dimanche 31 mai 2026

Rendez-vous avec une soignante - par Aurèle Guilmain

Aujourd'hui, le blog accueille un texte d'Aurèle Guilmain, patient impatient et exigeant, comme il est légitime de l'être quand on confie son corps et sa santé à une personne qui se veut professionnelle... 
MW

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J’aurais dû annuler le rendez-vous. 

Voilà ce que je me répète intérieurement dans la salle d’attente en triturant, au fond de ma poche, la liste des symptômes à évoquer avec ce nouveau médecin.  

L’hôpital, c’est un peu ma deuxième maison mais à chaque fois que j’y entre en tant que patient, je laisse à l’extérieur les traits de personnalité acquis à l’âge adulte : 

Dr. Doudoux, la « force tranquille », spécialiste en bobologie et soutien psy pour tous. Il dégaine l’antiseptique et la parole réconfortante plus vite que son ombre. N’essayez pas de l’embrouiller, il a passé son brevet de secourisme et fait deux années de Médecine. 

Le prof en communication, roi de l’argumentaire pacique et paciant, expert en relation patient-médecin. Il déteste l’injustice qu’il n’hésite pas à dénoncer avec force.  Sans eux, je ne suis plus que le gentil patient souriant, plein d’appréhensions, qui tente de sauver les apparences.  

Par contre, celui qui refait toujours surface dans ces moments-là c’est le «petit moi» de deux ans. Celui qui se souvient parfaitement des terriantes manœuvres de contention et de l’énorme main qui a écrasé un masque étouffant sur son visage sans prévenir.

Pour lui, les «blouses blanches» sont des gens violents et menteurs qui ne croient pas ce qu’on dit et dont on doit absolument se méer. Il ne se gênera pas pour me le rappeler à grands coups de pieds dans le ventre.  

Dans la salle d’attente, vous verriez quelqu’un de très mince, le visage serein avec quelques cernes tout de même (je ne suis pas là pour rien) alors qu’en réalité, je suis stressé et obèse.  Le long de mon parcours médical, j’ai développé plusieurs fascias extracorporels : en premier, celui de la peur puis celui de la honte et celui de la méance.

Trois autres ont été ajoutés par le monde médical : le mépris, le jugement et l’indifférence. Une superposition de barrières impénétrables et suffocantes. 

Heureusement, il me reste une arme infaillible que je dégaine à chaque consultation, examen ou intervention chirurgicale. La trousse de secours à toujours avoir sur soi à l’hôpital : l’humour.  

Le milieu hospitalier et la santé en général sont une source intarissable de blagues et il paraît que j’en abuse. 

Alors que j’attends qu’on appelle mon nom comme un étudiant avant un oral, ma mère me chuchote une énième fois à l’oreille : « S’il te plaît, essaie de ne pas faire d’humour sinon tu ne seras encore pas pris au sérieux. » 

C’est mon tour.

Je me déplace péniblement sous le poids de mes fascias.  Le gamin s’agite contre mon cœur.  2nd et 36ème degré devront rester dans la salle d’attente cette fois. 

Dr. Doudoux et le prof sont allés boire un godet à la cafétéria. 

J’aurais vraiment dû annuler le rendez-vous. 

Dr. A. m’invite à m’asseoir avec un sourire, il me semble. Je ne suis pas sûr parce que je suis en train d’évaluer quelle chaise permettra une évasion rapide.

Je choisis la plus proche de la porte et je déplie ma liste de symptômes en la tenant fermement des deux mains comme si c’était la chose la plus stable de l’univers.  

Dr. A. consulte mon dossier sur son écran et me demande : « Expliquez-moi ce qui vous amène en consultation aujourd’hui.» 

Je savais ce que je devais répondre, j’avais tout préparé et répété depuis un mois mais là, plus rien ne me venait à l’esprit même en cherchant dans ma petite liste alors j’improvise : 

«D’abord il faut que je vous précise que je suis complètement nul pour exprimer mes symptômes. On m’a toujours dit qu’il fallait que je sois fort alors je ne sais plus comment faire mais bon, si je dis que j’ai mal, ça veut dire que j’ai vraiment mal. Imaginez-vous pire que ce que je dis ! » 

Elle me regarde un peu surprise.

J’essaie de me rattraper : «Désolé, je me rends compte que c’est bizarre comme entrée en matière.» 

