dimanche 5 août 2018

Comment appelle-t-on une « Ecole » qui « forme » les médecins à la prescription des médicaments … de l’industriel qui la finance ?


Imaginez, si vous voulez bien, une entreprise du médicament. Appelons-la WoPharma.
(Le « Wo » veut dire « World ».)

WoPharma est spécialisée dans la commercialisation de médicaments destinés à soigner les maladies cardio-vasculaires dans leur ensemble : hypertension, infarctus du myocarde, accidents vasculaires cérébraux. Elle n’est pas tout à fait la seule à commercialiser ces produits, mais elle est la plus puissante dans ce domaine particulier, en raison de son ancienneté et de sa taille.

Imaginez, par ailleurs, une entreprise de formation que nous appellerons l’EMCV: Ecole des Maladies Cardio-Vasculaires.

Cette école propose aux médecins en exercice un enseignement destiné à leur enseigner les fondements des maladies cardio-vasculaires et, bien entendu, leur traitement. L’EMCV propose dans toutes la France des modules et des ateliers. En outre, le CEDH propose un enseignement sanctionné par un diplôme de « Thérapeutique des Maladies Cardio-Vasculaires ».  

Vous êtes médecin, tenté de parfaire vos connaissances, et des confrères vous ont parlé de l’EMCV avec ferveur. Vous décidez de vous inscrire et vous vous rendez sur son site.
Vous constatez, avec un peu de surprise, que l’EMCV entretient un partenariat avec de nombreuses facultés de médecine en Europe, et dans une demi-douzaine en France.
Déjà, vous vous grattez la tête.
Les enseignants de l’EMCV se rendent donc dans les facultés de médecine française pour dispenser (gratuitement ?) la bonne parole aux étudiants… en en même temps la vendent à des médecins déjà en exercice ? Mmhhh... Cela veut-il dire que l'enseignement en faculté n'est pas bien fait ? Pas suffisant ? Et pourquoi l'enseignement se fait-il dans ces facultés, et pas dans les autres ? 

Avant de vous engager, vous consultez la page internet de leur site, en cliquant sur l’onglet « Qui sommes-nous ? »
Et là, avec un certain étonnement, vous lisez « EMCV est une filiale de WoPharma ».
En toutes lettres.


Qu’en pensez-vous ?
Que faites-vous ?
(Réfléchissez quelques minutes, avant de lire la suite.)





Vous avez bien réfléchi ?
Bon, alors, de deux choses l’une.

1° Vous ne voyez pas où est le problème. Les notions de conflit d’intérêts et d’influence commerciale vous sont étrangères. A vos yeux, le fabriquant est le meilleur expert des médicaments qu’il commercialise. Il va de soi que c’est à lui de dire comment les prescrire. Vous ne voyez aucun inconvénient à recevoir un enseignement qu’il a financé.
Vous téléchargez le bulletin d’inscription pour le remplir.

2° Vous êtes conscients de l’influence de l’industrie sur les prescriptions. Si l’EMCV est une filiale de WoPharma, il est évident que son enseignement n’est pas indépendant de ce que veut la maison-mère. Le conflit d’intérêts est patent : un enseignement proposé par un fabriquant en quasi-monopole est en conflit direct avec l’intérêt des patient.e.s et de la santé publique. Ne serait-ce que parce que les traitements ou attitudes thérapeutiques autres que ceux de WoPharma seront omis de l’enseignement.
Vous vous exclamez : What the fuck ? (En français : « C’est quoi cette entourloupe ? »)

Et vous vous posez un certain nombre de questions annexes :
- Le financement des formations destinées aux médecins par les entreprises du médicament n’est-il pas soumis à une réglementation très stricte ? Le financement de l’EMCV est-il conforme à la législation en cours ? D’autres entreprises du médicament financent-elles sur le même modèle des écoles privées destinées à la « formation » des médecins ? Lesquelles ? 
- Comment les médecins qui suivent ces enseignements ne voient-ils pas qu’ils font l’objet d’une manipulation (coûteuse pour eux, qui plus est) ?
- Comment se fait-il que des facultés de médecine s’associent à une entreprise industrielle du médicament ?  Que disent leur commission pédagogique et leur comité d’éthique du « partenariat » avec l’EMCV ?
- Comment appelle-t-on une « Ecole » qui « enseigne » aux médecins comment prescrire les médicaments de l’industriel qui la finance ? (Si l'EMCV est une filiale de WoPHarma, ça veut dire, en effet, que WoPharma assure au moins une partie de son financement, et prélève une partie de ses bénéfices.) 

