dimanche 8 janvier 2023

Je me souviens de soignantes bienveillantes - par Marc Zaffran/Martin Winckler


Je me souviens de la spécialiste ORL à qui j'ai amené mon petit garçon après qu'il s'était fourré un bitoniot en plastique au fond du nez. Je me souviens de son soupir de femme qui en a vu d'autres, de ses paroles bienveillantes et de son sourire de contentement, après avoir résolu le problème en deux secondes, en voyant mon soulagement. A aucun moment elle ne m'a fait penser que j'étais un mauvais père. Je me souviens qu'elle a dit : "La vie, c'est toujours plus compliqué quand on a des enfants." 

Je me souviens de mon père Ange Zaffran disant : "La douleur a raison contre le médecin. Tu dois toujours croire quelqu'un qui souffre. Sinon, tu ne peux pas faire ce métier." 

Je me souviens l'avoir entendu dire : "Tu n'as pas le droit de regarder de haut les personnes qui te font confiance. Et les autres non plus." 

Je me souviens de sa remplaçante, Geneviève Poulain, de qui les patientes disaient : "C'est la nièce de votre papa ? Non ? Ah ben, je croyais, parce qu'elle est aussi gentille et douce que lui !" 

Je me souviens de Marie-Jo Legivre, l'aide-soignante qui m'a pris sous son aile quand je me suis mis à travailler comme agent de service, l'été, à l'hôpital de Pithiviers. 

Je me souviens de "Tonton", le sexagénaire qui assurait l'entretien de l'amphithéâtre de première année, et qui tenait la cafétéria
de la fac avec sa femme. L'une et l'autre avaient toujours de l'aspirine et des mouchoirs pour qui en avait besoin. Et des bonnes paroles, aussi, en abondance. 

Je me souviens de la prof d'hématologie qui traitait ses étudiantes et ses collaboratrices comme des soeurs.  

Je me souviens d'Yves Lanson, le chef de clinique qui, en 1977, invitait ses externes, à tour de rôle, à assister à ses consultations en nous précisant qu'il fallait que le ou la patiente soit d'accord. 

Je me souviens du professeur de réanimation, à Tours, qui m'avait reçu avec deux camarades, et nous avait expliqué, sur un ton très grave, que beaucoup de jeunes femmes admises dans son service avaient subi un avortement clandestin. Et qu'il trouvait l'interdiction d'avorter cruelle, inutile et inhumaine.
Je me souviens l'avoir entendu dire à un interne : "Tu n'es pas un mécano qui doit réparer une voiture. Un corps humain n'a pas de boulons."

J'avais tiré au sort le service de long séjour, mais un de mes camarades avait tiré le service de réa, et il me proposait d'échanger pour "être tranquille pendant qu'il préparait l'internat".  Je me souviens être allé demander au prof de réa si j'apprendrais plus dans son service (très renommé) ou au service de long séjour ? Il m'avait répondu : "Ici, vous verrez surtout des situations d'urgence, parfois catastrophiques. En long séjour, vous verrez surtout des personnes avec une longue histoire." J'ai choisi le long séjour. 

Je me souviens de la femme à demi-paralysée, coincée sur un lit derrière une porte et qui, en me voyant désemparé devant les trois autres femmes, agitées et confuses, qui partageaient la même chambre, m'a dit : "Vous êtes le nouvel externe ? Je parie que l'interne vous a envoyé interroger mes voisines... Il a fait ça pour vous bizuter. Il fait ça avec tous les petits nouveaux. (Elle a tapoté le bord de son lit de sa main valide.) Venez vous asseoir, on va le couillonner. Je vais vous raconter l'histoire de mes copines de chambre... " 

Je me souviens de ce vieil homme qui refusait qu'on l'aide à manger, et qui a accepté seulement après que j'ai passé une demi-heure assis près de lui, à lui lire les lettres de sa famille qu'il ne pouvait pas lire. Et je me souviens de son regard qui me remerciait, et du mouvement de menton qu'il a fait pour me dire qu'il avait faim. 

