dimanche 1 mai 2022

L’indécence du plaidoyer contre la contraception hormonale - par Caroline Watillon



Mercredi, je revenais de la République Démocratique du Congo (RDC) après une mission bénévole de 10 jours. J’ai eu la chance de participer à un programme visant à lutter contre la mortalité maternelle « donner la vie sans risquer la mort ». 

En complément à mes compagnons de voyage, deux gynécologues-obstétriciens et un anatomo-cytopathologiste, j’ai notamment abordé la diversité contraceptive qui constitue une vraie réponse à ce taux de mortalité effarant en Afrique subsaharienne[1]. Si j’espère avoir apporté des éléments de réflexion à notre public, ce voyage a aussi été particulièrement apprenant pour moi et m’a amenée à réfléchir sur nos propres contradictions. Laissez-moi vous en parler en ce qui concerne la contraception…

En 2006, La RDC a ratifié le protocole de Maputo[2] – qui autorise les femmes congolaises à choisir leur contraception sans l’avis de leur conjoint –, mais ne l’a publié officiellement qu’en 2018. Depuis, elles peuvent mobiliser le droit international en cas de plainte mais aussi le droit national avec la loi du 13/12/2018 qui fixe les principes fondamentaux relatifs à l’organisation de la santé publique. Cependant, pour les femmes mariées, l’article 82 de la loi susmentionnée dit « Pour les personnes légalement mariées, le consentement des deux conjoints sur la méthode contraceptive est requis

En cas de désaccord entre les conjoints sur la méthode contraceptive à utiliser, la volonté du conjoint concerné prime » [3].  Il est évident que les pressions sociales, religieuses et culturelles freinent le bon accès aux méthodes modernes de contraception – d’ailleurs les mots « planification familiale » sont relativement proscrits et l’on m’a conseillé de ne pas les utiliser. 

À ce jour, le taux d'exposition aux messages sur la planification familiale  a été estimé à 56 % à Kinshasa et 33,6 % au Kongo Central, contre une moyenne de 20 % en 2019. En regard, la prévalence de la contraception moderne n’est passée en 2021, que de 26 à  27,3 % à Kinshasa[4]. Si nous devons nous réjouir de certaines améliorations, il est évident que l’accès à la contraception en RDC reste un chantier important et primordial. 

Aussi, j’ai réfléchi à nos populations occidentales, qui rejettent de plus en plus les méthodes contraceptives hormonales. Pourtant, la commercialisation de la pilule contraceptive dans les années 1960, est certainement le plus beau cadeau que l’industrie pharmaceutique pouvait faire aux femmes. En outre des améliorations en terme de santé sexuelle et reproductive – diminution des avortements, des risques de cancers de l’utérus[5] et de ceux liés à toute grossesse/accouchement –, le développement de la contraception hormonale a permis aux femmes d’avoir une sexualité plus sereine : « C’est par le bilan de l’action du Planning familial en 1967 que des transformations au sein du couple conjugal peuvent enfin être appréhendées : parmi les femmes ayant utilisé la pilule, 94 % ont eu des rapports plus fréquents, 53 % plus de plaisir et 86 % de leurs conjoints jugent les rapports sexuels plus agréables »[6]

Ce témoignage d’Annie Sugier, physicienne et féministe française, illustre également cette problématique du désir sexuel avec ou sans contraception : « Pour moi, c'était vraiment une libération », se souvient-elle en parlant de l’arrivée de la pilule en France. « Il ne me venait pas à l'esprit de pouvoir avoir des relations avec les hommes si ce problème n'était pas résolu. Je ne voulais absolument pas prendre le risque d'une grossesse »[7].

Mon mantra en matière de contraception est le suivant : plus il y a de possibilités, plus il y a de libertés ! Aussi, je recommande aux professionnel.les de la santé de présenter l’ensemble des méthodes – dont les masculines ou celle des indices combinés –, sans exception. En effet, il est prouvé que le choix informé de la méthode favorise la compliance[8] : aussi, une méthode naturelle sera plus efficace que la pilule chez une femme qui ne souhaite pas ingérer d’hormones ; par contre, une méthode comme le dispositif intra-utérin (aussi appelé stérilet) conviendra sans doute mieux à une autre qui ne souhaite pas que la contraception soit une charge quotidienne. 