Je crois vous entendre dire : « Mais ça ne peut pas exister. C’est trop gros. Trop scandaleux. Ça ne tiendrait pas une seconde. »

Eh bien, si !
Cette école existe.
Ce centre propose dans toute la France des « modules de thérapeutique homéopathique » à 350 Euros (en pédiatrie, gynécologie et oncologie !!!! – non, vous ne rêvez pas ! ), des « ateliers présentiels » et un « diplôme de thérapeutique homéopathique » pour la modique somme de 2500 euros et quelques.

Les partenariats avec les facultés de médecine sont détaillés sur cette page-ci. On notera qu’il y est écrit, en toutes lettres : « 
  • La Faculté est responsable de l'organisation de l'enseignement dans le strict respect de la réglementation universitaire.
  • Le CEDH met à la disposition des Universités le programme et les outils pédagogiques : documents, CDROM nécessaires à l’animation des cours, documents pédagogiques à remettre aux élèves.
  • Les cours sont effectués par les intervenants, ayant une grande expérience pratique de l’homéopathie. Ils sont formés et animés par le CEDH.
Enfin, sur la page « Mentions légales », on peut lire sans aucune ambiguïté :

« La SARL CEDH, filiale BOIRON »

Vous avez bien lu. 

Le CEDH, école qui se consacre entièrement à l’enseignement aux médecins d’une « thérapeutique » n’ayant aucun fondement scientifique, est une filiale de Boiron, principal fabriquant de médicament homéopathiques en France

Ce "détail", un certain nombre de médecins qui suivent ou ont suivi les "enseignements" du CEDH l’ignorent peut-être. 

Car ce lien indiqué à la page « Mentions légales » ne figure sur aucun document d'inscription.

Tout ceci me conduit à poser de nouveau les questions énoncées ci-dessus (mais avec les vrais sigles, cette fois) :

- Le financement des formations destinées aux médecins par les entreprises du médicament n’est-il pas soumis à une réglementation très stricte ? Le financement direct du CEDH par Boiron est-il conforme à la législation en cours ? D’autres entreprises du médicament financent-elles de la même manière des « écoles » destinées à la « formation » des médecins ? Lesquelles ?

- Les médecins qui suivent ces enseignements ne voient-ils pas qu’ils font l’objet d’une manipulation (coûteuse pour eux, qui plus est) ? Ont-ils lu les mentions légales du site ? (Peut-être pas. Après tout, certain.e.s patient.e.s ne lisent pas les notices des médicaments.) 

- Comment se fait-il que des facultés de médecine s’associent à une entreprise industrielle du médicament ?  Que disent leur commission pédagogique et leur comité d’éthique du « partenariat » avec le CEDH ?

- Quel rôle pédagogique jouent exactement les personnes dont le nom figure sur les pages de « partenariat » de la faculté de médecine de Brest,  la faculté de médecine d’Angers, ou celle de Limoges ?

- Comment appelle-t-on une « Ecole » qui fait payer les médecins pour leur « enseigner » à prescrire les médicaments commercialisés par l’industriel dont elle est la filiale ? 

Enfin, le Ministère de la santé, le Conseil national de l’Ordre, les syndicats médicaux, la Haute autorité de Santé, la CNAM, le CODEEM (le « Comité de déontovigilance des entreprises du médicament ». Ne souriez pas, ça existe !) et, last but not least, le vertueux Syndicat national des médecins homéopathes français sont-ils conscients de l’existence de ce « Centre d’enseignement », filiale de Boiron, et qu’ont-ils à déclarer à ce sujet ?

