lundi 10 août 2020

Comment faire quand un patient refuse de voir un médecin pour des motifs (apparemment) racistes ?

 Une internaute m'a écrit ce message à la suite de l'article précédent : 

"Est-il donc si aberrant de vouloir choisir son médecin ?" 

J'ai lu votre article sur le choix de son médecin avec beaucoup d'intérêt.

Cette demande de choix racial se présente très régulièrement dans un service d'urgence.

La demande ayant plutôt une connotation raciste " je ne veux pas être pris en charge par un médecin noir".

Nous avions convenu que, sauf si le patient demandait à être pris en charge par un médecin présent ce jour-là et dont il connaissait le nom, les urgences seraient distribuées équitablement et au hasard dans l'équipe présente aux soins d'urgence.

Ce genre de demande existait également pour les femmes de confession musulmane.

Ces règles avaient été établies en concertation avec la direction médicale.
L'urgence primant sur le choix du médecin et pour éviter la dérive que toute la charge de travail pourrait être reportée sur un seul membre de l'équipe en cas de binôme.

Votre avis à ce sujet m'intéresse.

Voici ce que je lui ai répondu : 

Bonjour 
Je pense que l'attitude de votre service est saine : il faut que la charge soit répartie équitablement. 
Le droit des patients de choisir un médecin est aussi celui de le refuser. Ce n'est pas le droit d'imposer à des médecins qui ne sont pas là de venir les soigner. :-) 

MAIS l'hôpital a l'obligation de soigner tout le monde. Ca complique beaucoup les choses...

Cela étant, j'ai connu moi aussi cette situation (vis-à-vis de médecins venus du Liban ou de Syrie, parfois de médecins Africains, nombreux dans l'hôpital où je travaillais), dans les années 70. Elle n'est pas nouvelle. 

Le chef de service avait une recommandation qui était : "Avant de toucher les gens, écoutez-les et rassurez-les. Ca se passera mieux après." 

Dans l'immense majorité des cas, on arrivait à résoudre le problème en discutant avec la/les personnes concernées pour savoir d'où venait leur refus - c'était parfois un préjugé raciste ; parfois, c'était autre chose : l'idée qu'un médecin non-français ne pouvait pas être aussi qualifié qu'un médecin "ayant la tête et le nom d'un français". 

Quand la personne n'était pas seule, on intégrait l'accompagnant(e) à la discussion pour qu'il ne s'agisse plus d'un rapport de force mais d'une négociation. Souvent, ça permettait de rassurer tout le monde. 

Souvent, les infirmièr(e)s les plus chevronné(e)s et les plus bienveillant(e)s parvenaient à trouver une procédure acceptable par tout le monde. 

Il m'est arrivé à plusieurs reprises, aux urgences pédiatriques où un de mes internes, citoyen Malien, était souvent de garde, de le voir dire très tranquillement : "Votre enfant a mal, est-ce que vous permettez qu'on le soulage ?" Ca faisait déjà tomber l'angoisse des parents, qui étaient beaucoup plus ouverts, ensuite, à ce qu'il examine leur enfant. J'ai moi-même utilisé cette méthode en tant qu'interne (j'avais une grande barbe noire et le teint mat) quand on me regardait avec inquiétude. 

Il nous arrivait aussi de contourner le problème en envoyant un(e) externe ou un(e) infirmièr(e) chevronné(e) accepté par le/la patiente pour l'examiner/interroger. Bref, on arrivait à se débrouiller. 

Mais bien sûr, il y avait toujours (quoique pas souvent) des personnes qui ne voulaient rien savoir... 

Et souvent, la solution était simple : le médecin-chef du service (c'était toujours un homme blanc, à l'époque) était d'astreinte et on l'appelait, même si ça le dérangeait. C'était son boulot, aussi... 

Je crois que dans les cas les plus épineux, le statut d'autorité d'un(e) chef(fe) de service permet de résoudre les choses. Encore faut-il que ce(tte) chef(fe) accepte de se déplacer... 

Ca m'intéresserait beaucoup de savoir, en dehors du protocole que vous m'avez indiqué, comment en pratique, vous faites dans votre service. 

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Il me semble, plus généralement, que se focaliser sur le motif (apparent) du refus ("Je ne veux pas d'un médecin noir") est une perte de temps et d'énergie mais justifie qu'on se focalise sur autre chose : Qu'est-ce qui amène la personne aux urgences ? Il est rare qu'on n'ait qu'un médecin/une médecienne à proposer à un(e) patient(e). Il y a des infirmier(e)s, des internes, des externes. Soigner, c'est d'abord entrer en relation et rassurer. Le médecin (et son intervention) peut venir après. 

Encore faut-il avoir des attitudes cohérentes par rapport aux personnes qui se présentent. 

Cette situation illustre le fait que soigner doit toujours être une négociation. Or, pendant des décennies on a enseigné aux professionnelles  que les personnes qui demandent des soins doivent se plier à leurs demandes, voire à leur présence. Il n'en est rien. 

Pointer du doigt comme étant "anormales" les personnes racistes parmi les soignées évite d'avoir à considérer ces personnes comme des personnes qui ont besoin de soin - et de réfléchir non seulement à la manière de négocier avec elles, mais aussi au racisme à l'intérieur de la profession.

Accepter l'idée que les personnes soignées ont des préjugés (y compris racistes) ça impose de chercher comment les dépasser avec elles, quand c'est possible (et ça l'est souvent)... et comment lutter contre ces préjugés parmi les professionnelles. 

Evidemment, ça ne se fait pas dans l'urgence. Mais ça devrait être fait pour préparer les professionnelles des urgences à ces situations. 

Et j'ajouterai : ça m'intéresse de savoir comment les autres soignantes travaillant en service d'urgences appréhendent, se préparent, se forment, se comportent face à ce type de problème. 

Ecrivez-moi, je publierai vos réponses ici en les anonymisant. 

Martin Winckler
martinwinckler @ gmail.com 


lundi 3 août 2020

Est-il donc si aberrant de vouloir choisir son médecin ?

NB : Je rappelle que désormais, sur ce blog, tous les termes pouvant désigner des personnes de toutes les genres sont utilisés sous la forme féminine (et parfois féminine-plurielle). 

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Marie-Hélène Lahaye, Julien Aron et toutes les emmerdeuses, mes soeurs, que je lis quotidiennement sur les réseaux sociaux. La lutte continue. 


S'il est une liberté dont chacune de nous voudrait toujours pouvoir disposer librement, c'est celle de faire des choix. 
Pour sa vie en général, et tous les éléments de cette vie -- mais aussi, en particulier pour sa santé. 

Il y a des choses qu'on ne choisit pas : le milieu socio-économique et la famille dans lesquelles on naît ; le bagage génétique dont on est porteuse; l'environnement dans lequel on grandit, évolue, vieillit et meurt. 

Ces circonstances, avant toute autre décision, sont déterminantes pour la santé d'une individu. En principe, dans un pays démocratique, le système de santé est là pour contrebalancer les inégalités et assurer à toutes des soins appropriés. 

D'autres facteurs de santé dépendent (en partie) de nos décisions : fumer ou ne pas fumer, boire un peu ou beaucoup d'alcool, conduire vite ou non sur la route, s'alimenter de manière pas trop déséquilibrée quand c'est possible, marcher ou faire du vélo, etc. 

Je dis qu'ils dépendent en partie de nos décisions car les conditions socio-économiques peuvent en elles-mêmes être un obstacle. Quand on a de l'argent, il est plus facile de prendre des décisions "bénéfiques" pour sa santé que quand on n'en a pas. Et ne parlons pas des pressions de l'entourage, des discours fallacieux des industriels qui ont des produits à nous vendre, etc. 