Cependant, force m’est de constater que depuis quelques années, certain.es acteur.rices de la contraception thermique ou des méthodes dites naturelles, ne partagent pas ce point de vue et portent des discours délétères pour la santé des femmes et la bonne information en matière de contraception.

À titre d’exemple, lorsque j’ai rencontré le développeur de l’anneau thermique il y a 3 ans, je lui ai demandé ce qu’il pensait des femmes – dont je faisais partie – qui n’auraient pas confiance en leur partenaire pour la prise quotidienne d’un contraceptif. Sa réponse, qui portait en elle toute la condescendance masculine sur les discours des femmes, m’a laissée sans voix : « ça n’existe pas ! ».

 De plus, on retrouve des témoignages antihormones[9] sur sa page Instagram : « J’étais intéressé alors j’en ai parlé à ma copine qui ne suivait aucune contraception. On s’est dit que ce serait franchement cool de l’envisager plutôt que de prendre un tas d’hormones qui perturbent le corps et l’esprit »[10]. 

Le fait que cet entrepreneur – appelons un chat, un chat – mette en gras cette partie du témoignage, montre qu’il joue sur ce rejet de la contraception hormonale pour vendre son produit. Se rend-il seulement compte que ces hormones ont littéralement sauvé des millions de femmes de grossesses non-désirées et d’avortements clandestins ; et qu’elles pourraient en sauver encore bien d’autres dans les pays où elle est difficile d’accès ? Se rend-il compte que son discours est totalement inapproprié en regard de l’Histoire de la santé sexuelle et reproductive des femmes et de son actualité dans le monde ? 

Le rejet de la contraception hormonale doit rester un choix individuel et non-prosélyte. L’existence d’alternatives à la pilule est essentielle car elle peut favoriser la contraception chez certaines femmes à qui les hormones ne conviennent pas[11] – mais utiliser cet argument en le généralisant à une population entière est un acte dangereux, qui peut, de surcroît, faire peser sur nous une culpabilité dont nous ne voulons pas : nous sommes déjà suffisamment éprouvées par la domination masculine que pour donner une voix à de faux alliés. 

C’est pourquoi, je considère que le plaidoyer contre la contraception hormonale est indécent – aussi, je plaide en faveur de la diversité contraceptive et du choix libre sur la base d’une information neutre et objective. 

Caroline Watillon, rédactrice indépendante - https://carolinewatillon.be 



[1] https://www.guttmacher.org/fr/report/avantages-repondre-aux-besoins-de-contraception-des-camerounaises , page consultée le 28 avril 2022

[2] https://ouragan.cd/2020/07/mise-en-oeuvre-du-protocole-de-maputo-en-rdc-beatrice-lomeya-obtient-lappui-dipass-internationale/ , page consultée le 28 avril 2022

[3] extwprlegs1.fao.org/docs/pdf/Cng190586.pdf , page consultée le 28 avril 2022

[4] https://www.cafi.org/fr/pays-partenaires/democratic-republic-congo/scaling-family-planning , page consultée le 28 avril 2022

[5] https://www.cancer.be/nouvelles/la-pilule-contraceptive-diminue-le-risque-de-cancer-de-l-ut-rus , page consultée le 22 avril 2022 – qui mentionne que la pilule peut aussi augmenter les risques d’autres cancers : il revient donc au professionnel.les de la santé de faire la balance bénéfices-risques en interrogeant la patiente sur ses antécédents familiaux. 

[6] https://journals.openedition.org/clio/622 , page consultée le 28 avril 2022

[7] Annie Sugier in https://www.rtbf.be/tendance/bien-etre/sante/detail_50-ans-apres-sa-legalisation-la-contraception-reste-une-affaire-de-femmes?id=9789304

Page consultée le 16 février 2020

[8] La compliance décrit la régularité avec laquelle une personne va suivre une prescription médicale

[9] https://www.instagram.com/p/CTSLp5jDFHQ/, page consultée le 28 avril 2022

[10] https://www.instagram.com/p/CTSLp5jDFHQ/ , page consultée le 28 avril 2022[11] Acné, prise de poids, perte de libido,.. sont autant d’effets indésirables identifiés par les médecins et la littérature scientifique

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