Je me souviens de Danièle Perrier, qui était orthophoniste au CHU et venait aussi au service de long séjour, et de la manière dont elle m'a accueilli dans le service alors que je n'étais qu'un étudiant en quatrième année, en me proposant de répondre à toutes mes questions. Je lui en ai posé beaucoup. Et je lui en ai posé pendant longtemps, car, quarante-cinq ans plus tard, nous sommes toujours amis. 
Dans son bureau du service, un jour que je m'y étais installé pour écrire (elle me l'avait proposé) j'ai trouvé une feuille portant les mots "Fermez les yeux" et, de l'autre côté "Donnez moi la main". 

Je me souviens du professeur de pédiatrie qui, un jour que deux de mes camarades et moi étions en train de rire dans une salle de nouveaux-nés, est venu nous dire doucement : "Là-bas, il y a une femme à qui on est en train d'annoncer que son bébé a un problème grave. Si vous avez des histoires drôles à partager, faites-le ailleurs, par respect pour les parents." 

Je me souviens de la femme qui m'a demandé comment on pouvait faire une tuberculose des ovaires et des trompes, alors que la tuberculose était une maladie pulmonaire, et à qui j'ai proposé d'aller regarder la réponse avec moi dans les livres de médecine, à la bibliothèque de la faculté. Et qui a accepté. 
Elle a été une des premières à m'enseigner qu'on peut faire beaucoup en donnant accès au savoir. 

Je me souviens du professeur de maladies infectieuses qui disait : "Si vous ne comprenez pas ce qu'un patient vous raconte, c'est parce que vous vous trompez.

Je me souviens de Jean-Pierre Basileu, qui venait de Guadeloupe et y est retourné soigner (il est devenu médecin généraliste). On faisait nos études ensemble mais on ne se connaissait pas encore bien quand un jour, il m'a trouvé errant devant son immeuble, sanglant et les vêtements déchirés. Je m'étais cassé la figure en mobylette sur la route mouillée en gravissant la colline pour rendre visite à un copain...  Jean-Pierre m'a fait entrer chez lui, il m'a fait prendre une douche, il m'a prêté des vêtements (on faisait à peu près la même taille) et, pour me réconforter, il m'a fait boire une liqueur de banane dont je rêve encore. Il ne m'a pas laissé redescendre la chez moi en mobylette, mais m'a raccompagné en bus. 

Je me souviens de la femme qui m'a dit, la veille de son intervention : "J'ai pas envie de me faire opérer. Cette tumeur du rein, ça me fait peur. Mais j'ai pas envie de me faire opérer. Vous comprenez ?" 

Je me souviens de Robert Vargues, le bactériologiste,  qui disait : "Vous devez supprimer deux mots de votre vocabulaire : devoir et pouvoir".  

Je me souviens de mon père, quand je lui ai dit que je n'étais pas sûr de devenir un bon médecin, me répondant : "C'est parce que tu n'es pas sûr que tu feras tout pour l'être."

Je me souviens de la laborantine qui m'a dit : "Le soin que tu prends pour préparer une lame de microscope, j'espère que tu le prendras aussi pour soigner des personnes." 

Je me souviens du néphrologue qui disait : "La médecine, c'est un métier où trop de gens sont défensifs au lieu d'être attentifs et attentionnés." 

Je me souviens du camarade de promotion qui, un jour, dans l'ascenseur, me confia être tombé amoureux d'une infirmière de dix ans son aînée. Et, comme je gardais le silence et posais ma main sur son bras parce que je voyais qu'il souffrait, il m'a soufflé : "Je n'osais pas en parler. Je te l'ai dit parce que je pensais que tu ne te moquerais pas de moi. Merci de m'avoir donné raison."
Il a été l'un des premiers à m'enseigner qu'on peut faire beaucoup en ne faisant rien qu'écouter. 

Je me souviens d'un vieux pédiatre de l'hôpital du Mans. Une femme était inquiète parce que sa petite-fille ne mangeait que ce qu'elle prenait dans le frigo. Il lui a demandé : "Est-ce que vous avez des poules ?" La femme a répondu : "Oui..." Et lui, doucement : "Est-ce que vous avez déjà vu des poules mourir de faim sur un tas de grain ?" La femme a réfléchi, et puis elle a souri et hoché la tête. 

