mardi 31 janvier 2017

Ceci n'est pas une candidature - par L.M.

Ceci n'est pas une candidature pour le poste d’orthophoniste.

Chaque jour je parcours consciencieusement les offres d'emploi pour orthophoniste dans le Rhône.

Les annonces apparaissent au compte-gouttes et je les connais déjà toutes : je vois celles qui disparaissent, celles qui sont remises en tête de liste (personne n'est intéressé / le lieu de travail est mal desservi / c'est un 0,009 ETP - rayez la mention inexacte).


Lorsqu'une offre est nouvelle, je l'étudie sous toutes les coutures : qui est l'employeur ? Je souhaite connaître ses valeurs, mais aussi, soyons prosaïques, savoir combien de temps il faut pour se rendre sur place et si c'est accessible en TCL (prendre le TER ? Avec un abonnement remboursé au quart pour un mi-temps, aller travailler devient un investissement... Vous accepteriez de verser 1/6e de votre salaire pour vous rendre au travail ? Moi non plus. Pas de TER donc. Prendre la voiture ? J'habite en pleine ville, ce n'est pas pour participer à la pollution en utilisant un véhicule alors que Lyon et ses alentours sont très bien desservis).

Je souhaite aussi savoir si la convention qui définira ma rémunération (en dessous de la moyenne nationale, et de toute façon insuffisante au regard des cinq années d'études post-bac) sera la convention 66 (fuyez !) ou la 51 (la moins pire).

Je regarde quel temps est proposé : un 20% ? Être présente une journée par semaine quand on travaille avec une équipe, c'est peu enviable pour la dynamique de groupe. En dessous de 40 ou 50%, je ne comprends même pas l'intérêt. Être de passage, ne pas avoir les informations en temps et en heure... Peu de temps de présence, c'est peu de temps de préparation, peu de temps de prise en charge aussi, et peu de temps d'échange avec les autres professionnels.

Dans l'annonce, vient le temps des compétences attendues et du profil recherché, qui, malheur, donne souvent quelque chose dans ce goût-là :

"Nous recherchons :
- un orthophoniste diplômé depuis 2 ans (avoir une formation récente est un gage de qualité) MAIS avec au moins 10 ans d'expérience
- une personne déjà formée aux méthodes ABA (390€ pour la formation dite "ABA fonctionnel"), Makaton (850€), PECS (870€ pour les deux niveaux), et maîtrisant les outils d'évaluation Comvoor (300€), PEP (580€), ADI-R et ADOS (1050€). (Note : soit une personne ayant déboursé 4040€ de sa poche ou ayant travaillé dans une structure ayant accepté de la former à ses frais… Soyons honnêtes, l'orthophoniste salarié est rarement bénéficiaire de ce genre d'avantages).
- une personne ayant déjà 10 ans d'expérience avec des personnes autistes et polyhandicapées MAIS connaissant par cœur les recommandations les plus récentes de l'HAS en matière d’autisme (et vous... les connaissez-vous ?)
- une personne sachant utiliser Word et Excel sur un ordinateur hors d'âge qui ne sera pas remplacé par du matériel permettant de travailler efficacement, avec une imprimante ne fonctionnant pas, sans plastifieuse ni fournitures de base (bandes scratch, papier cartonné, colle, ciseaux, perforatrice, classeurs... Bref le B.A.-BA pour mettre en place des moyens de communication augmentée et alternative)
- une personne sachant faire passer des bilans sans matériel (“Désolés, nous n'avons pas le budget pour vous fournir les tests auxquels nous vous demandons d'être déjà formé : à vous de vous fournir les batteries (test classique autour de 250 à 600€) ET les feuilles de passation (50 à 100€ la recharge)”)
- une personne sachant mettre en place une communication augmentée et alternative sans matériel (“Les pictogrammes Makaton ne seront pas achetés, débrouillez-vous, vous n'avez qu'à imprimer, plastifier et découper... Oui, il y en a plus de 400 pour le niveau de base, mais vous avez bien du temps pour le faire entre deux bilans !”)
- une personne acceptant d'être payée à peine plus que le SMIC, pour être en première ligne avec des enfants et adolescents porteurs de handicap lourd, dans des situations souvent d'une grande violence physique et/ou psychologique, sans réunion de type Balint pour permettre de partager ses interrogations et ses ressentis.
- … une formation de psychologue, neuropsychologue (“Vous aurez à faire passer des tests de QI”) et éducateur spécialisé serait un plus !"