Parmi toutes les décisions que nous devons prendre, aucune n'est plus cruciale que le choix de la professionnelle de santé à qui nous demanderons des conseils, un soutien, des soins. 

La liberté pour chaque citoyenne de choisir son médecin est écrite en toutes lettres, et au tout début du Code de déontologie, lui-même issu du code de la Santé publique. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est l'Ordre des médecins

De ce principe découle une règle simple (et pourtant très souvent enfreinte) : une personne n'a pas à justifier de son choix. Si je préfère être soignée par une femme plutôt que par un homme, c'est mon droit le plus strict. Si je préfère avoir affaire à une professionnelle dont la peau est de la même couleur que la mienne, c'est mon droit le plus strict. Cela ne sera pas toujours possible, certes, mais ce droit est, en lui-même, indiscutable. 

Le droit de choisir tombe sous le sens : la personne qui me soigne compte à mes yeux. J'ai des préférences, des attentes, des craintes. J'ai aussi une expérience : telle professionnelle m'a fait des commentaires désagréables ou a porté un jugement blessant sur mon aspect physique, mon accent, mes origines ethniques, mon mode de vie, mes préférences sexuelles, mon identité de genre. 

Or, le jugement est incompatible avec le soin. Pour aller mieux j'ai besoin que, précisément, on ne me juge pas, mais qu'on m'accepte telle que je suis. Quand je raconte ma vie à une professionnelle de santé, c'est pour demander des soins ; ce n'est pas une confession ou un acte de contrition, et je ne demande ni une absolution, ni une pénitence, ni une leçon de morale.  

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que je cherche à rencontrer des personnes qui se comportent en soignantes, et non en directrices de conscience. 

Or, force est de constater qu'en 2020, en France, beaucoup de professionnelles ne se comportent pas en soignantes. 

A l'ère de l'internet et des réseaux sociaux, quoi de plus logique alors que de mettre en commun des noms, pour en faire des annuaires de soignantes bienveillantes, gay et lesbian-friendly, non grossophobes, non transphobes, non racistes - et pourquoi pas des soignantes gay et lesbiennes, en surpoids, transgenres et racisées  ? 

C'est d'autant plus logique que (ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les psycho-sociologues) on soigne plus volontiers, plus facilement et avec plus de bienveillance, les personnes qui nous ressemblent que celles qui sont très différentes de nous. (Certes, il existe des mutantes prêtes à soigner tout le monde sans discrimination, mais, justement, ce sont des mutantes, des exceptions, pas la généralité...) 

Il est cependant des personnes, des institutions, des associations, qui voient ces annuaires d'un mauvais oeil. Et qui (quand on porte des jugements, on en porte à tout bout de champ) les qualifient de "communautaristes", "extrémistes", de "folie identitaire", voire de "racistes à l'envers" (traduire : "anti-blanc"). 
Pour ne pas dire "contraire à la laïcité et à l'égalité". (Comme si la France était un état laïc et égalitaire...) 

Ces personnes oublient l'article 6 du code de déontologie. Ou plutôt, elles font mine d'ignorer qu'il existe. Ou pire encore, elles ne comprennent pas qu'il existe et voudraient qu'il n'existe pas. Ou que les professionnelles puissent se passer de le respecter. 

Pourquoi ? Parce que le respect - d'une personne qui demande des soins, de sa personnalité, de ses choix - c'est vraiment emmerdant. 

Le respect signifie que les professionnelles (qui ont tout de même fait dix ans d'études, etc.) n'ont pas tous les droits malgré leur statut. 
Le respect sous-entend qu'on ne peut pas imposer un examen, un traitement, une hospitalisation, un diagnostic, une étiquette. 
Le respect impose qu'on soit au service de la personne qu'on soigne. Et non qu'elle soit à nos ordres. 

Si le respect (de la personne soignée, de sa personnalité, de ses choix) est aussi inconvenant aux yeux de tant de personnes (médecins ou non), c'est au fond parce qu'elles pensent que toutes les praticiennes ont les mêmes qualités de par le simple fait qu'elles ont un diplôme de docteure en médecine. 

Et là, je me sens contraint de les détromper. Toutes les personnes qui pratiquent la médecine ne sont pas identiques. Et, en particulier, toutes n'ont pas le même respect des règles éthiques et des personnes qu'elles soignent. 

Pour reprendre les paroles d'un de mes camarades, Bruno Sachs : "Si le diplôme de médecin conférait une éthique parfaite à toutes celles qui l'obtiennent, il n'y aurait pas eu de médecin nazi."

Et franchement, sans aller jusque là, tout le monde est d'accord pour dire qu'il y a des individus franchement discutables, dans la profession médicale. 


On trouve normal qu'une personne choisisse librement sa boulangerie et son épicerie, qu'elle vote de préférence pour une personne plutôt qu'une autre, qu'elle confie sa voiture à un garage précis. 
On trouve naturel de vouloir confier ses cheveux à un coiffeur plutôt qu'un autre, de choisir ses films, son fournisseur d'accès internet, sa pharmacie et son mode de transport pour faire Lyon-Bordeaux. 


Et il ne serait pas acceptable qu'on veuille choisir son médecin ? 

On ne voit jamais d'inconvénient à ce qu'une citoyenne cherche "la meilleure spécialiste", "le meilleur hôpital", "les meilleurs traitements". Pourquoi s'offusquerait-on de ce que les citoyennes cherchent (et s'organisent pour identifier et dresser des annuaires) des professionnelles qui leur ressemblent et/ou qui les acceptent comme elles le souhaitent ? Bref, d'user des critères qui leur conviennent pour choisir leurs soignantes et être bien soignées ? 

Oui, il est compréhensible que des personnes maltraitées veuillent éviter de l'être. Et qu'elles s'arrangent pour choisir les personnes qui ne les maltraiteront pas. Et qu'elles dressent des listes pour ça. 

Ce qui n'est pas compréhensible, c'est qu'on attende de ces mêmes personnes qu'elles se laissent maltraiter sans rien dire !!!!  

Et au cas où vous feriez partie de ceux que les listes effraient, je vous rassure tout de suite : il n'est pas nécessaire d'être une femme, d'être noire, d'être gay ou lesbienne, d'être en surpoids ou encore d'être transgenre ou intersexuée pour soigner les personnes qui le sont et figurer sur des listes de praticiennes safe

Il suffit d'être respectueuse et bienveillante. Et pas trop bouchée à l'émeri. Et, quand on ne sait pas, d'être ouverte à l'idée d'apprendre, de comprendre, de recevoir. 
Bref, d'aimer soigner les Autres. Toutes les Autres. (Notez que je n'ai pas écrit "d'aimer-les-autres" mais "d'aimer-soigner-les-autres" ; c'est pas religieux et c'est plus facile : il suffit d'aimer que l'autre aille mieux après vous avoir vue...) 

Si toutes les professionnelles étaient sélectionnées d'emblée sur des critères de bienveillance, si leur formation leur montrait en exemple qu'on doit être bienveillante (et qu'on peut, et que ça marche, et que les soins bienveillants sont plus efficaces que la maltraitance...), si leurs enseignantes étaient bienveillantes avec elles, bref, si... les rêves de quelques-unes devenaient réalité, les personnes de tous genres et de toutes conditions n'auraient pas besoin de chercher. Toute professionnelle ferait l'affaire. Toute professionnelle serait prête. 

Malheureusement cette formation bienveillante n'est pas (pas encore) la règle dans les facultés de médecine française. 
En attendant, les personnes soignées dresseront des listes. Et elles auront bien raison de le faire. 