Je me souviens de Toumani, l'interne en pédiatrie, et de sa manière infiniment attentive et délicate d'examiner les bébés. Il était grand et grave et venait du Mali. Il y est retourné soigner. 

Je me souviens de William, l'interne en chirurgie, et de sa manière infiniment délicate et attentive de réconforter une petite fille qui s'était coupé le bout du doigt. Il était souriant et athlétique et venait du Bénin.  Il y est retourné soigner. 

Je me souviens du vieux praticien hospitalier qui, voyant que j'attendais le résultat d'une radio pour traiter une personne souffrant d'une pneumonie, m'a dit : "C'est le traitement du patient qui est important. Pas le résultat de la radio."  

Je me souviens de Christian Grosse, le généraliste que j'ai le plus souvent remplacé à la fin de mes études, avant de m'installer à mon tour. Il passait une demi-journée, au début de mon remplacement, à me parler des personnes que j'allais voir, et il passait une autre demi-journée, à son retour, à m'écouter lui parler de celles que j'avais vues. 

Je me souviens de la femme qui était venu me demander (j'étais infirmier remplaçant) des nouvelles d'un parent hospitalisé. Je lui avais répondu du mieux que je pouvais. Un patient avait passé la porte en posant une question inquiète et je lui avais pris la main pour le rassurer. Après qu'il était parti, la femme m'avait dit : "J'espère que vous serez toujours comme ça." 

Je me souviens de Wissam Issa, l'interne en orthopédie, et de sa manière précise, précautionneuse et indolore de déplacer une personne qui venait de se casser la jambe. Il venait du Liban.  Il y est retourné soigner. 

Je me souviens de Jacky Collet le gynécologue, de sa gentillesse désarmante et rassurante, qui aurait tout fait pour les femmes, mais n'avait pas le coeur de faire des IVG, et qui me les confiait en disant : "Je sais que tu t'occuperas bien d'elles" alors que j'avais toujours peur de leur faire mal. 

Je me souviens des femmes qui m'ont dit : "Je vous fais confiance." (Je pense en particulier à la "patiente alpha", qui a pris une décision importante pour sa vie, alors qu'elle n'avait que vingt ans, parce qu'elle me faisait confiance.) 

Je me souviens bien d'Oliver Sacks et de ce qu'il racontait dans ses livres. 

Je me souviens des infirmières qui, lorsque j'étais perdu et dépassé par mes responsabilités d'interne, me conseillaient une marche à suivre au début de mes stages. Et qui, quand j'allais leur demander conseil à la fin de mes stages, me disaient : "Oh, je suis sûre que tu as bien fait." 

Je me souviens des mères qui savaient que leur enfant n'allait pas bien. Et qui avaient raison. Elles m'ont appris beaucoup sur mon métier de médecin et mon rôle de parente. 

Je me souviens de Mark Greene quand il dit à John Carter : "See one, Do one, Teach one."  (Tu regardes un geste de soin, tu le fais, tu l'enseignes à quelqu'un d'autre.) Et je me souviens de Benton quand il demande à Carter : "Tu es sûr de vouloir devenir chirurgien ? Tu passes du temps auprès des patients... Tu n'as pas la mentalité d'un chirurgien." 

Je me souviens de la sage-femme qui, lorsqu'elle procédait à un examen gynécologique, demandait toujours l'autorisation de la femme, se plaçait toujours sur le côté, jamais entre ses jambes et la prévenait de ce qu'elle allait faire. Elle est la première que j'ai vu proposer à des femmes d'insérer un spéculum elles-mêmes. Et pendant longtemps, elle a été la seule dans le service. 

Je me souviens des personnes âgées qui, au début de mon exercice, me rassuraient en disant : "Vous allez bien me soigner. J'en suis sûre." Et qui m'encourageaient à leur prescrire les médicaments que, de toute manière, ils ne prenaient pas.  

