matière de contrôle de la fertilité, mais encore une fois, même en cas de relation exclusive extrêmement solide, le poids d'un échec n'est jamais porté par l'homme. 

Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas rechercher des méthodes nouvelles, bien sûr, mais qu'en pratique clinique, en médecine de terrain, il me semble que l'urgence se trouve plutôt du côté des femmes, ici et maintenant. 

En pratique clinique, il m'a toujours semblé plus important d'améliorer l'accès aux méthodes existantes pour les femmes qui n'en ont pas (ou en ont une qui ne leur convient pas) que de dépenser de l'énergie dans des méthodes encore expérimentales pour lesquelles un(e) praticien(ne) de terrain n'est pas équipé(e). 

L'expérimentation sur l'humain est une procédure lourde, complexe et longue. Et je pense qu'elle ne devrait être entreprise que par des équipes formées à ça. Il y en a, et elles y travaillent. Quand on peut s'intégrer à une équipe a minima, pourquoi pas ? Mais sinon, un(e) praticien(ne) engagé(e) dans le domaine de la santé sexuelle a déjà tant à faire pour répondre aux besoins des femmes que (à mon humble avis) dépenser son énergie sur la C° masculine (qui ne bénéficierait qu'à un petit nombre de femmes, de toute manière), est au mieux une perte de temps, au pire une perte de chance pour les femmes qui auraient le plus besoin de notre aide.

Je suis convaincu qu'un certain nombre d'hommes sont désireux de ne pas provoquer de grossesses, voire de ne pas avoir d'enfants du tout. Je suis convaincu qu'un certain nombre d'hommes sont désireux de partager le poids de la contraception. Et j'appelle de mes voeux une plus grande facilité d'accès à la vasectomie, procédure simple, indolore, bien moins lourde qu'une ligature de trompes, mais scandaleusement difficile d'accès en France pour les hommes qui la demandent, et cela à cause des refus que leur opposent les médecins. 

Mais dans tous les cas, le choix qu'un homme fait d'une méthode de contraception ne peut se passer de l'assentiment de la femme concernée, dans des circonstances et selon des modalités que cette femme aura définies très précisément. 

Car, quelle que soit la bonne volonté d'un homme, lorsqu'une grossesse survient, il n'est jamais celui qui en porte le poids. C'est donc aux femmes de dire quels risques elles sont prêtes à prendre. 

De sorte que ma position personnelle est plutôt radicale : de même que les femmes sont en droit de vivre, de travailler, de jouir et de s'épanouir en dehors des hommes (et sans leur demander ni leur avis, ni leur autorisation), elles sont en droit de contrôler leur fertilité sans l'aide, l'assentiment, l'avis, l'autorisation ou la participation des hommes.

Etre autonome, par définition, ça signifie ne dépendre de personne.

E n l'occurrence, cette autonomie - en particulier en France - les femmes ne peuvent y accéder de manière satisfaisante. Et ce n'est pas parce que les hommes n'ont pas de contraception

C'est avant tout parce que les méthodes féminines les plus efficaces (DIU, Implant) et la méthode définitive qu'est la stérilisation tubaire ne leur sont pas accessibles comme elles le devraient et parce que le corps médical français prescrit majoritairement des pilules estroprogestatives, qui sont loin de convenir à toutes les utilisatrices. 

Quand on sait que corps médical dans son ensemble est prompt à prescrire du Viagra aux hommes mais renâcle quand il s'agit de poser un DIU, d'effectuer une stérilisation masculine ou féminine, ou de permettre l'accès à l'IVG des femmes qui la demandent, il me semble que l'attente de commercialisation d'une pilule masculine est, avant tout, un voeu pieux.  

Et on ne prévient pas les grossesses non désirées par des voeux pieux. 

Et vous, qu'en pensez-vous ? 

Martin Winckler