Et ça n'empêche nullement les professionnelles de bonne volonté de figurer sur lesdites listes. Car ce n'est pas compliqué, je vous assure. 
On apprend à être safe pour l'Autre - quelle qu'elle soit - en souriant et en ouvrant ses oreilles.
Certes, ça demande de la patience et du temps, mais nul besoin d'être ancien chef de clinique, interne des hôpitaux de Paris ou major de promo. (Ou l'équivalent en 2020.) 

Soigner tout le monde avec bienveillance, ça n'exige pas une compétence universitaire ; c'est une attitude. 

Autant dire que c'est à la portée du premier benêt venu. Et je sais de quoi je parle. 

Marc Zaffran/Martin Winckler 




dimanche 5 juillet 2020

Comment éviter qu'une échographie endovaginale soit (perçue comme) un viol ?

NB : Je rappelle que désormais, sur ce blog, tous les termes génériques pouvant désigner des personnes de toutes les genres sont utilisés sous leur forme féminine (et parfois féminine-plurielle). 
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Pour le code pénal français, le viol est défini comme étant : 

"Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis (...) par violence, contrainte, menace ou surprise". 

Quand elles ne sont pas librement consenties, les échographies endovaginales sont des viols. 

Démonstration.  

1. "Tout acte de pénétration sexuelle"

Certains médecins et médeciennes prétendent/affirment/soutiennent qu'un toucher vaginal ou un examen gynécologique pratiqués par une professionnelle de santé n'est pas sexuel, mais "médical". 

Cette affirmation est typique de la culture des brutes en blanc : elle suggère que la perception des professionnelles ("Ce que je vous fais n'est pas sexuel/brutal/douloureux/humiliant") est la seule réalité valide. Et que cette "réalité" s'impose à toute personne qui s'adresse à elles. 

Elle suggère aussi, accessoirement, que les définitions du Code pénal ne s'appliquent pas aux corps médical. Or, s'il existait une exception le concernant, elle serait clairement indiqué dans ledit Code, ce qui n'est pas le cas. (Il n'existe rien de tel non plus dans le Code de la santé publique, que lesdites professionnelles ne sont pas censées ignorer...)   

Penser qu'un médecin sait toujours dire ce qui est sexuel ou non, c'est oublier qu'en tout temps, la perception de la personne soignée est primordiale : c'est elle qui ressent les symptômes ; c'est sur ses indications qu'une praticienne  recherche un diagnostic et/ou propose et ajuste un traitement ; ce sont ses perceptions qui suggèrent 
- qu'elle est voie de guérison ("Je me sens mieux depuis que j'ai pris le traitement")
- ou qu'elle est guérie ("Tous mes symptômes ont disparu et je me sens très bien."). 

Et ce sont ses symptômes qui invitent à évoquer une rechute de maladie, bien avant qu'on en observe les effets par des tests diagnostiques. 

Nier ces perceptions (ou n'en nier qu'une seule) c'est déjà une brutalité et une vision contraire à l'éthique. En plus d'être contre-productive et non-professionnelle... 

Par conséquent, il appartient à la personne examinée de dire si le fait, pour une tierce personne, de la toucher est, ou non, sexuel. Ce n'est pas à la tierce personne de le décréter. 

Cette manière de voir n'est pas une posture de principe contre le corps médical, c'est la seule attitude possible si l'on veut pouvoir dénoncer viols et agressions sexuelles commises par n'importe qui, et en particulier par les personnes d'autorité (professionnelles de santé, membres du corps enseignant ou des forces de police, parents ou tuteurs/ices, membres du clergé, supérieures hiérarchiques et/ou employeures, adultes encadrant des enfants, etc.). 

2. "De quelque nature que ce soit" : 

L'obligation de se déshabiller entièrement et la palpation "systématique" des seins d'une femme qui n'a rien demandé  (qui n'a rien d'utile, médicalement parlant) sont des brutalités, et la seconde peut être considérée comme un attouchement, autrement dit comme une agression sexuelle. Ici encore, ce n'est pas la perception de la professionnelle de santé qui compte mais celle de la femme concernée. Se montrer nue à un(e) étranger(e) n'est pas une situation "anodine", et le fait d'avoir à le faire au cours d'une consultation médicale ne la rend pas plus anodine pour autant.  

L'examen au spéculum, outre qu'il doit être médicalement justifié, explicité au préalable par le/la professionnelle (au moyen de dessins et/ou schémas, s'il le faut), et que la professionnelle doit y procéder sans provoquer de douleur (spéculum de taille appropriée, utilisation d'un lubrifiant, insertion délicate et retrait du spéculum dès qu'il n'est plus utile, etc.) est bien entendu assimilable à un viol quand elle n'est pas librement consentie. 

Je ne reviens pas sur le "toucher vaginal", dont il est question un peu partout dans les médias depuis plusieurs années ; c'est un examen sans intérêt, peu fiable d'un point de vue diagnostique, et qui (comme l'examen des seins) n'a aucune raison d'être imposé à titre systématique à une femme en bonne santé et qui ne se plaint de rien, en particulier quand celle-ci demande une prescription de pilule... (Je rappelle que ce n'est pas moi qui le dis mais 1. la communauté scientifique internationale et 2.... Le conseil de l'Ordre des médecins. Et cela, depuis près de 20 ans !!!.)  

3. "Par violence, contrainte, menace ou surprise" 

L'autonomie de la personne soignée est un des principes fondamentaux de l'éthique médicale (qui en principe régissent le comportement de toute professionnelle de santé, car ils sont inclus dans le code de déontologie). 
Le mot autonomie est simple : "C'est mon corps, c'est à moi de décider ce que j'en fais." 
Pour garantir cette autonomie, la notion de consentement libre et éclairé est centrale. 

Le consentement n'est pas un simple accord de principe, tacite et définitif. C'est une marque de confiance accordée à la professionnelle de santé ("Je vous confie la responsabilité des soins dont j'ai besoin") et la personne soignée peut suspendre son consentement unilatéralement et à tout moment - ou ne l'accorder que pour certains gestes et à certaines professionnelles, mais pas d'autres. 

Pour être "éclairé", le consentement doit se faire en connaissance de cause. (Pour plus de détails, je vous invite à lire cet article.) 
Mais il doit également être libre. Or, il n'est pas rare que des professionnelles fassent pression de manière plus ou moins "subtile" sur les personnes soignées pour leur imposer un geste ou un traitement. 

- Le chantage au soin : "Si vous ne faites pas ce que je demande, je ne vous soignerai pas/je ne peux pas vous soigner"
- Le chantage moral et la culpabilisation : "Pensez à votre famille..." 
- La menace : "Si je ne peux pas vous examiner, vous risquez une complication grave." 
- La force : "C'est comme ça et pas autrement." 
- La surprise : Je ne compte pas le nombre de témoignages de femmes à qui on a infligé une échographie endovaginale sans les prévenir. La sidération (favorisée par la position allongée les cuisses écartées) peut tout à fait empêcher de réagir, comme lors d'un viol. Auquel s'ajoute le sentiment de culpabilité parce qu'il s'agit d'un médecin. 

*

Ces formes de pression sont particulièrement sournoises en ce qui concerne l'échographie endovaginale, présentée comme "le seul examen diagnostique" possible dans un certain nombre de cas. C'est faux (il y a toujours moyen de faire sans).  

D'un point de vue diagnostique, l'échographie (quelle que soit sa forme) n'est jamais la seule option : tout aussi importantes, voire plus encore sont l'écoute attentive de la personne soignée, l'examen clinique (même sans "toucher vaginal"...), les tests sanguins ou urinaires, les autres méthodes d'exploration (radiographies, IRM)... 