Je me souviens des personnes qui, après m'avoir entendu tenir des propos inqualifiables ou vu agir de manière inacceptable, ont accepté mes excuses. Et je leur en suis éternellement reconnaissant. 

Je me souviens de Guy Frydman, qui m'a proposé de venir passer une journée dans sa pharmacie de banlieue pour que je voie comment il travaillait et que j'entende les patientes d'une autre oreille.
Je me souviens qu'il avait installé un petit bureau fermé pour accueillir les personnes qui avaient besoin de parler.
Je me souviens de la femme qui m'a parlé longuement ce jour-là en pensant que j'étais un pharmacien en stage. 

Je me souviens de Pierre Bernachon, l'animateur de notre groupe Balint qui répétait volontiers cette phrase d'un de ses propres formateurs : "Quand on pose des questions, on n'obtient que des réponses". 

Je me souviens de la cardiologue qui pratiquait des IVG alors qu'elle était enceinte de huit mois et qui disait en souriant : "La vie des femmes, c'est imprévisible et surprenant." 

Je me souviens de John Guillebaud, que je n'ai jamais rencontré, dont les livres sur la contraception sont si précis, si éclairants, si réconfortants, si utiles que j'ai eu très envie d'en écrire un moi aussi. 

Je me souviens d'Alain Gahagnon, qui m'a tant appris sur la douleur alors que je n'y comprenais rien. Et de Vianney Perrin, qui m'a fait découvrir que l'hypnose était une arme puissante contre la douleur.  

Je me souviens de Norbert Bensaïd, dont le livre La Consultation m'a convaincu que ma voie était dans la médecine générale. 

Je me souviens du pharmacien de mon canton qui allait porter les médicaments à domicile aux personnes âgées et faisait la conversation aux plus isolées. 

Je me souviens des personnes qui m'appelaient très tôt le matin pour leur mari ou leur femme très malade et qui, après que je l'avais vue, même si je n'avais pas pu faire grand-chose, me proposaient une tasse de café.  

Je me souviens d'Yvonne Lagneau, la surveillante du service d'IVG, qui me parlait des femmes en disant : "On ne sait jamais ce qu'elles ont vécu."
C'est en pensant à cette remarque qu'un jour, je me suis allongé sur la table d'examen gynécologique, pour essayer de comprendre ce que cette position signifiait pour les femmes. 

Je me souviens qu'un jour Yvonne m'a dit : "Tu sais, Marc, c'est pas au moment où la femme est allongée sur la table juste avant son IVG qu'il faut lui poser des questions sur sa contraception. C'est juste pas son souci à ce moment-là." 
Je me souviens aussi de la manière qu'elle avait de tenir la main des femmes et de leur caresser les cheveux pendant que la machine à aspiration grondait. 

Je me souviens qu'elle m'a poussé à toujours aller voir les femmes après leur IVG, une fois qu'elles avaient déjeuné et se reposaient, pour leur demander si elles avaient encore (ou de nouveau) mal, leur proposer quelque chose pour les soulager et une contraception, la même qu'avant ou une autre, et demander si elles avaient des questions à poser.
Je n'osais pas le faire : je pensais qu'elle me trouveraient intrusif.
J'ai découvert qu'elles n'attendaient que ça. 

Je me souviens de cette femme qui, lorsque je lui ai dit : "A présent, je vais vous examiner", m'a répondu très doucement : "J'aimerais mieux pas..." Et de son visage quand j'ai dit : "Comme vous voulez."
Après elle, j'ai toujours demandé aux personnes si elles étaient d'accord pour que je les examine. 

Je me souviens de mon fils (le même qu'au début de ce texte) me disant qu'il n'était pas sûr d'être un bon père pour une fille, car il s'était préparé à l'être pour un garçon. Et je me souviens avoir pensé : "C'est parce que tu n'es pas sûr que tu le seras." 

Je ne me souviens pas de toutes les soignantes bienveillantes, professionnelles et personnes soignées, qui m'ont servi de modèle, mais je sais qu'il y en a eu beaucoup, et qu'elles m'ont guidé. Et qu'elles me guident encore. 

Marc Zaffran/Martin Winckler 

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