J’aimerais bien pouvoir les interroger mais je ne sais pas très bien comment les joindre.
Et je ne sais pas si j’obtiendrais des réponses.
En attendant, je me permets de partager les questions. 
Vous aurez peut-être, de votre côté, envie de les leur poser.

Marc Zaffran/Martin Winckler


PS : Un internaute m'écrit : 

Pour en revenir à l homeo, il serait intéressant de se pencher sur les médicaments eux même. 30 % des souches homeo sont d origine animale. Apis, Lachesis, Vipera. Et la star de boiron, oscillococinum est fait à partir de foie de canard avarié. Je me suis intéressé à une souche dont le nom m a intrigué : Poumon Histamine. D après Boiron lui même, (un ami pharmacien a appelé Boiron Levallois) il s agit d un produit fait à partir d'un brave cobaye mort après un choc anaphylactique provoqué. On prélève les poumons, on les broie et on dilue..
Quand on sait que les pro-homéopathie sont souvent soucieux d'écologie, ils tomberaient des nues s'ils apprenaient qu'avec l'homéo on est loin des petites fleurs et de la nature qui chante.
Luesinum? Chancre syphilitique. Meddorinum? Blennorragie. On trouve aussi du bacille de la peste, de la coqueluche, du gaz prussique, de l arsenic...
Pourquoi des noms en latin ? Il faudrait demander à Haute Autorité de santé pourquoi le patient n'est pas informé de ce qu'il achète! J'imagine la maman qui achète bio et qui apprendrait qu'elle donne de l'extrait de chancre à son bébé, ou des dilutions d'un mignon cobaye torturé...

*********


PS  : "Je conchie la confraternité ! Mes obligations éthiques vont d’abord aux patientes, ensuite aux autres médecins."
(Franz Karma dans Le Choeur des femmes.)

Si vous désirez soutenir les médecins attaqués pour "manque de confraternité" par le Syndicat des homéopathes,  signez la pétition en ligne. 

vendredi 27 juillet 2018

Le syndicat des homéopathes en plein déni de la réalité scientifique


En 1983, année où je suis devenu l'un de ses rédacteurs, La Revue Prescrire commença une série de publications consacrées à l’homéopathie. 

Aujourd'hui, on peut lire ce document destiné au public, et pour s'assurer que ce n'est pas un jugement "rapide", il suffit de taper le terme « Homéopathie (discipline) » dans la zone de recherche de la revue pour lire les titres des articles. Il y en a à ce jour 87. J'ai suivi la rédaction et participé à la relecture de tous ceux qui ont été publiés entre 1983 et 1989.

Ce sont des articles scientifiques de la même rigueur que tous les autres. Ils examinent, minutieusement, les données présentées par les industriels (Boiron, et d’autres) qui commercialisent des « médicaments » homéopathiques. Ils rappellent aussi l’histoire de la discipline, font le point des essais cliniques, analysent l’ « Affaire Benveniste » (la mémoire de l’eau, vous vous souvenez ?). Bref, une seule et même revue médicale française, dont l’indépendance vis-à-vis de tous les industriels du médicament n’est plus à démontrer, a depuis 35 ans minutieusement examiné au fil de 87 publications (plus de deux par an, pour beaucoup des dossiers de plusieurs pages) toutes les « preuves » avancées par les tenants de la « discipline ».

Pour un seul résultat : les médicaments homéopathiques constituent une escroquerie industrielle de grande envergure. La théorie homéopathique de Hahnemann, qui date de la fin du XVIIIe siècle, ne repose sur aucune notion scientifique démontrée, avérée, reproductible et reproduite. Entre les effets d’une substance pharmacologiquement active et ceux d’un médicament homéopathique (dont la définition dans la pharmacopée française n’est pas son action sur certains symptômes mais, tout simplement, la manière dont il est fabriqué !!!), il y a le même gouffre qu’entre une observation faite et disputée par des dizaines d'astronomes sur les photographies prises par le téléscope Hubble et les prédictions de l’astrologue qui fait des passes autour de sa boule de cristal.