Lorsqu'une professionnelle affirme qu'elle "ne peut pas faire de diagnostic" sans échographie endovaginale, de deux choses l'une : ou bien elle est incompétente, ou elle ment. 

D'un point de vue techniqueune échographie abdominale (la sonde est posée sur l'abdomen) est toujours possible. Et le plus souvent, elle apporte toutes les informations dont le médecin a besoin. 

D'un point de vue éthique : quand bien même une personne ne refuserait que la seule échographie endovaginale, c'est son droit le plus strict et elle n'a pas à le justifier, puisque son consentement doit toujours être recueilli avant de faire quoi que ce soit !

D'un point de vue déontologique et légalle refus d'un examen n'autorise jamais une professionnelle de santé à suspendre la délivrance des soins.

NB : A la question d'une internaute : "Est-ce qu'une coloscopie peut être perçue comme un viol ?" la réponse est : Oui
Une coloscopie imposée peut être perçue comme un viol par la personne qui la subit. Là encore, ce n'est pas aux professionnels de décréter ce que les personnes ressentent. Il leur appartient en revanche de faire en sorte que les gestes qu'ils pratiquent ne soient pas ressentis comme des viol(ence)s. 

***

Que faire pour éviter qu'une échographie endovaginale soit un viol ? 
(Ou pour que tout geste médical soit une maltraitance ?) 

* Si vous êtes une professionnelle de santé en exercice   
(quelle que soit votre pratique, car ces règles s'appliquent à toutes)
 
 si une femme se sent brutalisée par un de vos gestes, ne songez à aucun moment à lui en faire porter la responsabilité (ou à nier sa perception) : c'est aux professionnelles de santé qu'il incombe de "D'abord, ne pas nuire" !!! 
- révisez vos pratiques de consultation courante et en urgence ; de nombreux travaux ont été publiés sur la fiabilité des gestes que vous avez appris et que vous pratiquez parfois de manière "automatique" ; beaucoup peuvent être abandonnés
- écoutez les femmes et respectez ce qu'elles vous disent ; (s'il est nécessaire qu'on vous explique pourquoi, vous avez beaucoup de travail à faire)... 
- rappelez-vous que quand on souffre ou quand on a peur pour sa santé ou sa vie, il n'y a pas de question stupide : si une personne vous fait la confiance de vous interroger, vous êtes dans l'obligation de lui répondre de la manière la plus précise et la plus respectueuse possible ; répondez à toutes les questions ; et si vous ne connaissez pas la réponse, "Je ne sais pas mais je vais me renseigner" est une réponse parfaitement acceptable ; 
- avant de procéder au moindre geste, parlez-en à la femme qui se trouve devant vous et dites-lui pourquoi (à votre avis) ce geste est justifié dans sa situation
- dites-lui précisément en quoi ce geste consiste ; insistez sur le fait que vous ne ferez rien sans son accord explicite et que le geste cessera dès qu'elle le demandera !
- comme me l'ont rappelé plusieurs soignantes internautes en lisant cet article, quand l'examen est accepté, proposez à la femme d'insérer elle-même le spéculum ou la sonde d'échographie
- si elle refuse un geste, respectez son choix et puisez dans votre expérience pour faire autrement (vous n'avez pas fait dix ans d'études pour rien, n'est-ce pas ?) 
- si elle l'accepte, ne procédez pas de manière brutale ou "expéditive", mais toujours en prévenant à chaque étape et en gardant toujours un contact verbal avec la personne examinée ; 
- ne faites aucun commentaire sur l'habillement, les caractéristiques physiques (poids en particulier) de la personne que vous examinez : l'humiliation est une brutalité qui peut transformer un examen gynécologique en agression et une échographie en viol... 

Enfin : rappelez-vous que le plus grand accomplissement professionnel, quand on est chargée de soigner, c'est de remplir ses obligations, à savoir : aider les personnes soignées à aller mieux, à être le plus autonomes possible et à se passer des soignantes... 

*

Si vous êtes une professionnelle de santé en formation

- n'hésitez jamais à questionner les gestes ou comportements qui vous semblent discutables ; vos perceptions - et en particulier vos valeurs morales - ne sont pas moins respectables que celles des formatrices qui vous encadrent, surtout si vous êtes choquée par leur comportement envers les personnes soignées ; 
- refusez par principe de procéder à des gestes "pour apprendre" si la personne n'en a pas besoin (ou s'il a déjà été fait par une autre professionnelle) : les personnes soignées ne sont pas des cobayes ; 
- exigez de pouvoir vous entraîner  sur un mannequin et avec le matériel approprié avant d'avoir à le faire sur une personne réelle ; 
demandez toujours le consentement de la personne concernée en lui assurant que son refus ne compromettra pas les soins dont elle a besoin ; 
- si vous êtes témoin de gestes pratiqués sans consentement, questionnez les personnes qui les font, et interposez-vous chaque fois que vous le pouvez ; chaque fois que ça vous est possible, comportez vous en alliée des personnes soignées, et non en complices des brutes en blanc ;  
- s'il n'est pas possible de vous interposer, déclarez-les aux autorités compétentes ; si ce n'est pas possible, ouvrez un blog sous pseudonyme et faites un podcast et décrivez ce que vous avez vu.  
- organisez-vous en groupes d'apprenantes (associations) ou joignez-vous à un syndicat pour vous défendre contre la violence de vos aînées ; le fait que vous soyez en formation ne signifie JAMAIS que vous êtes corvéables à merci ou que vous êtes "au service" des personnes qui sont censées vous former ; ce sont les enseignantes qui ont des obligations à votre égard, et non l'inverse ; 

Enfin : rappelez-vous que vous n'êtes pas responsable des violences auxquelles vous assistez ou auxquelles on vous fait participer contre votre gré ; vous en êtes, vous aussi, victimes. Gardez votre liberté de penser : "Ce que fait telle ou telle collègue est inacceptable, et cela remet en question tout ce qu'elle prétend m'enseigner." 

*

*Si vous êtes une personne (de tout genre/orientation/préférence) qui consulte une professionnelle de santé, rappelez-vous que : 

- votre corps vous appartient ; rien ne peut vous êtes imposé par une professionnelle de santé ; 
- tout geste peut être refusé ou interrompu par vous à tout moment ; 
- les commentaires désagréables ou dénigrants, le chantage, la menace, l'humiliation et la culpabilisation (mais aussi les comportements de flatterie et de séduction) disqualifient la professionnelle qui les exprime ; 
- vous avez le droit d'obtenir des réponses à toutes les questions (il n'y a pas de question stupide) il n'est pas acceptable qu'on vous réponde "Vous n'avez pas besoin de le savoir", "Vous posez trop de questions", "Vous n'allez pas comprendre" ou encore "Je sais ce que je fais, c'est moi le médecin ici." 
- votre refus de consentir à un geste ne justifie jamais qu'on vous refuse des soins ; il est toujours possible de soigner une personne qui ne veut pas d'un examen ou d'un traitement ; les professionnelles qui connaissent leur métier savent le faire ; si vous sentez que la délivrance des soins dont vous avez besoin dépend du bon vouloir de la professionnelle et de votre soumission à ses diktats, changez de professionnelle : celle-ci ne vous soignera jamais correctement ; 
- vous avez à tout moment le droit de vous lever, de prendre vos affaires et de partir. Et rien ne vous oblige à vous acquitter d'une consultation qui se passait mal parce que vous vous sentiez maltraitée. 

Et enfin : le viol est puni par la loi. Bien qu'une plainte soit toujours une démarche moralement très lourde, et socialement et émotionnellement éprouvante pour les personnes qui s'y risquent, il n'est pas interdit de l'envisager... et d'en parler avec une avocate. 