À ce moment, il s’est passé quelque chose d’incroyable : la Doc. a quitté son ordinateur et dans un geste rapide, elle a fait rouler sa chaise pour se placer juste en face de moi. Elle s’est penchée en avant et en plantant ses yeux dans les miens, elle a transpercé d’un coup mes trois premiers fascias. 

«Ne vous inquiétez pas, ça va bien se passer, m’a t-elle dit d’une voix apaisante et déterminée.» 

Franchement, intérieurement, j’ai sursauté parce qu’en face de moi, j’ai quelqu’un qui me regarde avec bienveillance et qui semble sincèrement vouloir m’écouter. 

C’est la première fois de ma vie que ça m’arrive et derrière l’épais fascia de la méfiance, avec un petit sourire pour sauver les apparences, je commence à parler. 

De temps en temps, je fais une pause dans mon récit, juste pour vérier si elle est toujours d’accord pour m’écouter.

À chaque fois, elle m’encourage du regard et me relance avec une question. Elle prend le temps mais je me limite quand même de peur de fatiguer sa gentillesse en parlant trop. 

«Maintenant je vais vous ausculter.» 

Évidemment, bien sûr, c’est toujours comme ça que ça se passe, je le sais depuis l’enfance.

Je me lève d’un air le plus confiant possible mais le gamin me piétine les intestins et me broie l’estomac.  

Depuis que j’ai 18 ans, je me répète «C’est bon, je suis majeur maintenant, je suis capable de dire non» mais le gamin sait parfaitement que j’en suis incapable parce que je suis l’élève docile à qui on a demandé de faire tout ce que dit le docteur, de ne pas lui poser de questions, de ne pas se plaindre, de ne pas pleurer…

Jamais je n’oserai dire non. 

Dr. A. écoute mes poumons avec des gestes assurés et doux. Pour une fois, je n’ai pas eu besoin de me déshabiller.  

Elle me demande de m’allonger et le gamin me comprime le thorax en tambourinant sur mon cœur. C’est dans cette position qu’en général tout bascule. 

Je joins mes mains sur mon sternum en plaquant les bras contre mes côtes pour protéger le gamin sûrement et j’utilise la dernière arme qu’il me reste pour donner l’illusion d’une assurance sans faille : le sourire.  

Dr. A. commence à palper mon ventre délicatement mais je ne peux pas m’empêcher de sentir les centaines de mains souvent brutales qui sont passées avant les siennes.

Ensuite elle palpe mes ganglions et quand elle arrive au niveau inguinal, je rassemble toutes mes forces pour ne pas bouger et avoir l’air serein mais je crois que je me raidis et que je ferme un peu les yeux. 

Alors une deuxième chose incroyable s’est passée : elle a soudainement arrêté de m’ausculter, pile au moment où ça devenait vraiment trop difficile à supporter pour moi.  

Est-ce qu’elle avait vu ou senti quelque chose ? Est-ce que c’était conscient ou inconscient ? Je ne sais pas mais ça m’a surpris et énormément soulagé.  

En sortant de la consultation, mon fascia de la méance s’est aminci et je me sens un peu moins lourd. J’ai l’impression d’avoir vécu quelque chose d’irréel, une sincère considération qu’on m’avait refusée jusqu’ici. 

Quand mes proches me demandent quel est le diagnostic du Docteur, je ne trouve qu’une chose à leur répondre : «Elle m’a écouté, respecté et ausculté avec bienveillance. C’est la première fois que ça m’arrive. C’est bizarre.» 

Dr. A. a dit qu’elle m’appellerait pour me donner les résultats des examens complémentaires et elle l’a vraiment fait. Elle a dit qu’on se reverrait en consultation  et elle a tenu parole. Elle ne m’a pas laissé tomber et m’a suivi au-delà de sa spécialité. Même si elle ne m’a pas guéri, elle m’a réellement soigné. 

Je souhaite à tous les soignants d’un jour être le Dr. A. de quelqu’un : un «soignant-médicament» qui fait un bref passage dans la vie d’un inconnu pour y laisser un souvenir apaisant auquel se raccrocher dans les moments difficiles.

Quelqu’un d’attentionné qui aura su estomper, l’espace d’un instant, les traumatismes du passé.  

Aurèle Guilmain