Oui, je sais que cette comparaison va ulcérer les personnes qui, en toute bonne foi, pensent que l’homéopathie est une approche médicale avérée. Et j’en suis désolé. Mais je ne le dis pas pour les blesser, je le dis parce que tout, autour de nous (de la génétique au GPS en passant par la construction des ponts suspendus et l’observation du réchauffement climatique), est fondé sur des connaissances scientifiques avec lesquelles la théorie homéopathique est incompatible.

La préparation d’un médicament homéopathique repose sur la dilution d’une substance jusqu’à ce qu’elle ne soit plus présente. Or, une substance qui n’est pas présente ne peut pas avoir d’activité pharmacologique. Point final.

Face à cette notion scientifique élémentaire (aussi élémentaire que la gravitation universelle ou le fait que l’eau de pluie n’a aucune « mémoire » de ce qu’on déverse dans nos égouts), beaucoup d'homéopathes français (mais, curieusement, pas tous) opposent un déni forcené. 

Ce n’est pas une preuve d’intelligence. Ni d’ouverture. Ni d’intégrité intellectuelle.

Alors, libre à chacun.e de croire ce qu’il ou elle veut.

Mais la liberté et les choix d’un individu qui s’achète de l’Oscillococcinum ne concernent que lui. Les pratiques des médecins, en revanche, ne peuvent pas être guidées par le déni des connaissances scientifiques. Et c’est parce que ces connaissances évoluent qu’on peut aujourd’hui rejeter des « traitements » comme la saignée, utilisée en toute « bonne foi » pendant deux mille ans, et qui a tué beaucoup plus qu’elle n’a guéri.

La connaissance scientifique passe par la critique de tous les discours industriels

La revue Prescrire (qui est loin d’être parfaite, mais qui est la plus ancienne revue en France qui soulève systématiquement et librement les questions gênantes dans le domaine de la santé) a consacré d’innombrables articles à d’autres « médecines alternatives » (37 articles sur l’acupuncture ; 8 articles sur les huiles essentielles et leurs dangers ; etc.) mais elle passe le plus clair de son temps à critiquer les médicaments ou les thérapeutiques promues par les industriels du médicament.

C’est que là aussi, il y a des biais cognitifs. Et ils sont très efficaces. Le simple fait d’offrir à un étudiant en médecine un stylo portant le logo d’un labo « sensibilise » favorablement cet étudiant à la prescription des médicaments du labo. En cela, les industriels ne font qu’appliquer les connaissances actuelles sur le cerveau. Ils les connaissent bien mieux que nous : leur chiffre d’affaire en dépend.

Un nombre croissant de médecins ne veut plus se faire rouler dans la farine. Par AUCUN industriel.

En mars 2018, un groupe de médecins a décidé de mettre les pieds dans le plat : il a publié un manifeste dénonçant les  #FakeMed, les médecines « alternatives » dont les effets ne sont pas démontrés. Pourquoi ? Parce que ces praticienne.s ont à cœur de pratiquer une médecine fondée sur les preuves scientifiques et la confiance réciproque avec les patient.e.s.

De même qu'ils rejettent les discours industriels visant à leur faire prescrire des médicaments inutiles contre le cholestérol ou l'ostéoporose, ces médecins ont à cœur de dénoncer l' escroquerie consistant à faire prescrire des granules de sucre à des patient.e.s qui pour certains pourraient se passer de médicament ; et qui, pour d'autres, devraient bénéficier de traitements avérés.  

Parce que l’enjeu est là : si vous voulez prendre du Perlimpinpin 12 CH, libre à vous. Mais pourquoi des granules  n’ayant pas plus d’effet qu’un placebo seraient-ils financés par les deniers publics alors que d'autres substances, considérées comme inefficaces, sont déremboursées ? (Je pense en particulier aux médicaments censés « soigner » les patient.e.s souffrant de maladie d’Alzheimer mais aussi à de très nombreux produits, déremboursés chaque année).