Marc Zaffran/Martin Winckler




samedi 20 juin 2020

Pourquoi je tiens depuis 2003, à titre bénévole, un site d'informations consacré à la santé des femmes



En août 2020, cela fera 17 ans (août 2003) que le Winckler's Webzine existe.
Il est auto-entretenu, auto-financé. A défaut d'être totalement objectif (il ne peut pas l'être), zr dans les limites d'une remise à jour de son contenu (il en a besoin), il peut revendiquer d'être aussi précis que possible, indépendant et engagé.
Il va bientôt changer de peau, et se refaire une jeunesse. Je suis en train d'y travailler. 

A plusieurs reprises, des internautes se sont étonnées que j'entretienne ce site à titre bénévole, et que j'y ai donné autant d'informations gratuitement. 

Pourquoi faire un site d'information gratuit (et sans publicité) ? Pourquoi faire de l'agit-prop sur Facebook et Twitter ? 
Bonne question. Je me la suis posée de nombreuses fois, d'autant que tout le temps que je passe à répondre, je ne le passe pas à écrire des articles ou des livres qui pourraient, eux, me rapporter de l'argent. Ecrire en ligne, c'est du travail, et celui que je fais n'est pas rémunéré.

Mais je n'ai pas créé mon site d'informations par vocation sacrificielle, ou par masochisme. Je pense que ce site (et les blogs que j'ai créés par la suite) a (eu) une fonction importante, pour moi et celles qui le fréquentent.


L'écriture, ça (s')entretient.

L'écriture est comme un instrument de musique. Plus on la pratique, mieux on sait en jouer. Je trouve très stimulant d'écrire toutes sortes de textes, du roman à la note de lecture en passant par la critique de série, la chanson ou la poésie, et bien sûr l'article « engagé » ou « de vulgarisation », sans oublier la traduction (oui, c'est de l'écriture aussi, et on apprend beaucoup sur l'écriture en traduisant).

Se mesurer au plus grand nombre de formes et de contenu possible, c'est comme s'essayer à tous les styles de musique. On n'est pas obligé de le faire (ce n'est pas un critère de qualité, loin de là), mais il y a des personnalités qui sont à l'aise dans une forme, d'autres qui sont à l'aise quand ils en pratiquent plusieurs, je fais partie de cette deuxième catégorie.

Dans mon esprit, écrire des choses très différentes est à la fois une possibilité de respirer (je n'ai pas toujours la tête dans la même chose) et de toujours découvrir de nouvelles manières de jouer de mon instrument.

Or, pour pousser la comparaison musicale un peu plus loin, un concertiste ne se contente pas de jouer pendant son concert. Quand il est chez lui, il répète et il fait des gammes. Et quand il a des amis à la maison, il peut se mettre à jouer des choses qui lui font plaisir mais qui ne sont pas des pièces monumentales. (Les chanteurs d'opéra ne chantent pas toujours de l'opéra sous la douche, ils chantent aussi du jazz, des spirituals, des chansons populaires, etc.).

Ecrire « pour se faire plaisir », ce n'est ni vain ni gratuit. C'est une manière d'entretenir son outil. C'est l'empêcher de rouiller ou de s'user de manière uniforme. Il paraît qu'en plus (c'est ce que disent les neuropsychologues, en tout cas) toutes les activités « cognitives » (lire, écrire, faire des mots croisés ou du sudoku) ça entretient le cerveau plus longtemps. Comme l'exercice entretient les muscles et le squelette... (Bon, je vais peut être rester plus longtemps lucide que valide : je ne suis pas sportif, je me contente de sortir notre chienne, Zoë, mais c'est déjà ça.)

Comme vous l'avez vu si vous y êtes passée, le Webzine ressemble plus à un magazine qu'à un journal intime. C'est délibéré. Je voulais qu'il soit aussi divers que mes intérêts (qui ont changé avec le temps). Je voulais qu'il ressemble à un « petit journal » avec tout plein de rubriques. C'était un vieux rêve de pré-adolescent. Ce n'était pas possible dans les années 60. Depuis le début des années 2000, ça l'est. C'est vachement cool.
(Oui, je sais, mon expression date, mais je date aussi...)
Pouvoir réaliser ses rêves, ça maintient en bonne santé.

L'écriture est un moyen de communication dans les deux sens

J'ai toujours écrit beaucoup de lettres ; et ce, depuis la pré-adolescence. J'ai toujours aimé la correspondance. J'ai longtemps échangé des courriers avec un  ami un peu plus âgé que moi à qui j'écris depuis que j'avais quatorze ou quinze ans. On a continué à s'écrire (ou à s'envoyer des courriels) jusqu'à sa mort brutale il y a quelques années.

J'ai passé une année aux Etats-Unis en 1972-73 et je reste en contact écrit avec les membres de la famille qui m'a accueilli encore en vie, et quelques amis de l'époque.

Si j'écris beaucoup aux autres, ça n'est pas par vanité, c'est parce que... j'aime lire les réponses. Je suis un lecteur avant d'être un écrivain. Ce qui me transporte vraiment, c'est de plonger dans les textes des autres, pas dans les miens. C'est difficile d'être transporté par ses propres textes quand on les relit : au mieux on les trouve... étranges ; au pire on les trouve exécrables ; parfois on se dit que c'est pas mal mais on se demande qui les a écrits - si, si, je vous assure...

Donc, quand j'écris à quelqu'un, c'est parce que j'espère bien qu'on va me répondre. Ou elle/il m'a écrit le premier, ça m'a fait quelque chose et j'espère bien poursuivre l'échange.

J'ai eu ma première adresse courriel en 1995. Ça a changé ma vie. J'ai commencé à avoir des correspondantes très très loin de chez moi et ça m'a apporté beaucoup de satisfactions. De sorte que lorsque je me suis mis à recevoir des messages de lectrices (je mets une adresse courriel dans tous mes livres, ou presque) j'ai, tout naturellement, répondu. De même, lorsque en 2002-2003, j'ai fait des chroniques sur France Inter, j'ai fait l'effort de répondre aussi régulièrement que possible (souvent à leur grande surprise) aux auditrices qui m'écrivaient.

Là encore, ce n'était pas « gratuit ». Quand les échanges sont aussi faciles, on gagne beaucoup de temps... et on se fait des amies et on apprend beaucoup d'elles. Je ne pourrais pas échanger autant de courriers si on en était encore à s'envoyer des missives par voie postale.

L'écriture est un outil de partage dans les deux sens

Dès les débuts du web, j'ai été fasciné par tous les individus qui remplissaient des pages entières d'informations diverses et pouvaient vous renseigner aussi bien sur leurs goûts personnels que sur le sujet de leur thèse ou le travail d'une vie. Le web m'est vite apparu comme une immense bibliothèque d'accès très facile dans laquelle on peut trouver une quantité astronomique d'informations - plus que l'on ne pourra jamais en lire, plus que ce dont on aura jamais besoin.

Mais son principal intérêt c'est de mettre toutes les informations au même niveau. Le même clic peut vous entraîner vers un portail commercial, un blog individuel ou un site spécialisé tenu par des fadas qui veulent partager tout ce qu'ils savent sur leur sujet favori.
(Oui, je sais que les moteurs de recherche font du tri, mais tout dépend du moteur que vous utilisez.)

C'est la correspondance avec les internautes et la tenue régulière des articles de mon site sur la contraception qui m'a permis non seulement de mettre à jour Contraceptions mode d'emploi mais aussi d'écrire Le Choeur des femmes, L'Ecole des soignantes et C'est mon corps. (A paraître en septembre 2020).