Bien.
Ça vend du rêve, non ?
Non, en effet...

Et si je vous disais plutôt ce que je sais et aime faire ?

J'ai obtenu mon certificat de capacité d'orthophoniste à Lyon (qui a la réputation, et elle est vérifiée, d'être un excellent centre de formation en orthophonie).

J'ai suivi des cours, j'ai fait des stages, j’ai validé tous mes examens : les méthodes dont vous parlez, je les connais, pas toujours en pratique, mais au moins en théorie. Pour certaines, je les ai utilisées en stage ou dans mes précédents postes. Je n'ai pas de certificat de formation post-diplôme sur l’autisme, car mon diplôme lui-même est déjà là pour assurer que j'ai les qualités et les savoirs requis !

Un exemple ? J'ai pratiqué la méthode Makaton durant trois mois de stage puis neuf mois de poste en IME. Je n'ai certes pas suivi la formation officielle (malgré l'accord prévu à l'embauche, on m'a refusé le financement de la formation, et de toutes celles demandées ensuite), mais j'ai des heures, des jours et des mois d'expérience du Makaton auprès d'enfants et d'adolescents déficients, autistes, et avec troubles du comportement.

Je souhaite me former, ou plutôt mettre en pratique les connaissances que j'ai déjà (je suis déjà formée puisque j'ai mon diplôme !).
J'adorerais pouvoir suivre toutes les formations dont vous souhaitez voir le nom sur mon CV. J'adorerais, très sérieusement, avoir 4000€ à dépenser dans ma formation continue ! Car j'aime apprendre, rencontrer des gens passionnés et ravis de transmettre, de se questionner pour faire toujours mieux !

Mais je suis réaliste. Les institutions n'ont pas le sou. D'accord, vous ne financerez pas de formations à l’orthophoniste.
Alors dans ce cas… Acceptez de recruter des personnes qui n'ont pas déboursé 4000€ pour ces formations.

Acceptez de faire confiance aux personnes que vous embauchez. Elles sont intelligentes et motivées pour apprendre. La plupart du temps c'est auprès de nos collègues que nous nous formons (comme cela a été mon cas pour le Makaton). C'est en pratiquant, en étant guidés, que nous parvenons à maîtriser un outil ou une méthode que nous connaissons de façon théorique.

Vous souhaitez embaucher une licorne à deux têtes. Malheureusement, il n'y a que des chevaux et quelques zèbres dans la salle d'attente. Mais laissez-leur une chance...  S'ils sont là, c'est qu'ils ont déjà les qualités requises. On ne souhaite pas travailler avec des personnes handicapées par hasard. (Surtout pour un salaire comme celui proposé aux orthophonistes en institution.)

Faites-leur confiance. FAITES. LEUR. CONFIANCE.

J’aime travailler avec des personnes handicapées. Pourquoi ? C’est instinctif, et pour moi, ça résonne. C’est ce qui a du sens, c’est comme cela que je vois “mon” orthophonie. Se voir adresser un vrai sourire par un enfant non-verbal, après des semaines d’approche à petits pas, c’est une victoire, une joie sans nom ! Entendre un petit garçon autiste faire ses premières phrases avec le support des pictogrammes est un salaire qui dépasse largement celui inscrit sur ma fiche de paie en fin de mois. Discuter avec les personnes qui s’occupent d’un jeune handicapé mental (éducateur, enseignant, psychomotricien, psychologue etc.) pour mettre en commun nos ressentis et nos difficultés, trouver des idées pour faire mieux, c’est ce qui sonne juste dans ma vision des choses. 

Je ne corresponds peut-être pas au poste, sur le papier. Pourtant, je tente ma chance, et je demande que l’on me fasse confiance. Car je souhaite travailler avec des personnes qui sauront mettre de côté leurs a priori pour m’accorder leur confiance.

L.M. 

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