La relation de soin doit être fondée sur la confiance réciproque et sur la vérité

La confiance réciproque, dans la relation de soin, impose qu’un.e soignant.e ne mente pas à la personne soignée. Or, suggérer qu’un remède homéopathique est un médicament comme un autre, et que son activité est démontrée, c'est un mensonge. Et ce n’est plus acceptable : l'éthique du soin telle qu'on l'entend aujourd'hui l'interdit  ; et il n'est même pas justifié de mentir pour soulager : ce qu’on sait du fonctionnement du cerveau, aujourd’hui, nous montre qu'on peut parfaitement soulager sans mentir.

Notez que je n’ai pas écrit « un remède homéopathique est toujours inactif ». Ce serait un mensonge également, car tout le monde (homéopathes et biomédecins) le sait : tout remède produit un effet placebo.

Et l’effet placebo, ce n’est pas rien. C’est même un ensemble d’effets extraordinairemement complexe et puissant, dont les méthodes récentes d’exploration du cerveau ne cessent de montrer l’importance.


Malheureusement, l’effet placebo fait l'objet d’un mépris extrêmement répandu dans la société française. Si ça « se passe dans la tête » (traduire « si c'est de l'ordre des émotions ») ça n’a pas de valeur. Or, les connaissances scientifiques, elles encore, nous montrent que c’est tout le contraire. Toutes nos pensées "rationnelles" sont d'abord des émotions. Tout ce qui se passe dans le cerveau agit sur le corps. Et tout ce qui se passe dans le corps agit sur le cerveau. 

Il n'est d'ailleurs pas nécessaire d’utiliser un médicament pour qu'un patient aille mieux  : l’extraordinaire livre de Fabrizio Benedetti, The Patient’s Brain (« Le cerveau du patient ») décrit des expériences qui montrent que les seules paroles ou attitudes des soignant.e.accentuent ou diminuent les effets de la morphine sur la douleur ! Et une substance inerte administrée par un médecin bienveillant soulage mieux qu’un antalgique administré de manière insensible, froide ou hostile ! 



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"Le cerveau du patient" - de Fabrizio Benedetti. 

(NB : ne vous arrêtez pas au titre du livre de Benedetti, il parle aussi en détail du cerveau du médecin ; c’est passionnant - et effrayant. Il date de 2011. Pourquoi n'est-il toujours pas traduit en France ? Le Seuil, Odile Jacob, Payot, est-ce que ça vous intéresserait ? Je suis volontaire pour le traduire. )  



***** 



Pour un soignant qui se fonde sur les connaissances scientifiques (j'en fais partie, je crois), il n’est donc pas question de nier les effets bénéfiques de la relation de soin entre un médecin pratiquant l’homéopathie et les patient.e.s qu’il ou elle reçoit. Car beaucoup de souffrances quotidiennes sont soulagées grâce à de l’écoute, du soutien, des encouragements, des réassurances. Choses que TOUT médecin bienveillant peut offrir.

Voilà qui devrait conforter les homéopathes dans leur pratique, mais non ! Le placebo, pour eux, c'est le mal, c'est la négation de la valeur "scientifique" de leurs granules. 

Du coup, je m’interroge sur la confiance que les médecins homéopathes se portent à eux-mêmes. S’ils admettaient que le bien (indiscutable) qu’ils font à un certain nombre de patient.e.s repose essentiellement sur leur attitude, sur leur comportement, sur leurs qualités relationnelles, ils n’auraient plus besoin de leurs tubes de granules !

Et cependant, au lieu de se montrer véritablement attachés à la science - qui reconnaît leur valeur de thérapeutes - ils préfèrent s’agripper à leurs granules comme les médecins de Molière s’accrochaient à leurs clystères et à la saignée. Comme s'ils en étaient indissociables. 

Je me souviens d'un homéopathe qui s'écriait : "Mais vous laissez entendre que nous ne faisons que de la psychothérapie de soutien !!!" 