Même quand on connaît très bien un sujet, il y a toujours des aspects qu'on n'a pas envisagés et les questions « fraîches » que posent les femmes sont autant d'incitations à aller chercher des réponses qu'on n'a pas encore. Et souvent, les internautes fournissent des informations dont on ignorait l'existence. C'est de plus en plus fréquent, de nos jours.
Ecrire en ligne, c'est instructif.


Partager le savoir est une obligation éthique

Quand on devient une professionnelle de santé, on acquiert des notions et un savoir-faire très importants pour la compréhension de ce qui se passe dans le corps humain. Bien que les professionnelles soient plus souvent formées à reconnaître ce qui est pathologique (« anormal ») plutôt que ce qui est physiologique (normal ou, en tout cas pas « pathologique ») elles détiennent des connaissances qui sont, en principe, destinées à bénéficier à tout le monde. En principe, une médecienne ou un médecin se forment pour soigner les autres avec ce qu'elles savent. Pas pour les torturer.

Il est légitime d'être rémunéré pour un service rendu (une consultation, un soin) mais il est crapuleux et contraire de garder le savoir pour soi et de le délivrer au compte-gouttes ou de le monnayer très cher comme s'il s'agissait d'une denrée rare. Autrement dit : une professionnelle doit être rémunérée pour son travail, pas parce qu'elle distribue des bribes de savoir.

En septembre-octobre 2002, sur France Inter, avant mon site internet n'existe, j'ai composé trois chroniques sur la contraception (« Que faire quand on a oublié sa pilule ? », « Qu'est-ce qu'un implant contraceptif ? » et « Pourquoi dit-on que les femmes sans enfant ne doivent pas porter de DIU ? »).

Les textes des chroniques en question ont été postés en ligne sur le site de la chaîne et toutes les auditrices ont pu ensuite les télécharger, les copier, les distribuer, etc.
Beaucoup m'ont écrit qu'elles n'avaient jamais encore entendu des chroniques de santé pratiques aussi précises et utiles. Et claires.
(Si vous voulez les lire, elles sont dans l'intégrale de Odyssée, qui se trouve sur cette page. Les chroniques en question sont p 21-23).

Donner des infos sur la contraception à l'antenne trouvé ça bien naturel : j'étais rémunéré pour écrire des chroniques chaque jour et les lire à haute voix ; pas pour monnayer leur contenu. Ça aurait été contraire à l'idée que je me faisais d'une chronique de service public sur une antenne de radio publique.

En 2001, j'ai publié Contraceptions mode d'emploi. En 2003, et 2007 j'ai publié une 2e et 3e éditions mises à jour. J'aurais aimé en publier une 4e, refondue et complétée, mais ça ne s'est pas fait. Or les livres d'information santé vieillissent vite, car le savoir change très rapidement. Un site internet permet de rester à peu près à jour. Et d'aborder des sujets qui ne l'ont pas été dans un livre antérieur.

En tant que soignante préoccupée par la santé des femmes, je serais heureux de voir le nombre d'IVG par accident de contraception (ou par contraception mal adaptée) diminuer. Je sais que pour ça, il faut que les femmes aient l'information la plus large et la plus précise possible sur la contraception. Donc, d'un point de vue strictement éthique, j'ai l'obligation de partager le savoir de la manière la plus accessible qui soit. La mise en ligne sur un site gratuit va donc de soi. Et j'ai aussi celui de donner l'exemple à d'autres soignantes que moi (en particulier les médeciennes et médecins en formation). Et cela, d'autant qu'en France, le corps médical le plus traditionnel n'aime pas partager les informations avec le public. 

Heureusement, ça change. 

Pour les raisons que j'ai indiquées plus haut, même si ça ne me rapporte pas d'argent en monnaie sonnante et trébuchante (et non, ça ne multiplie pas les ventes de mes livres non plus...), ce n'est pas sans gratification : parmi les dizaines de milliers de courriers que j'ai reçus depuis 17 ans, l'immense majorité étaient des courriers de remerciements et de gratitude d'usagères.  
Et beaucoup aussi viennent de soignantes
Ça n'a pas de prix.

Partager le savoir, c'est libérateur

Il y a une autre raison pour laquelle j'ai été heureux de diffuser des informations sur la santé e manière bénévole. C'est une raison politique. Dans un monde où tout se monnaie, le savoir comme les biens, et où beaucoup de médecins (pas tous, mais beaucoup trop) retiennent le savoir pour en faire un levier, je trouve indispensable de montrer qu'il est possible de se comporter autrement.

Que l'exemple à donner, quand on soigne, c'est le partage, pas la rétention. Que les relations entre soignantes et patientes peuvent être égalitaires, même si elles ne sont pas égales. Que l'asymétrie de la relation ("J'en sais plus que vous, ce qui me permet de me faire moins de souci quand j'ai mal quelque part.") peut et doit être compensée par l'obligation morale de partager ce que le médecin sait.

Une soignante ne devrait jamais user de son savoir comme outil de pouvoir ou comme instrument de torture.

De plus, le partage du savoir contribue au mieux-être collectif : pour une soignante, partager le savoir, c'est armer les soignées et les citoyennes contre les abus de pouvoir. C'est les équiper contre les mensonges et les manipulations. Bref, c'est participer à la lutte contre les inégalités.

De plus, le partage du savoir met au jour l'ignorance, la vanité et l'obscurantisme de ceux qui affectent de "mieux" savoir mais sont incapables de réviser leurs insuffisances et leurs préjugés.

Et enfin, le partage du savoir a des vertus thérapeutiques et préventives.
Le simple fait d'écrire que prendre la pilule en continu évite 1° des échecs de contraception 2° des règles (douloureuses ou non), 3° un syndrome prémenstruel pénible ou 4° des migraines de fin de cycle, non seulement ça rend service à des femmes, mais ça me fait plaisir, à moi !!! 

J'aime que la vie soit plus simple pour les autres, parce que ça me la simplifie, à moi aussi. J'aime que les autres souffrent moins. Alors je suis heureux de partager ce qui soulage les autres. Ça ne m'enlève rien, bien au contraire.

Certains con-frères, il y a quelques années, disaient : "Si vous expliquez tout aux gens, ils ne vous respectent plus." Quel mépris pour les personnes soignées, et quel aveu : ce qui les intéresse n'est pas le soin, mais la domination.

J'ai entendu aussi trois autres reproches fréquents. A savoir : "Vous faites ça pour promouvoir vos livres." (Bien sûr, à moi tout seul je fais plus de pub qu'un éditeur... !)  "Vous faites ça pour accroître votre clientèle." (Dommage que je n'en aie plus depuis... 1993, date à laquelle j'ai exercé exclusivement dans le service public.) et la meilleure : "Vous faites ça pour constituer une secte."
Ah, oui ?
Que les membres de ma secte lèvent la main...
Mmhhh... Va falloir que je demande des leçons au Gourou du moment, vous savez, celui qui parle tout le temps de la chloroquine...

Je sais que beaucoup de médecins voient les femmes comme "des idiotes, des manipulatrices ou des emmerdeuses" (j'ai entendu les trois termes), et n'ont qu'une idée, les garder le moins longtemps possible dans leur cabinet et leur prendre le plus d'argent possible au passage. Ces médecins-là me débectent.

Ils ne méritent pas de pratiquer leur métier. Ce ne sont pas des soignants mais des parasites. Des profiteurs. Des brutes en blanc.

Alors, j'ai écrit aussi pour les dénoncer, leur donner tort et les déstabiliser. On ne change pas le monde avec un site internet ou un roman, mais qu'à cela ne tienne. Si ça permet à une seule femme de ne plus se laisser faire et de se dire "Je suis pas folle", c'est déjà ça : pour elle, c'est du cent pour cent.