Mais c'est très bien, la psychothérapie de soutien ! Tous les médecins bienveillants en font, de la psychothérapie de soutien ! Même aux patients souffrant de maladie grave ! Soigner, c'est aussi soutenir moralement. Mais pas A LA PLACE du traitement de la maladie !!! Alors je ne vois pas en quoi faire de la psychothérapie de soutien serait une déchéance ! Ca ferait des homéopathes des psychothérapeutes. Et pourquoi pas ? Encore faudrait-il qu'ils l'assument !

De toute manière, ce ne sont pas leurs qualités de thérapeutes que les  #FakeMed mettent en question

Ce qui est en question, c’est la liberté et l'honnêteté d’appeler les choses par leur nom. L’homéopathie n’est pas une discipline biomédicale. Certain.e.s homéopathes le reconnaissent. D’autres s’accrochent à leurs certitudes, à leur foi. Et, pour cette raison, abdiquent toute crédibilité en tant que soignants guidés par la science.

Ils déclarent : « Montrez-moi que ça ne marche pas. » Mais c’est aux promoteurs d’une théorie de montrer qu’elle est vraie, pas à ses opposants. (Ou alors, on pourrait enseigner l'astrologie en fac de sciences.) 

Et contrairement à ce que prétendent les homéopathes, les soignants guidés par la science sont prêts à tout tester : on teste même les effets de la prière sur l’amélioration du bien-être des malades chroniques. (Tapez « prayer and healing » dans ce moteur de recherche d'articles médicaux et vous verrez combien d’articles "sortent".)

Le cerveau, ennemi numéro un de la pensée rationnelle

Quel point commun entre l’homéopathie, l’acupuncture, les huiles essentielles, la prière, la relation de soin et la morphine ?
Le cerveau humain ! Un organe dont nous commençons seulement à appréhender la sophistication.

Seulement voilà. Le cerveau n’est pas un organe infaillible. De même que tous les individus ne voient pas les couleurs et n’entendent pas les sons de la même manière, chacun.e de nous perçoit la réalité qui l’entoure à sa manière. Avec ce qu’on appelle des « biais cognitifs ».

Nos biais cognitifs (et perceptifs), permettent au prestidigitateur de sortir un lapin d’un chapeau sans qu’on voie le truc ; au vendeur de voiture de nous vendre un véhicule dont nous n’avons pas besoin en nous faisant croire que c’est une bonne affaire ; à l’assureur de nous faire souscrire une police contre la chute d’un astéroïde ; au fabriquant de cosmétiques et d’appareil à musculation de nous convaincre que leurs méthodes vont nous rajeunir la peau et nous raffermir les muscles. Et nous faire vivre plus vieux. Quand on le prend comme il faut, notre cerveau est notre pire ennemi. 

Et c’est de bonne guerre : ce sont des marchands. Pour nous vendre leur salade, il faut qu’ils nous embrouillent l’écoute.

La relation de soin, elle, ne peut pas être une embrouille. Car les soignants sont tenus, pour des raisons éthiques, de nous aider à opérer des choix de santé, de vie ou de mort. Et pour faire ces choix, nous avons besoin d’avoir les yeux ouverts. 

Au lieu du débat, les attaques personnelles

Le manifeste #FakeMed s’attaque à des pratiques, non à des personnes. Il dénonce une escroquerie industrielle et commerciale et appelle à les pouvoirs publics et les universités à assumer leur scientificité à l’égard des pratiques non scientifiques. Il ne fait rien d’autre qu’appeler à la cohérence et à la clarté : on n’enseigne pas l’astrologie dans les programmes d’astrophysique et la sécu ne la rembourse pas. Il n’y a aucune raison d’enseigner l’homéopathie dans une faculté de médecine, ni de la rembourser. (Quitte à rembourser des pratiques relationnelles au motif qu’elles « font du bien », il faudrait d’abord commencer à rembourser les psychothérapies, qui en font à beaucoup plus de personnes souffrantes que l’homéopathie ou le tirage de cartes.)

Mais un certain nombre d’homéopathes ne l’entendent pas de cette oreille. Depuis quelques semaines, les 124 signataires du manifeste #FakeMed font l’objet de plaintes du Syndicat des médecins homéopathes devant les conseils de l’Ordre de leurs départements. Le motif de ces plaintes ? Le manquement à la confraternité. Le dénigrement de confrères.