Depuis une dizaine d'années, les blogs, les pages FB, les sites, les réseaux d'échange se sont multipliés comme des champignons. On peut trouver en ligne des informations sur la contraception, le cycle, les coupes menstruelles, l'endométriose, la grossesse, l'accouchement, la ménopause et mille et un sujets qui concernent les femmes, et de nombreux livres, écrits par des femmes.

Et ça, franchement,  ça me met en joie car ça montre que le savoir est fait pour être partagé - et pas seulement par des professionnelles, mais par les personnes que ça concerne au premier chef.
Et ça justifie tout le boulot bénévole que j'ai fait pendant dix-sept ans.
Et que je vais continuer à faire tant que je pourrai.

On ne sera jamais trop nombreuses pour lever des torches contre l'obscurantisme.

MW/MZ

dimanche 14 juin 2020

Ne fais pas médecine !




Il m'arrive régulièrement de recevoir des messages de personnes de tous âges (surtout des femmes, allez savoir pourquoi) qui se demandent si "elles ont raison de se lancer dans des études de médecine". 


Elles me confient que des médecins le leur ont déconseillé - "parce que c'est trop dur", "parce que c'est trop long", "parce qu'elles sont trop vieilles", "parce qu'on ne peut plus faire carrière, c'est bouché",  "parce qu'on n'est plus considéré", "parce que les gens pensent qu'on est à leur service", "parce qu'on ne gagne plus sa vie comme avant", "parce que le gouvernement se fout de nous". 


Bref, pour tout un tas de "raisons" plus discutables les unes que les autres, à mon humble avis. 


Je pense en effet qu'il y a de bien meilleures raisons que celles-là de NE PAS faire des études de médecine


Ainsi, il y a quelques jours, j'ai vu passer un tweet d'une militante trans (@DrEmmy_Zje) disant en substance : 


"Si vous pensez que les personnes transgenre ne méritent pas les soins salvateurs et la chirurgie d'affirmation de genre dont des centaines de travaux scientifiques et de psychologie sociale montrent le bénéfice en qualité de vie et réduction des risques, FAUT PAS FAIRE MEDECINE!"


C'est vrai, poursuit-elle, c'est comme demander à des gens qui croient que la terre est plate d'être astronomes (ou astronautes) ou bien confier l'enseignement de la biologie à des créationnistes...




Je suis de son avis. 

Il ne faut surtout pas confier des métiers aussi délicats que les métiers de soin à des gougnafiers. 
Mais de bonnes raisons comme celles qu'invoque Emmy Zje sont rarement mises en avant et, curieusement, jamais sous le nez des personnes qui ne devraient en aucun cas devenir médecins ou médeciennes. 

Car si l'on veut dissuader quiconque de faire médecine, il ne faut surtout pas dissuader les personnes qui ont envie de soigner, et qui se fichent de savoir qu'elles ne feront pas fortune, qu'elles n'auront pas de carrière internationale mais acceptent de se mettre au service de la communauté. 


En toute bonne logique, si on veut dissuader quiconque de faire médecine - ou de s'engager dans n'importe quel métier de soin, il faut se concentrer sur les personnes qui seront, de par leur attitude, de très mauvaises soignantes. Et les attitudes, ça commence par des présupposés. 


Conscient de mes responsabilités en tant qu'aîné (j'ai 65 ans depuis cette année) je me suis dit que j'allais dresser une liste (non exhaustive) de bonnes raisons de ne pas faire médecine. Je n'ai pas eu besoin de me creuser beaucoup la tête pour en trouver... 65. 


Je ne doute pas que vous en trouverez d'autres, et je serai ravi de les ajouter à la liste si vous me les confiez. 


En attendant, je m'adresse à toutes celles qui éprouvent le désir de se lancer dans des études longues et difficiles, encore fortement imprégnées par des idéologies archaïques et n'ayant rien à voir avec la santé du public. (Bien entendu, les personnes qui sont déjà des professionnelles de santé sont tout à fait en droit de la lire aussi, et je les invite à y réagir, la commenter, la compléter...) 


Et je leur dirai ceci : 


Toi qui veux devenir médecin, lis cette liste. Elle n'est pas faite pour te mettre mal à l'aise, mais pour te rappeler la réalité. 


1. Si tu n'es pas capable de sortir de ta zone de confort, 

et si tu n'es pas capable d'arriver au bout de cette liste,
NE FAIS PAS MEDECINE ! 


2. Si tu veux faire médecine parce que "dans la famille tout le monde l'a fait depuis des générations et c'est ce qu'on attend de toi", 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

3. Si tu crois dur comme fer qu'il existe des races supérieures (si tu crois dur comme fer qu'il existe des races dans l'espèce humaine...) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

4. Si tu es convaincue qu'il n'y a pas d'injustice dans ta rue, à ta porte, dans la pièce voisine 

NE FAIS PAS MEDECINE !

5. Si tu es un homme, blanc, cis et hétéro qui ne souffre pas de handicap, qui as un toit et des moyens pour t'aider à financer tes études et si tu penses que tout cela est normal et que tu n'as pas de privilèges pour autant

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

6. (Si tu ne sais pas ce qu'est un homme blanc cis hétéro et ses privilèges, informe-toi avant de faire médecine. Et si ce que tu apprends te défrise, 

NE FAIS PAS MEDECINE !) 

7. Si tu es une femme blanche et penses que les féministes en font trop - surtout quand elles parlent des inégalités entre femmes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

8. Si tu penses qu'une religion (une culture) vaut mieux qu'une autre, ou qu'une personne croyante vaut mieux qu'une personne athée (ou l'inverse, d'ailleurs) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

9. Si tu n'es pas prête à réviser tes dégoûts et tes préjugés, afin de délivrer avec respect - c'est à dire sans mépris ni condescendance - des soins à toutes les personnes qui t'en font la demande, quelle que soit la couleur de leur peau, leur langage, leurs valeurs, leurs préférences et leurs croyances  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

10. Si tu penses que la science est infaillible et que les soi-disant savants ont toujours raison (surtout quand ils ont une grande gueule et dirigent un institut) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

11. Si tu détestes l'incertitude et si tu penses qu'il y a des personnes/des situations pour lesquelles "on ne peut (plus) rien faire" 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

12. Si tu adores la compétition et si tu veux être parmi "les meilleures" 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

13. Si tu n'es pas prête à accepter que la personne soignée est toujours celle qui doit avoir le dernier mot en ce qui la concerne 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

14. Si ça ne t'émeut pas d'entendre dire "Je souffre" 

et si ça ne te donne pas toujours furieusement envie de soulager 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

15. Si tu penses que les femmes passent leur temps à se plaindre pour rien, 

NE FAIS PAS MEDECINE. 

16. Si tu penses qu'une femme a le droit de disposer de son corps... "sauf dans certains cas"

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

17. Si tu penses qu'un embryon a plus de valeur que la femme qui le porte, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

18. Si tu crois que les femmes doivent prévenir les éventuels géniteurs avant d'interrompre leurs grossesses, 

NE FAIS PAS MEDECINE !

19. Si tu crois que le genre et l'identité sont inscrits dans les gènes et que n'est "normal" que ce qui est "naturel" 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

20. Si tu penses que la santé d'un individu n'a rien à voir avec son milieu social et les obstacles et discriminations systémiques que la société met sur son chemin 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

21. Si tu penses que les industriels du médicament sont des bienfaiteurs de l'humanité (surtout/seulement/sauf quand ils commercialisent des médicaments homéopathiques) 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

22. Si tu penses qu'être médecin fera de toi un membre d'une élite 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

23. Si tu jouis d'apprendre des choses que les autres ne savent pas sans avoir une furieuse envie de partager le savoir avec celles qui n'y auront jamais accès 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

24. Si tu penses que tu peux deviner ce qu'une autre personne pense et si tu ne vois aucun inconvénient à l'utiliser contre elle 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

25. Si tu n'es pas capable d'entendre une plainte sans te moquer, la prendre de haut, la minimiser, en dire ou en penser "C'est pas vrai, elle exagère..." 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

26. Si tu ne sais pas te taire, et si tu ne veux pas apprendre à le faire 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

27. Si tu n'acceptes pas d'être émue aux larmes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

27. Si tu n'es pas en colère contre ce qui martyrise les personnes qui te demandent des soins 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

28. Si tu n'es pas prête à croire celles qui disent avoir été maltraitées par (et à prendre leur parti contre) d'autres professionnelles de santé 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

29. Si tu penses que la parole d'une personne ayant un statut a force de loi et ne doit jamais être contestée 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

30. Si tu refuses de mettre les mains dans la merde pour aider une personne à se nettoyer, de l'aider à descendre ou remonter dans son lit ou à retaper son oreiller pour qu'elle soit plus confortable 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

31. Si tu refuses d'accepter que tu ne sauras jamais tout, mais que tu devras toujours apprendre  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

32. Si tu n'es pas prête à te pencher sur la personne allongée sur le trottoir pour lui demander si elle a besoin d'aide  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

33. Si tu aimes les blagues qui se moquent des autres, de leur comportement, de leur handicap, de leurs gestes, de leur milieu, de leurs origines, de la couleur de leur peau, de leurs coutumes et croyances, de leur genre ou de leurs préférences 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

34. Si tu n'es pas capable de dire : "Je ne sais pas" quand tu ne sais pas,  

ou encore, quand il n'y a rien d'autre à dire et sans qu'on te le demande
"Je me suis trompé",  "Ce que j'ai fait était inacceptable", et "Je vous présente mes excuses"
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

35. Si les fresques pornographiques dans les internats hospitaliers ne te gênent pas furieusement

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

36. Si tu es capable de laisser une personne mourir dans son lit au milieu de sa famille sans lui et leur proposer tout ce qu'il est possible de faire pour qu'elle ne souffre pas - ou plus du tout
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

37. Si tu veux faire de la chirurgie parce qu'au moins les malades dorment et tu peux t'en tenir à l'aspect technique 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

38. Si tu ne veux pas entendre que la population d'un pays a plus besoin de soignantes de première ligne, que de superspécialistes

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

39. Si tu penses que pour bien soigner, il n'est pas indispensable de parler de manière intelligible et sans jargonner 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

40. Si tu n'as pas envie d'écouter les histoires des autres
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

41. Si tu n'as pas envie de travailler avec les autres et de respecter leur expérience, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

42. Si tu penses qu'une femme est "insensée" de vouloir accoucher chez elle, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

43. Si tu penses qu'il t'appartient de décider si l'on doit ou non dire la vérité à une personne soignée, quel que soit son âge, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

44. Si tu penses que le savoir médical t'appartient en propre

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

45. Si tu n'es pas capable de concevoir, de voir (et de dire, lorsque c'est possible) que la personne responsable de ta formation se comporte de manière moralement inacceptable

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

46. Si tu n'es pas prête à accepter qu'une personne soignée refuse les traitements que tu lui proposes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

47. Si tu penses qu'on fait médecine "pour sauver des vies"

NE FAIS PAS MEDECINE ! 
Un médecin, une médecienne "sauvent" rarement des vies. En revanche, elles peuvent toujours rendre ces vies moins pénibles : ça s'appelle SOIGNER. 

48. Si tu veux "trouver le remède au cancer" sans garder à l'esprit qu'on soigne des personnes (et non "des cancéreux") ni vouloir comprendre que le marché des médicaments anticancéreux est - comme son nom l'indique - régi par les lois du marché

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

49. Si tu n'es pas consciente que les industriels sont prêts à tout pour te flatter, te culpabiliser, te terroriser, t'acheter et te faire prendre des vessies pour des lanternes afin de te manipuler, et si tu n'es pas prête à tout faire pour refuser les cadeaux, les flatteries et les menaces, et combattre ces manipulations aux côtés de tes collègues et des personnes soignées 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

50. Si tu penses qu'une personne n'a pas le droit de refuser que tu la touches pour l'examiner

et si tu penses que tu ne "peux pas soigner les gens dans ces conditions" 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

51. Si tu ne peux pas lire ou entendre dire "La médecine est violente et un trop grand nombre de médecins sont des brutes en blanc" sans éprouver l'irrésistible désir de lever la voix pour dire "Pas tous, quand même"ou de lever la main en criant "Pas moi, pas moi!!!"  

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

52. Si tu comptes plus sur ton "sens clinique" et sur les tests diagnostiques que sur ce que te dit la personne concernée 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

53. Si tu n'es pas prête à travailler en équipe en respectant le point de vue de toutes ses membres 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

54. Si tu penses que toutes les mères sont trop angoissées pour savoir de quoi souffrent les enfants qu'elles te confient 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

55. Si tu penses qu'un arrêt de travail, une IVG, une aide médicale à mourir, une écoute attentive, prendre la main et respecter la décision d'une personne soignée en lui assurant ton soutien ne sont pas des soins, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

56. Si tu penses qu'une personne handicapée n'est jamais une personne capable 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

57. Si tu penses qu'une personne qui dit "Je suis un homme dans un corps de femme" ou "Je suis une femme dans un corps d'homme" est folle 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

58. Si tu penses qu'une femme qui accouche n'a pas "tout le sang qu'il faut dans son cerveau" pour prendre une décision

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

59. Si tu penses qu'une personne homosexuelle, bi ou asexuelle est malade dans sa tête,
NE FAIS PAS MEDECINE !

60. Si tu n'es pas prête à rayer de ton vocabulaire des termes comme "fou/folle", "hystérique" "hypocondriaque", "simulateur/ice", "profiteur/euse", "irresponsable", les expressions telles que "syndrome méditerranéen" et toutes les insultes et tous les jugements à l'emporte-pièce qu'on cherchera à te fourrer dans la tête, 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

61. Si tu n'es pas prête à croire les histoires des soignées, si invraisemblable qu'elles puissent te paraître, 

Si tu n'es pas prête à entendre dire "J'ai mal" sans jamais en douter 
Si tu n'es pas prête à faire confiance 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

62. Si tu n'es pas, à tout moment, disposée à réviser tes certitudes 

NE FAIS PAS MEDECINE ! 

63. Si tu n'es pas prête à admettre, dès aujourd'hui, qu'une médecienne, un médecin, a pour mission de soigner les autres, et pas de soigner sa carrière, 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

64. Si tu penses que la faculté et les corps constitués t'en apprendront plus que les soignées, les infirmières, les brancardières,  les sages-femmes, les aide-soignantes, les orthophonistes et les aidantes naturelles,  
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

Et enfin, 

65. Si tu n'es pas prête à te battre pour que la faculté de médecine à laquelle tu postules lutte ouvertement contre les inégalités, le sexisme et le racisme systémiques et entreprenne de fonder ses enseignements - c'est à dire ta formation - sur l'expérience de toutes les professionnelles de santé avec la collaboration active des personnes soignées 
NE FAIS PAS MEDECINE ! 

(A suivre...) 


Marc Zaffran/Martin Winckler


Suite :  


"Si tu penses que le deuil est un processus qui dure trois mois et qu'une personne qui ose se plaindre ou souffrir au-delà a un comportement pathologique,
Ne fais pas médecine."
(C.C.)