Vous avez bien lu. Les homéopathes (en corps constitué) attaquent nommément et individuellement des médecins qui se sont librement exprimés, en disant « M’sieur ! M’sieur ! Ils sont méchants ! Ils nous traitent !  ».

C’est comme si l’Eglise Catholique portait plainte devant le Conseil des Universités contre les historiens qui ont démontré que les évangiles ont été rédigés bien après la vie supposée de Jésus et de ses apôtres !

Le ridicule ne tue pas, il ne tuera pas les homéopathes obtus. Il fera peut-être réfléchir les autres, on peut le souhaiter.
Car ces plaintes n’ont aucune validité réglementaire ou légale : le manifeste n’accuse personne en particulier – donc, pas de diffamation ni de manquement à la confraternité. (D’ailleurs, le Syndicat des acupuncteurs n’a pas porté plainte. Bizarre, non ?)
Le manifeste  #FakeMed  s’appuie sur l’état de la science et de la déontologie – donc, pas de manquement de ce côté-là ; il ne diabolise pas les patient.e.s qui recourent à l’homéopathie – rien à dire sur ce point non plus.

Bref, ces plaintes sont purement gratuites. Mais en attendant, elles pourrissent la vie de professionnel.le.s de terrain qui ont autre chose à foutre que de perdre une journée de travail et de soins pour aller répondre… de leur droit le plus élémentaire à s'exprimer librement.

En agissant ainsi, le syndicat des homéopathes montre qu’il n’a rien à opposer à la critique de ses pratiques. 
S’il n’a pas de preuves à présenter de l’efficacité pharmacologique de l’homéopathie, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de travaux (je vous renvoie à Prescrire) ou parce qu’on empêche les travaux de se faire, c’est parce que les travaux montrent tous la même chose : de l’effet placebo

Rien de moins, mais rien de plus. Or, le Syndicat des homéopathes ne veut pas parler de l’effet placebo. Ce serait déchoir. C'est en tout cas un nouveau déni de la science. 

Il montre donc à quel point il n’a rien à faire du bien être des patient.e.s qu’il prétend défendre, puisque la vérité scientifique lui importe peu. Il oublie simplement que les obligations de vérité envers les patientes l’emportent sur la « confraternité ». 

L’objectif du syndicat des homéopathes est avant tout de se poser en groupement d’aristocrates froissés. Avec hauteur, morgue et mépris pour les personnes qu'il prétend défendre. 

Car lorsque les médecins du manifeste  #FakeMed convoqués au conseil de l’ordre devront prendre leur journée pour aller se défendre d’avoir parlé librement, ce sont d’abord et avant tout les patientes de ces médecins qui en pâtiront. 
Comment ne pas y voir le plus grand mépris à l'égard de ces patient.e.s - là ? 

Le cerveau est un organe mystérieux. Celui d'un médecin n'est pas moins biaisé que celui de quiconque. Certains font l'effort de lutter contre leurs biais cognitifs. D'autres, non. 

Je ne sais pas ce qui se passe dans le cerveau des membres du syndicat des homéopathes (et je suppose qu'ils en ont un...) ; mais en traînant devant les Ordres départementaux des médecins soucieux d'intégrité scientifique , ledit syndicat montre qu'il ne veut pas débattre ; il veut seulement en découdre. 

Et, en pourrissant la vie de médecins qui se sont exprimés librement, il démontre que sa pensée et ses pratiques peuvent être absolument nocives. 

Si tel était le résultat recherché, c’est parfaitement réussi.



Marc Zaffran/Martin Winckler



"Je conchie la confraternité ! Mes obligations éthiques vont d’abord aux patientes, ensuite aux autres médecins."
(Franz Karma dans Le Choeur des femmes.)

Si vous désirez soutenir les médecins attaqués pour "manque de confraternité" par le Syndicat des homéopathes" signez la pétition en ligne.